Le mouvement syndical interpellé

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Marie-Thérèse Coenen (Historienne, CARHOP asbl, FOPES)

Un demi-siècle après les luttes des ouvrières du secteur métallique du bassin de liège, nous pouvons affirmer, sans beaucoup nous tromper, que ces grèves ont impacté durablement le mouvement syndical.

La belle exposition « Femmes en colère », présentée à Herstal de février à avril 2016, à l’initiative de la FGTB et de la CSC, en témoigne. Désormais, la grève des ouvrières de la Fabrique nationale d’armes de Herstal (FN), et plus largement celles des travailleuses du secteur métallique du bassin de Liège, font partie des grandes luttes ouvrières du 20e siècle et à ce titre, font l’objet de commémoration, comme les grèves de juin 1936 ou celles de l’hiver 60. La grève de la FN a été menée en front commun syndical. C’est suffisamment rare et difficile en 1966 pour être souligné par les contemporains. La pratique des négociations professionnelles et la revendication À travail égal, salaire égal, inscrite dans la liste commune de revendications, facilite cette collaboration.

Le syndicalisme est pluriel et se décline en Belgique en trois grandes confédérations nationales : socialiste, chrétienne, libérale[1] qui se déclinent en régionales interprofessionnelles, dans ce cas-ci Liège et en centrales professionnelles, la Centrale de l’industrie du métal de Belgique (CMB) et la Centrale chrétienne des métallurgistes de Belgique (CCMB). L’entreprise est le terrain des centrales professionnelles.

Les deux organisations syndicales chrétienne et socialiste n’ont pas la même approche en matière d’organisation des travailleuses. La CSC a depuis longtemps un service syndical féminin et des comités Femmes dans les régions et les centrales. La FGTB peine à mettre en place une structure spécifique même si, au début des années 1960, des décisions sont prises dans ce sens.

Les deux organisations n’ont pas la même vision de la femme au travail. La CSC opte pour la liberté de choix et l’égalité de traitement entre la travailleuse et la femme au foyer. La FGTB mise sur l’unité de la classe ouvrière et la défense de tous les opprimés sans distinction de sexe. Les travailleuses, comme les autres travailleurs, ont à juste titre des droits à revendiquer et à défendre. Le taux de syndicalisation dans la région et dans le secteur métallique est très élevé : près de 90 % des ouvrières sont affiliées, chez les socialistes pour les deux tiers et un tiers chez les chrétiens. Ce n’est pas de ce côté que la grève a révolutionné les pratiques.

Dans une enquête menée en 1964 auprès des ouvrières affiliées à la CCMB liégeoise, Christiane Bouhy[2] montre que le syndicat est pour elles une forme d’assurance : « On ne sait jamais ». Elles s’investissent relativement peu dans l’action syndicale locale et au sein de l’entreprise. Elles sont peu intégrées dans les structures et leurs revendications trouvent peu d’échos auprès des délégués. En 1966, il y a à la FN, trois déléguées (1 FGTB et 2 CSC) au comité d’usine, une au comité de sécurité, d’hygiène et d’embellissement des lieux de travail (CSHE)[3], aucune dans la délégation syndicale ni au conseil d’entreprise (CE).

Enfin, il existe dans l’usine, un noyau d’extrême gauche dont la figure dominante est Germaine Martens[4]. C’est elle qui lance le mot d’ordre de la grève suivi quasi par les 3000 travailleuses. Elle rencontre Cécile Draps, avocate à Liège, militante au Parti communiste Wallon (PCW) qui avec l’Union des femmes, est venue soutenir les grévistes aux grilles de l’usine. Cécile Draps met son réseau et ses compétences au service des ouvrières en grève. Elle trouve le graphiste qui réalisera la célèbre affiche À travail égal, salaire égal qui symbolise cette lutte. Germaine Martens est l’aiguillon du conflit et n’aura de cesse de vouloir l’étendre, avec les militants du PCW, aux autres usines du secteur métallique du bassin et aux ACEC à Charleroi. Ce n’est qu’après la grève qu’elle prend la carte du PCW.

Ces quelques remarques préliminaires balisent le contexte dans lequel la grève va se dérouler. Dès le lendemain de la grève, les témoins sont convaincus que ce qui vient de se passer est un évènement important. Jean Braham de la CCMB l’exprime ainsi : « On l’a dit et répété dans la presse, cette grève marque l’entrée en fanfare des femmes dans l’action syndicale. Certes, il y a, depuis plusieurs années, des femmes déléguées, voire même des permanentes syndicales. Mais, ici, il s’agit d’une prise de conscience collective.»[5]

La grève est-elle l’évènement par lequel les travailleuses accèdent à la maturité syndicale ? Il faudrait plutôt dire que cette grève de la FN révèle aux syndicalistes la capacité des travailleuses à se mobiliser et à mener une lutte pour leurs droits. Ils n’en étaient guère convaincus. Du côté des travailleuses, elles font l’expérience de la puissance du collectif et des potentialités de changement que cela recèle.

Il y a un avant, un pendant et un après la grève. Avant la grève, le champ était-il vierge de toute présence syndicale ? Pendant, beaucoup continuent à le penser et le dire, les syndicats ont couru derrière la grève. Nous verrons ce qu’il en est. Le troisième point analyse son impact sur le syndicalisme au sein de l’entreprise, dans les deux centrales professionnelles concernées et plus généralement à la FGTB et à la CSC. Enfin, les syndicats ne sont pas les seules organisations à être impactées par la grève. Pouvons-nous dire que la grève a ouvert le syndicalisme au féminisme ? Le mouvement féministe de l’époque a-t-il exercé une influence sur la mobilisation que la grève suscite ? La question reste ouverte.

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Qui est la petite Germaine ? Portrait d’une femme de tête à la tête des femmes en grève

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 Maxime Tondeur (Militant et blogueur)

À l’occasion de l’exposition Femmes en colère, présentée à Herstal, en février 2016, Maxime Tondeur, militant de gauche, retrace dans son blog ROUGEs-FLAMMEs cette lutte ouvrière exemplaire. Il lance un appel à témoin : « qui est cette Germaine Martens dont tout le monde reconnait que c’est elle qui a lancé le mot d’ordre de grève : « Cela a assez duré, on sort » (en wallon). » Son petit-fils, Armand Borsu, prend contact et raconte les souvenirs qu’il a gardés de sa grand-mère, une femme forte et chaleureuse. Maxime Tondeur tenait un fil de l’histoire et la bobine pouvait commencer à se dérouler.

Sa rencontre avec Cécile Draps, avocate et militante du Parti communiste wallon, qu’il connaît bien pour avoir milité dans les mêmes rangs, jette un autre regard sur le premier comité de grève de la FN. Il met en avant l’amitié qui se construit entre les deux femmes ainsi que le rôle prépondérant qu’elle a joué comme soutien à la grève, avec entre-autre la réalisation, à son initiative, de l’affiche générique de la grève. Autant d’éléments nouveaux qu’il publie en feuilleton, en février-mars 2016.

Après les événements commémoratifs (manifestation à Herstal, exposition, colloque) où la figure de Germaine est régulièrement évoquée (photo, archive sonore d’un meeting à La Ruche où elle prend la parole), il reprend son travail de biographe. En juin, nous rencontrons longuement Armand Borsu et son épouse Yvette Merveille. Une nouvelle rencontre avec Cécile Draps permet d’exhumer d’autres souvenirs et surtout quelques documents car Germaine, après la grève, a milité dans le parti communiste « chinois », comme elle se plaisait à la souligner. Enfin, Maxime Tondeur complète ses souvenirs glanés par un travail systématique de recherche documentaire au CArCoB, où il consulte la collection des journaux La Voix du peuple, Combat, ce qui apporte une nouvelle profondeur à ce portrait mais surtout, donne à lire des entretiens, des discours qu’elle a tenu comme « militante » de la grève des femmes de la FN, bref à saisir sa pensée et son regard sur la grève.

Cette démarche volontariste de Maxime Tondeur, pour faire émerger, derrière un nom et un visage, l’histoire d’une militante, s’inscrit dans le droit fil, des objectifs du CARHOP, qui est de valoriser la mémoire ouvrière, avec les travailleurs, mais rejoint aussi le projet du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier de Belgique, qui est de garder les traces de ces ouvriers et ouvrières qui se sont engagés dans le mouvement social. Le travail réalisé par Maxime Tondeur se complète d’un travail dans les archives et, à ce titre, s’inscrit dans un des effets importants de la mobilisation autour du souvenir de la grève de février 1966. Maxime Tondeur apporte ainsi par sa quête, des pièces manquantes du puzzle de la grève de 1966 des ouvrières de la FN, et vient enrichir le récit que les historiens et historiennes avaient pu, avec plus ou moins de bonheur, retracer. C’est un premier effet de la mobilisation commémorative de 2016 mais il serait souhaitable que d’autres grévistes sortent de l’ombre et puissent se retrouver un instant sous les feux des projecteurs de l’histoire. C’est avec cet objectif, que nous avons sollicité Maxime Tondeur, pour apporter sa contribution, -en l’état- dans cette publication qui reprend les actes du colloque Les ouvrières de la FN écrivent l’histoire, Liège, 23 et 24 mars 2016. Appel est donc lancé pour que d’autres témoins apportent leur souvenirs et témoignages autour d’autres figures de la grève ou des grèves de la FN à Herstal ou ailleurs.

Marie-Thérèse Coenen

Sur les pas de Germaine Martens

Le but est de rédiger et publier une biographie de cette militante ouvrière communiste, un peu oubliée, afin de sceller dans le marbre son apport au mouvement ouvrier et syndical. Je les avais déjà rencontré le 16 février 2016, avec mon ami, collègue blogueur, Hubert Hedebouw, à l’occasion du défilé commémoratif des enfants des écoles pour le cinquantenaire de la grève (février 2016). Et j’écrivais alors dans ROUGEs-FLAMMEs, sous le contrôle d’Armand : « Lui, Armand Borsu, est le petit-fils de Germaine Martens, la ˝petite Germaine˝, une des dirigeantes de cette célèbre grève des femmes qui portait le slogan À travail égal, salaire égal.

Le petit-fils de Germaine Martens montrant sa grand-mère à l’exposition Femmes en colère (collection privée).

Comme c’est sa grand-mère qui l’a élevé, on peut dire qu’il l’a bien connue. Elle, Yvette Merveille, son épouse, issue d’une famille de résistants de Bressoux, a bien connu aussi la grand-mère de son mari. Merveille de facebook dans ce cas-ci, puisque c’était suite à la lecture de mon blog ROUGEs-FLAMMEs, que ces contacts ont pu se nouer. Mon unique but ici est de mettre en lumière et de faire connaître cette figure incontournable de la grève de 1966, qu’a été Germaine, un peu évoquée dans l’exposition Femmes en colère au moyen d’une photo de groupe et d’une petite séquence vidéo d’archive dans laquelle elle chante et harangue la foule.»[1]

J’ai, depuis, dépouillé quelques journaux Combat et aussi La Voix du Peuple de janvier à juin 1966, hebdomadaire du Parti communiste pro-chinois, dit aussi « grippiste ». Il avait publié un reportage sur chaque assemblée des femmes en grève à La Ruche, ce qui apporte quelques détails intéressants sur « Germaine pendant la grève » et permet de découvrir aussi quelques photos inédites. J’ai donc retravaillé – complété mon blog. Nous dirons que c’en est la 2e édition, revue et corrigée.

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Défendre la santé et l’égalité : une dimension spécifique importante des luttes des travailleuses

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Laurent Vogel (Chercheur, Institut syndical européen-ETUI)

Je vais tenter de relier synthétiquement deux dimensions de l’histoire. La longue durée de deux siècles de luttes de travailleuses pour leur santé au travail et l’histoire plus circonscrite dans le temps et dans l’espace d’un de ses maillons : le combat des ouvrières de la Fabrique nationale d’armes de Herstal (FN) entre 1966 et 1977.

La lutte des travailleuses pour leur santé au travail est une constante depuis le début de la révolution industrielle. Elle a été négligée dans la production historiographique. Cette lutte est d’une radicalité particulière parce que sa dynamique fait converger des objectifs immédiats de défense de la santé avec la remise en cause des inégalités hommes-femmes. On peut résumer l’enjeu politique d’une manière simple : « aucune lutte pour l’égalité n’est efficace si elle n’aborde pas la santé au travail »; « aucune lutte pour la santé au travail n’est efficace si elle ne conteste pas les inégalités entre hommes et femmes ». Ces deux exigences restituent aux luttes du passé une actualité. Leur transmission est un enjeu stratégique pour la transformation des conditions de travail et de la société.

Quelques repères

Je commencerai avec quatre repères.

  • 1888. Grève des ouvrières de l’usine d’allumettes Bryant and May à Londres[1]. Leur mouvement a un impact international. Des grèves ont lieu notamment en France en 1895[2]. Dans ces luttes, la santé au travail n’apparaît jamais comme une question isolée. On se bat aussi pour de meilleurs salaires, contre le despotisme des chefs, contre le système des amendes. Dans la grève de Londres, la féministe socialiste Annie Besant joue un rôle important. Les ouvrières exigent qu’on élimine le phosphore blanc et qu’on le remplace par le phosphore rouge, un procédé connu depuis 1844 mais que les industriels écartent pour augmenter leurs profits. Des ouvrières qui entendent imposer leur point de vue sur l’organisation de la production !
  • 1909-1910. Le soulèvement des 20 000 secoue New York. Des grèves d’une radicalité exceptionnelle dans le secteur de la confection. Une lutte qui transforme de fond en comble l’organisation syndicale. The international ladies garment workers union (ILGWU) deviendra une forteresse de la combativité ouvrière à New York[3].
  • 1909. Grande grève des PTT en France. Pour la première fois, les « dames du téléphone » se mobilisent. Un secteur qui restera d’une grande combativité. Dans l’entre-deux-guerres, ce sont ces militantes qui publient Le Journal des dames. Un titre assez inoffensif, mais le journal devient le vecteur d’un syndicalisme féministe[4].
  • 1988. Vague de grèves des infirmières en France. Elles créent une coordination pour faire entendre leur voix[5].

Dans ces quatre cas, il y a la combinaison de plusieurs éléments. Il faut faire sortir de l’invisibilité des problèmes de santé au travail : les nécroses de la mâchoire chez les allumettières, l’insécurité des ateliers notamment en cas d’incendie, l’extrême fatigue liée aux rythmes et à la monotonie du travail à la pièce dans la confection, les troubles nerveux et les atteintes à la fonction auditive chez les téléphonistes, l’usure physique et émotionnelle du travail infirmier. Souvent, on se heurte au savoir médical qui attribue les maladies à la nature imparfaite du corps des femmes ou qui voit dans leurs plaintes, des phénomènes d’hystérie collective. En libérant leur parole sur le travail, les travailleuses remettent en cause la division sexuelle du travail qui légitime des bas salaires et prétend que leur travail est léger. La lutte implique presque toujours une contestation interne dans le mouvement syndical où se dessine le contour imprécis d’un féminisme ouvrier. Très radical dans la lutte, souvent moins explicite dans les mots par lesquels il s’attaque à la domination patriarcale. La radicalisation naît de l’expérience directe du travail. C’est ce qui fait sa force : elle surgit comme la négation de tout ce qui nie à l’humanité son caractère humain et de tout ce qui relègue les femmes salariées dans un rôle d’appoint, de salariée incomplète par rapport à la référence implicite ou explicite à l’homme comme seul salarié dans toute la plénitude du terme.

Ce qui est spécifique aux luttes des travailleuses pour leur santé au travail pourrait se résumer ainsi. Un combat contre une invisibilité renforcée des risques qui les concernent. Un combat contre le chantage permanent : dès que vous revendiquez un droit à la santé au travail, on menace de vous exclure du travail. C’est ce qui s’est effectivement produit dans les mines. C’est ce qui continue à se produire aujourd’hui dans les pratiques sociales même si les normes juridiques ont changé. En Europe occidentale, vous trouverez peu de femmes sur les chantiers de la construction ou aux hauts fourneaux. Un combat, enfin, qui implique une transformation du syndicat, un renouveau en termes de combativité et de démocratie interne ; des formes de luttes impertinentes, souvent festives.

Je franchirai le pont entre la longue durée de l’histoire des travailleuses et l’expérience des ouvrières de la FN à l’aide de cette citation d’un patron anglais de l’industrie métallurgique qui écrit en 1934 : « Les connaissances pour l’ensemble de ces travaux d’assemblage n’excèdent pas celles que mobilisaient la grande majorité des femmes au foyer lorsqu’elles assemblent le hachoir dans leur cuisine le mardi matin, pour accommoder le dernier morceau du rôti du dimanche pour le plus grand plaisir de leur famille »[6].

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Images et visages d’une grève de femmes (RTB-BRT, 1966-2016)

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Alexandra Micciche et Anne Roekens (Historiennes, UNamur)

Le présent article est centré sur la question d’un éventuel rôle du média télévisuel dans la perception et dans la commémoration de la grève des femmes de la Fabrique nationale d’armes de Herstal (FN), du printemps 1966 jusqu’à aujourd’hui. La problématique nous a semblé pertinente puisque tout mouvement de contestation vise à accroître sa visibilité sociale via l’espace public (réel ou virtuel), puisque la télévision devient justement un média de masse dans les années 1960 et puisque les rapports entre images et femmes soulèvent, depuis le 19e siècle, une certaine ambiguïté. Dans un de ses derniers ouvrages, Nancy Huston décèle ainsi une tension contradictoire entre l’essor du féminisme d’une part et le développement de la photographie et du cinéma : alors que des femmes réclament leur émancipation et un statut de sujet à part entière, le « règne de l’image » impose et sublime la beauté physique de ces mêmes femmes, dès lors davantage apparentées à des objets[1].

Approche quantitative

Marie-Thérèse Coenen avait déjà posé le constat, le dépouillement des archives accessibles aujourd’hui n’a pu que le confirmer : la couverture télévisuelle de la grève  a été faible et tardive[2]. Comme le représente le tableau ci-dessous, les bases de données et les archives écrites de la RTB(F) ne rendent compte de l’existence que d’une émission et de trois sujets de JT diffusés entre le 21 mars et le 1er mai 1966[3].  Ni la BRT, ni Belgavox n’ont été plus prolifiques : trois sujets de journal télévisé et un magazine pour l’une ; une seule actualité pour l’autre.

  RTB(F) BRT-VRT Autres
1966 1 émission + 3 sujets d’actualité en 1966 (entre 21 mars 1966 et 1 mai 1966) 3 sujets d’actualité et une émission (entre 25 avril 1966 et 2 juin 1966) Un sujet d’actualité Belgavox (non daté précisément – sans doute début mars 1966)
1966-2016 18 productions télévisuelles qui font référence a posteriori à la grève (entre 21 novembre 1972 – 16 août 2016) Une production télévisuelle qui fait référence a posteriori à la grève (25 novembre 2004) « Femmes-machines  », M.-A. Thunissen (1996) – « L’Europe des luttes – Femmes en colère », Ph. Delporte (production RTBF, 2006)

Dans les années qui suivent, le mouvement de contestation est peu évoqué par le petit écran : jusqu’à aujourd’hui, on ne dénombre que dix-huit productions ertébéennes (essentiellement réalisées dans les vingt dernières années) et une seule de la BRT faisant référence à la grève. Par contre, celle-ci a fait l’objet de deux documentaires, Femmes-machines de Marie-Anne Thunissen et une édition de l’Europe des luttes, Femmes en colère, réalisée par Philippe Delporte et coproduits par la RTBF, respectivement en 1996 et en 2006.

Le faible nombre de productions et l’absence totale de références télévisuelles à la grève des femmes entre 1972 et 1996 posent question en soi. Certes, l’usage du conditionnel reste de mise puisque nos recherches sont tributaires de l’état de conservation et de l’accessibilité des archives télévisuelles (qui pourraient expliquer partiellement la rareté des sources retrouvées). Il reste pourtant étonnant qu’aucune mention supplémentaire ne puisse être relevée dans les bases de données des opérateurs. De surcroît, la répartition chronologique s’avère finalement assez logique : la résurgence de la grève des femmes à la télévision, en 1996, au sein d’un JT de la RTBF intervient l’année du 20e anniversaire de la grève, dans le sillage de la sortie du documentaire Femmes-machines et de la publication de la synthèse historique de Marie-Thérèse Coenen[4]. L’évocation croissante de la grève de 1966 peut également s’expliquer par le fait qu’elle est de plus en plus corrélée à la problématique de l’égalité salariale qui a entretemps gagné en acuité et en actualité[5].

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Le son et l’écho de la grève

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Lionel Vanvelthem (historien, IHOES)

L’exposition « Femmes en colère » organisée par la FGTB et la CSC liégeoises pour les cinquante ans de la grève des ouvrières de la FN[1] a donné aux équipes historiques de l’IHOES et du CARHOP une belle occasion d’exhumer de nombreux documents d’archives ou objets en rapport avec cet événement emblématique : photographies, tracts, brochures, coupures de presse, éléments de la vie quotidienne, vêtements de travail, machines-outils, sources audiovisuelles et, enfin, documents audio. Le présent article ne s’intéressera qu’à ces derniers, en mettant délibérément de côté les autres types de sources. Il tentera notamment de répondre à la question suivante : qu’aurait été l’histoire de la grève des ouvrières de la FN sans les sources orales, sans les archives sonores ? Autrement dit : qu’aurait été l’histoire de cette grève sans la parole de celles qui l’ont vécue au plus près ?

Mettre en valeur la parole des travailleuses de la FN, c’est non seulement reconnaître leur rôle d’actrices historiques de premier plan, mais c’est aussi un moyen de nous imprégner de leur détermination et de leur énergie, à une époque où l’égalité hommes-femmes est loin d’être acquise et où sa mise en œuvre est remise en question par certains groupes au sein de notre société. Nous le verrons en détail plus loin : certains enregistrements de la grève de 1966 – qui donnent la parole, avec le moins d’entrave possible, aux « oubliées de l’histoire » – constituent des éléments importants pour la préservation de la mémoire populaire.

De manière schématique, les sources sonores de la grève peuvent être classées en deux grandes catégories :

le sonde la grève, correspondant aux sources contemporaines à l’événement (dites aussi sources primaires), c’est-à-dire enregistrées pendant la grève ou très peu de temps après : ce sont entre autres des prises de son in situ (dans une assemblée, dans une manifestation…) et des interviews de témoins ou d’actrices de la grève au moment de son déroulement ;

l’écho de la grève, correspondant aux sources enregistrées a posteriori, parfois plusieurs dizaines d’années plus tard et appartenant au registre de la mémoire et du souvenir : ce sont des interviews historiques, des témoignages, des récits de vie au cours desquels d’anciennes grévistes se remémorent les événements qu’elles ont vécus, en se les réappropriant et en les réinterprétant à l’aune de ce qu’elles ont vu, lu, entendu ou appris ultérieurement au cours de leur parcours personnel ou professionnel.

Il est important de bien distinguer ces deux catégories. Les sons enregistrés pendant la grève « ne mentent pas » : ils forment une trace brute, à vif, de l’événement et peuvent, comme toute autre archive d’époque (document « papier », photographie, article de presse, etc.), être passés au crible de la critique historique traditionnelle (critique externe et interne du document, critique de provenance…). Ce n’est pas le cas des sources orales enregistrées a posteriori, dont l’analyse et l’utilisation posent des problèmes particuliers, beaucoup plus délicats : quelle « valeur » historique donner à la parole d’une personne interrogée dix, vingt, voire cinquante ans après les événements auxquels elle a participé ? Comment déceler, dans un témoignage, ce qui est de l’ordre du mythe ou de la reconstruction mémorielle ? L’exploitation de ce type de sources demande une méthodologie spécifique et des précautions bien plus grandes que celles en vigueur pour une « simple » archive sonore[2].

La plupart des sources sonores qui seront présentées dans la suite de ce texte peuvent être écoutées en ligne sur la plate-forme « Mémoire orale » (www.memoire-orale.be), portail Web initié par la Fédération Wallonie-Bruxelles, mis en place et géré par l’IHOES. Deux thématiques y ont été créées pour l’occasion, reprenant la même distinction entre, d’une part, les sources primaires de la grève (le son) et, d’autre part, les sources collectées ultérieurement (l’écho)[3].

Le présent article est également repris, sous une forme légèrement différente et un peu plus longue, comme analyse d’éducation permanente sur le site Web de l’IHOES[4].

Le son de la grève : analyse de trois bandes sonores analogiques datant de 1966

Les archives sonores dont il sera question dans cette partie appartiennent au fonds Jacqueline Saroléa, syndicaliste, militante féministe et journaliste qui, en 1966, a couvert la grève à l’aide d’un magnétophone portable à bande magnétique. Conservé à l’IHOES, ce fonds d’archives est entre autres composé de 174 bandes sonores analogiques ou cassettes audio consacrées à divers sujets de société comme, en vrac, le travail des femmes, le combat en faveur de l’avortement, le problème des femmes battues, la féminité, l’éducation des enfants, les grèves, la formation syndicale, les réformes de structure, la Wallonie, le fédéralisme, la ruralité, le théâtre, le folklore…[5] Les bandes sonores consacrées à la grève des travailleuses de la FN, particulièrement bien conservées et numérisées en 2015, sont au nombre de trois et portent les numéros d’inventaire 260, 261 et 262.

Jacqueline Saroléa (1924-2004) : courte biographie[6]

Jacqueline Saroléa a seulement 16 ans lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate. Elle participe à la Résistance et se lie avec les milieux de gauche. Cinéphile, elle fréquente après la guerre le Club de l’Écran, où elle rencontre son futur mari, Georges Vandersmissen (syndicaliste belge, proche d’André Renard).

Elle s’investit au niveau syndical à partir de la grève de l’hiver 1960-1961, notamment en tenant le piquet de la Grand Poste de Liège en compagnie d’une délégation de militantes. Après cette grève emblématique, elle participe à la mise en place du Mouvement populaire wallon (MPW) et, à partir de 1962, elle est une des animatrices de la Commission du travail des femmes de la FGTB Liège-Huy-Waremme.

En 1964, elle se voit confier les rubriques « Radio-Vérité » et « Consommateurs » pour le magazine « F », une émission radiophonique de la RTB Liège destinée prioritairement aux femmes. Dans « Radio-Vérité », elle parle de la condition féminine sous un angle progressiste, engagé et novateur, abordant des thèmes peu traités à l’époque sur la radio publique, comme le travail des femmes dans la métallurgie, la question de l’égalité des droits parentaux, l’absentéisme féminin, la liberté sexuelle, l’adolescence… Elle donne fréquemment la parole aux principales intéressées via des tables rondes, des débats ou des interviews. Très méticuleuse, elle utilise un questionnaire pour baliser ses interviews, mais laisse également à ses interlocutrices la possibilité de s’exprimer librement, sans interruption intempestive et en permettant le hors-sujet.

Ces deux premières rubriques radiophoniques ne constituent que le début d’une longue carrière journalistique. Par la suite, Jacqueline Saroléa tiendra deux autres rubriques pour le magazine « F » (« Séquences socio-économiques » et « Athalie »), sera journaliste au journal parlé régional « Liège-Matin », entamera pendant environ cinq ans une carrière à la télévision avant de revenir, vers le milieu des années 1970, à son terrain d’origine : la radio, avec entre autres une nouvelle émission, « Radio Porte Ouverte », durant laquelle une association a carte blanche pour expliquer son projet et ses objectifs.

En 1966, Jacqueline Saroléa couvre personnellement, en tant que syndicaliste et féministe, la grève des travailleuses de la FN à Herstal. Elle se déplace avec un magnétophone portable dans les assemblées, dans les manifestations, interroge des grévistes sur leur ressenti et les conséquences de leur action…

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Lorsque les ouvrières chantaient. Histoire d’une expression culturelle de la protestation de 1966 à 1984

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Nicolas Verschueren (Historien, ULB)

L’histoire est parsemée d’évènements et d’images autour desquels flottent un air de musique, une ritournelle, une chanson. Les sons de la grève des ouvrières de la Fabrique nationale d’armes de Herstal (FN) sont envahis par la présence du thème « Le travail, c’est la santé mais pour cela il faut être payé ». Inspirée de la chanson de variété d’Henri Salvador sortie quelques mois plus tôt, ce qui ressemblait dans un premier temps à un slogan s’est rapidement mué en un chant forgeant une identité collective aux 3 000 ouvrières. À ce titre, les ouvrières de la FN sont les pionnières d’une forme d’expression de la lutte qui connaîtra son apogée une dizaine d’années plus tard.

En effet, la seconde moitié des années 1970 est marquée par l’omniprésence des chants de protestation lors des conflits sociaux et occupations d’usines. Il ne s’agit pas tant ici de souligner la fonction de ces chants dans les conflits sociaux mais d’observer ce que les ouvrières expriment au travers des chants de lutte. Au-delà de leur capacité à créer une identité collective du groupe en lutte et à affermir sa cohésion dans la durée, ces compositions culturelles sont également vectrices de messages qui peuvent transcender les enjeux du conflit en cours. Partant de la grève des femmes de la FN en 1966 et se concluant avec la lutte des ouvrières de Levi’s près d’Arlon en 1984, cet article propose d’analyser la manière dont les chants composés lors des conflits sociaux offrent un éclairage pertinent sur ces évènements, sur les conditions de travail et sur l’engagement des ouvrières dans une lutte qui dépasse l’univers de l’atelier. Les chants utilisés pour cette étude concernent donc principalement des chants composés pour ou par des ouvrières entre 1966 et 1984, soit entre la grève des femmes de la FN et la fermeture de l’usine Levi’s à Arlon, un conflit qui semble sonner le glas des luttes ouvrières propres aux années 1970. Le corpus de chansons retrouvées se compose d’une trentaine de textes dont la plupart ont été écrits dans la seconde moitié des années 1970.

Le chant, source de la parole ouvrière et vecteur de mobilisation

Pour les historien-ne-s, sociologues ou ethnologues, les chants populaires servent de voie d’accès à une partie de la culture populaire. Le chant en tant que source entretient l’illusion d’une expression non médiée du peuple, un discours épuré des récupérations partisanes, une véritable émanation des voix d’en bas[1]. Sans sombrer dans une hypercritique, il convient néanmoins de garder à l’esprit l’implication de chanteurs engagés, de militants ou de syndicalistes dans la composition de ces chants. Bien souvent, le chant part d’un refrain, d’un élément spécifique à la lutte en cours ou d’une revendication pour ensuite être déroulé plus complètement. Ces compositions peuvent dès lors être le fait d’une création collective aiguillonnée par des chanteurs engagés, d’une démarche individuelle d’une ouvrière ou être le résultat du lyrisme d’un de ces chanteurs inspirés par le conflit social. Une fois posé ce constat critique, il est possible d’analyser plus en détail le contenu et la fonction de ces chants. Ces formes culturelles de la protestation apparaissent bien souvent à l’occasion de conflits de longue durée comme ce fut le cas lors de la grève des femmes de la FN en 1966 ou lors des occupations d’usines dans les années 1970[2]. Le chant renforce l’identité du groupe et sa cohésion[3], il devient la « plus belle chanson du moment » pour reprendre le témoignage d’un ouvrier de la région de Charleroi[4]. Cette fonction d’identification s’adresse tant aux individus en lutte qu’au reste de la société. Chanter dans les rues ou enregistrer ces chansons sur des vinyles permet de sortir les mots des ateliers et d’investir une partie de l’espace public. En somme, les ouvrières de la FN avaient ouvert la voie à la réémergence du chant ouvrier qui s’était quelque peu tu après 1945. Pour Michel Guilbert du Groupe d’action musicale (GAM) qui a contribué à de nombreuses créations de chants de lutte dans les années 1970, cette tradition du chant ouvrier avait presque disparu partout en Wallonie à l’exception peut-être de la région de Liège. « Au début, quand on a commencé avec le GAM, il n’y avait personne qui faisait cela. Cela semblait presque incongru, quelque chose qui ne se faisait pas »[5].

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La lutte continue

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Marie-Hélène Zylberberg-Hocquard (Historienne, GERS)

Avec Marie-Hélène Zylberberg-Hocquard, historienne spécialiste de l’histoire des femmes, les combats menés dans le secteur professionnel aussi bien en France qu’en Belgique apportent une dimension internationale et féminine aux revendications ouvrières qui ont jalonnées les 19e et 20e siècles et qui restent encore d’actualité aujourd’hui.

Quand on m’a demandé de conclure ces deux journées, j’ai assez vite compris que le colloque ne se voulait pas une sorte de cérémonie commémorative, encore que les femmes-machines la méritent bien. Ce n’était pas non plus uniquement l’occasion de présenter l’aboutissement de recherches produites aussi bien par des historiens, des historiennes, des sociologues, que par des syndicalistes sur une grande grève de femmes, pas une grève féminine non, une grande grève de femmes. Autant qu’un travail de mémoire ou qu’un travail d’histoire, ce colloque se veut un regard tourné vers le passé et ouvert sur le futur.

Ma première réaction d’historienne fut de lire un certain nombre de journaux français de l’année 1966, pour me mettre dans l’ambiance ; ils glorifiaient tous cette lutte. Un article du journal L’Humanité du 11 mai, célébrant la fin de cette grève après 80 jours de « lutte victorieuse », se termine par ces mots : « Ce que nous avons fait, d’autres vont le faire, m’a dit une des femmes ». Je me suis donc lancée dans la rédaction de cette conclusion en ayant à l’esprit des mots d’espoir, un espoir vieux de cinquante ans. Mais, dans le même temps, je vivais dans le présent, et je voyais, en Europe, l’évolution de l’organisation du travail, celle du droit, alors que les ouvrières de la Fabrique nationale d’armes de Herstal (FN) s’étaient appuyées dans leur action, entre autres, sur le droit européen. Je voyais notamment les modifications progressives de la législation française, une législation que l’on pourrait qualifier de non genrée. Neutre du point de vue du genre, mais qui s’avère, par certains de ses aspects, très négative pour les femmes en particulier.

Où en sommes-nous aujourd’hui ?

Prenons l’exemple de la flexibilité des horaires. Il y a eu, en France, de nombreux accords locaux ou de branches sur cette question, et ce n’est qu’un début. La plupart des femmes continuent à vivre une double journée, les enquêtes sociologiques montrent que ce sont encore elles qui, pour l’essentiel, s’occupent du travail ménager et des enfants, surtout en bas âge. Et qu’elles doivent, comme elles le disent elles-mêmes, être extrêmement organisées. Or, comment fait-on pour s’organiser quand une semaine, on travaille 4 heures un jour, et que le même jour de la semaine suivante on travaille le double, sinon plus ? Comment faire garder les enfants sans un planning à peu près identique d’une semaine à l’autre ? Il y a beaucoup d’autres raisons pour rejeter cette évolution de l’organisation du travail, mais pour les femmes, dans la société telle qu’elle est, elle peut parfois signifier une interdiction de fait d’exercer leur droit à travailler. Autres exemples, le travail précaire, le travail à temps partiel, les hommes certes n’en sont pas préservés, mais ce sont surtout des spécificités féminines qui elles aussi, mettent en cause le droit à vivre de son travail. Je m’arrête là, je dois conclure sur la lutte des ouvrières de la FN. Tout en pensant indispensable, en la circonstance, de rappeler qu’aux discriminations anciennes, qui n’ont pas toutes disparu, s’en ajoutent de nouvelles qui sont peut-être plus dangereuses parce que plus difficiles à repérer. Ce sont ces discriminations qui m’ont poussée à remplacer le titre glorieux et émerveillé que j’imaginais pour ma conclusion, par un mot d’ordre plus belliqueux et plus fidèle aux grévistes de 1966 : continuons le combat.

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