Le MOC et la lutte contre le racisme, regard d’une actrice de terrain

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Josiane JACOBY (sociologue, CARHOP asbl)

Cet article repose sur le témoignage d’une militante de l’antiracisme francophone en Belgique, Véronique Oruba, secrétaire nationale du Mouvement ouvrier chrétien. Quand elle rentre au MOC, en 1992, les acteurs de l’antiracisme dispose déjà de la loi Moureaux[1] qui sanctionne les discours racistes et le milieu associatif, ayant la lutte contre le racisme comme objectif prioritaire, est bien implanté (le Mouvement contre le racisme et la xénophobie (MRAX ), le Comité de Liaison des Organisations de Travailleurs Immigrés (CLOTI)[2],…

Manifestation les immigrés citoyens à part entière, 26 octobre 1980 (CARHOP, La Cité, dos.
Manifestations années 1980).

Au sein du mouvement, elle travaille essentiellement sur la question d  À travers son récit, ce sont les enjeux portés par le MOC en tant que tel que l’on découvre ainsi que le travail qu’il mène en intégrant de structures plus larges (collectifs, plateformes, …). Enfin, c’est la lutte antiraciste présentée par une militante du Mouvement.

Le témoignage de V. Oruba n’a pas l’ambition d’être une histoire exhaustive de mouvement antiraciste des années 1990 à aujourd’hui. Comme souvent dans les récits de vie, il s’agit d’un témoignage subjectif où la mémoire pointe quelques moments du parcours. Ce sont des moments choisis.  De même, les souvenirs des dates peuvent être approximatifs.Les  propos de l’interview sont recontextualisés, recoupés à l’aide d’ archives et des publications.

Des droits sociaux pour tous les travailleurs   niveau 2

D’emblée, V. Oruba tient à souligner le rôle central des syndicats dans l’accueil des travailleurs immigrés. Elle aime d’ailleurs de rappeler que le droit de vote à d’aborder été accordé par les organisations syndicales dans le cadre des élections sociales.

« …cela a toujours été la fierté des syndicats, les premiers étrangers qui ont pu voter, c’était dans l’entreprise. »

Œuvrant dans un premier temps à accorder les mêmes droits à l’ensemble des travailleur.euse.s, le travail d’intégration des immigré.e.s  se poursuit avec l’extension des droits, soit les droits sociaux sociaux

« Puisqu’ils sont là, il faut désormais compter avec eux, d’autant plus qu’ils sont désormais majoritaires dans une entreprise, dans un secteur. Les syndicats vont donc intégrer dans leurs revendications la défense de certains droits, pensés comme autant de protections vis-à-vis de leur propre statut ouvrier. C’est le cas, par exemple, du principe que, pour un travail égal, le salaire de l’étranger doit être égal… Mais progressivement, il s’agit de considérer ces travailleurs comme membres à part entière de la classe ouvrière et donc de revendiquer des droits, tel celui de participer aux instances de la démocratie économique, aux élections sociales. Plus tard, ce seront les droits culturels, sociaux et politiques… »[4]

    • La loi Gol, le MOC se positionne

Dans les années 1980, il devient évident que la crise économique est une crise structurelle. Pour le front antiraciste, une première victoire apparait, la loi Moureaux. Celle-ci permet de condamner les incitations à la haine. Vers le milieu des années 1980, le chômage devient une préoccupation majeure des politiques.[5] « Ce chômage massif fragilise la position des immigrés et laisse le terrain libre à l’expression d’attitudes politiques xénophobes. »[6] C’est dans ce contexte que l’avant-projet de loi “Gol”  apparait en 1983. La loi  est adoptée le 28 juin 1984..Cette loi sur l’immigration incite le MOC à se profiler comme un acteur de l’antiracisme. Celle-ci limite les possibilités en matière de regroupement familial. De plus, le gouvernement Martens V dans son programme de crise et de lutte contre le chômage, encourage le retour au pays d’origine sous forme d’une prime au retour pour les chômeurs étrangers de longue durée. Ces mesures jugées inacceptables incitent le MOC à  se mobiliser au côté de ses organisations constitutives. « … le MOC s’oppose particulièrement aux dispositions de l’avant-projet qui limitent le regroupement familial et qui portent atteinte à la liberté d’établissement des immigrés séjournant régulièrement dans le pays. »[7]   Il appelle à des manifestations nationales, comme celle de décembre 1983 ou celle de janvier 1984, demandant  le retrait de loi du gouvernement sur l’immigration et une politique positive d’insertion. Le Mouvement apporte également son soutien aux grévistes de la faim (dont le soutien aux étudiants de l’UCL évoqué par V. Oruba plus haut).

Non au projet Gol (CARHOP, La Cité, dos. Manifestations années 1980, p. 1303)
    • L’engagement antiraciste du MOC au sein du MRAX

Quand V. Oruba arrive au MOC en 1992, le président est François Martou. C’est à son initiative que le mouvement intègre le MRAX. Ce dernier est un acteur historique et central du combat antiraciste. Il regroupe de multiples associations et les organisations syndicales. Le MRAX est présidé par Hava Groisman, dite Yvonne Jospa qui est le pseudonyme de la résistante belge. Elle crée le Comité de défense des juifs, rejoint à la fin de la guerre le MRAP,le  Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et pour la paix qui deviendra, en 1966, le MRAX qu’elle présidera.Les actions contre le racisme du MRAX sont multiples : travail de sensibilisation, d’information, de prévention et campagnes de mobilisation.

« … quand je suis arrivée en ’92, avec François Martou, on avait parlé des engagements du MOC et il m’a dit ” Tu dois aller pour le MOC au MRAX “. C’est comme ça que je suis entrée dans le MRAX. Voilà, notre action antiraciste se faisait à travers le MRAX parce qu’on était aussi avec Madame Jospa. C’était aussi dans une tradition importante qu’(elle) avait amené d’avoir le MOC dans les luttes ainsi que des intellectuels. Et à l’époque c’était surtout l’ULB où il y avait Mateo Alaluf, et d’autres, surtout des profs de l’ULB, les syndicats, le MOC et les associations comme l’association belgo-marocaine et donc on retrouvait les acteurs antiracistes qui voulaient vraiment participer à la construction d’une société de travailleurs étrangers, etc. et on se retrouvaient tous au MRAX… la police a toujours été raciste et moi, je me rappelle à ce moment-là, le MRAX faisait beaucoup de formations avec les policiers et chez nous il y avait aussi des formations et j’ai été une fois avec les policiers d’une centrale …”

La lutte contre l’extrême droite, du cordon sanitaire au Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme

Dès les années 1980 se profile un autre enjeu important, la lutte contre l’extrême-droite.[8]

Lors de élections communales en 1988, le Vlaams Blok[9] remporte une première victoire.

En réponse, en 1989, le gouvernement met en place un Commissariat royal à la politique des immigrés. Il est en charge de faire l’état de la situation, de l’analyser et définir une politique des immigrés. En 1993, le Commissariat royal à la politique des immigrés est remplacé par le Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme. Il est pensé comme une structure permanente de lutte contre le racisme et de promotion de l’égalité des chances et de l’intégration[10]. Le Centre est un organe indépendant, Il reçoit ses missions du parlement et exerce ses missions en toute indépendance. « Il a non seulement pour mission d’effectuer des recherches et d’adresser des avis et recommandations aux pouvoirs publics et aux personnes et institutions privées, mais aussi de traiter des dossiers individuels, et donc d’accompagner des victimes de comportements racistes, que ce soit via des conseils, par voie de médiation ou, lorsque c’est nécessaire, devant les tribunaux. »[11]

Au début des années 1990, la montée en puissance de partis d’extrême-droite se confirme. En 1991, lors des élections législatives, le score électoral de trois partis politiques[12] suscite une véritable onde de choc. Si les deux partis d’extrême-droite, Front national  et Agir obtiennent un faible score dand le sud du pays , le Vlaams Blok (VB) en Flandre réalise un score important.

L’élection du 24 novembre 1991 est baptisé « dimanche noir » par les militant.e.s de la démocratie. Les résultats obtenus par ceux-ci, près de 500 0000 voix, surviennent après une campagne électorale clairement axée sur des thématiques racistes.

Un tract bilingue du FN titré « IMMIGRATION… IMMIGRATIE… OUVRONS LES YEUX ! OGEN OPEN ! », réclame, entre autre, le rapatriement des travailleurs étrangers en fin de contrat de travail ou celui des immigrés délinquants. Il assimile les migrants à des envahisseurs, profiteurs.

« Notre pays n’a pas une capacité d’assimilation illimitée, ni vocation à accueillir tous les étrangers qui sont sur son sol… 487.200 pensionnés de chez nous, doivent vivre avec moins de 16.000 FB par mois, alors que n’importe quel étranger, qui débarque à Zaventem et qui se dit “réfugié politique « reçoit d’office 18.361 FB… » [13]

V. Oruba souligne la convergence de lutte entre antiracistes et anti extrême-droite. Pour le MOC, elle siège à la CNAPD[14]. C’est l’occasion, pour le Mouvement, de se joindre aux débats liées à cette poussée de l’extrême droite.

« Il fallait quand même faire barrage et cela a été des années de stratégie politique où on a mis le cordon sanitaire en route… avec les autres partenaires de la CNAPD, pour que les engagements des politiques se fassent…”

Ce barrage prend donc la forme du cordon sanitaire. Porté par le milieu associatif flamand, il apparait d’abord en Flandre en réponse à la montée en puissance du Vlaams Blok. Côté associatif francophone, la « Charte 91 » se constitue et prend la forme d’un appel aux élus des partis politiques démocratiques à s’engager à ne pas conclure d’accord avec les partis d’extrême droite.

Au final, cinq partis flamands concluent un accord permettant, effectivement, d’exclure l’extrême droite de toute coalition politique et s’engagent à ne pas faire passer de textes de loi grâce au soutien des élus d’extrême droite. En 1993, c’est au tour des partis politiques francophones d’adopter la pratique du cordon sanitaire.  La « Charte de la démocratie » est signée par quatre partis politiques francophones (PS, PSC, PRL, FDF). [15]

    •  Le droit de vote des étrangers, un combat de longue haleine

Le droit de vote pour tous est un autre dossier important qui mobilise le MOC.

Des premières initiatives en faveur de ce droit apparaissent dès le début des années 1970. Certaines communes ( Liège, Bruxelles, Gand …) instaurent des Conseils consultatifs communaux pour immigrés. Sensés créer un lien entre population immigrée et communes, « …le caractère consultatif de ces conseils en limite fortement l’impact sur les décisions politiques… » [16] Cette faiblesse amène à la revendication du droit de vote pour les étrangers aux communales. Dans un premier temps, en 1971, à Liège cette revendication émane du front commun syndical liégeois qui demande, pour la première fois, le droit de vote pour les étrangers aux élections communales après cinq années de résidence en Belgique. La revendication n’aboutit pas.

En 1977, face à cet échec, la CSC, la FGTB et de nombreuses associations démocratiques s’associent autour du collectif « Objectif 82 ». Le MOC prend également position en faveur des droits politiques. Dans une note intitulée « Définition d’une stratégie devant aboutir à l’attribution, aux immigrés, du droit de vote au communales »   datant de 1980, le Mouvement écrit « Se limiter à une large campagne de sensibilisation de l’opinion publique se révélera inefficace. Il est illusoire de penser que, d’ici à 1982, on parviendra à créer un large mouvement d’opinion… Si une initiative gouvernementale parait offrir les meilleures chances de réalisation, il n’en demeurera pas moins qu’à titre complémentaires, une initiative parlementaire est souhaitable. » [17]

Affiche, “Objectif 82”, 28 au 30 mars 1980 (CARHOP, coll. affiches, sans n°, “Objectif 82”, Élections communales, 1982).

Objectif 82 développe une campagne de sensibilisation vers la population et  vers les politiques. Le collectif porte trois revendications :  l’obtention de la sécurité juridique des étrangers, l’obtention d’une loi contre le racisme et la xénophobie et enfin l’octroi du droit de vote et éligibilité pour les étrangers aux élections communales. L’objectif n’est pas atteint concernant le droit de vote mais la revendication d’une loi contre le racisme, la loi Moureaux, aboutit . Il faudra encore plusieurs années pour que le droit de vote soit effectif.  D’abord, pour les ressortissants des pays membres de l’Union européenne autorisé  par le traité de Maastricht de 1992, qui institue le principe de citoyenneté au sein des membres de l’Union. Ensuite, ce droit est étendu aux résidents hors Union européenne.

Au-delà des spéculations électorales, c’est un pas important en faveur de l’intégration qui est franchi. De plus, la libéralisation de la naturalisation dans les années 2000 permet  aux personnes d’origine étrangère d’acquérir la nationalité belge et de voter en tant que nationaux.[18]

La question du droit d’asile et des sans-papiers, les années 1990, 2000

La fin de l’immigration économique ne signifie pas que l’immigration cesse. D’abord, le droit à vivre en famille (regroupement familial) permet de franchir la frontière. Ensuite, il y a le droit d’asile qui repose sur la Convention de Genève (1951) qui institue le statut de réfugié.

Si jusqu’à la fin des années 1970, ce droit est perçu comme un principe humanitaire. Depuis, « … la perception des candidats et candidates à l’asile tend à changer. Ils sont moins perçus comme des victimes d’oppression qui ont le droit d’être secouru et sont petit-à-petit considérés comme des profiteurs et des fraudeurs potentiels. »[19] Cette perception négative  va donner lieu à une politique d’accueil plus répressive.

Face à cette politique d’accueil plus « répressive », le MOC va également monter au combat en soutenant les sans-papiers et en menant des campagnes en faveur d’une régularisation. Ces actions se font dans le cadre de la Coordination et Initiatives pour réfugiés et étrangers (CIRE) dont il est membre.

C’est avec force que V. Oruba s’implique dans les actions liées au droit d’asile. Avec d’autres organisations, le MOC réclame une politique juste et humaine en matière d’’accueil des réfugiés. Progressivement, la mobilisation portera aussi sur la fermeture des centres fermés.

Affiche, CNAPD, L’asile est un droit (CARHOP, coll. affiches, n° 1526, L’asile est un droit déclinez votre solidarité, CNAPD, s.d.).

« … il y avait le CIRE, le MOC, les organisations néerlandophones et ensemble, on a créé une grosse plateforme. Parce que, de fait, depuis la fermeture des frontières avec l’arrêt de l’immigration, on voyait bien que les seules portes d’ouverture étant celles pour les étudiants, le regroupement familial et l’emploi. On voyait qu’il y avait des gens qui restaient ici, sur le territoire et que le nombre des sans-papiers commençait à se visibiliser … Et donc la première étape a été de visibiliser les sans-papiers et de dire qu’ils existent. Et ensuite, le combat a été politique pour obtenir la première régularisation. Dans le mouvement, on a vraiment travaillé plus sur les sans-papiers. Ça a été un travail politique, un travail de conscientisation pour, après, repartir dans une deuxième régularisation. Aujourd’hui, on est toujours impliqué pour une troisième qui, malheureusement, n’arrivera sans doute jamais. »

En 1998, un fait divers tragique, l’étouffement par coussin d’une demandeuse d’asile déboutée, Samira Amadu, secoue la société. Le mouvement antiraciste et le mouvement des sans-papiers se retrouvent sur le même terrain d’action. Ils se mobilisent pour obtenir une régularisation à travers le Mouvement national pour la Régularisation des Sans-papiers et des Réfugiés. Une opération de régularisation est acceptée et lancée par le gouvernement  Verhofstadt I en 1999 , elle se fera sur dossier, sera individuelle et conditionnelle (santé, preuve d’intégration, famille, enfants scolarisés). Une deuxième vague est organisée en 2009 gouvernement (coalition chrétien, libéraux, socialistes  ).

Les flux migratoires restant incessants et le nombre de refus augmentant, une nouvelle plateforme s’organise, la « plateforme citoyenne d’aide aux réfugiés » en 2015..

Elle explique : « … alors on a été, nous, comme MOC, plus sur les questions d’asile avec le CIRE parce qu’on était au CIRE aussi… à ce moment-là, on a la loi de 80 (Gol) et on commence à créer des centres fermés et des centres d’accueil pour les personnes. Alors qu’avant, quand une personne arrivait ici, elle demandait l’asile et elle choisissait où elle allait. (Après) il y a eu le plan de répartition. Les personnes devaient se rendre à l’Office des étrangers et toutes les structures d’accueil sont créées… on a construit des centres fermés et des centres ouverts. Ces dossiers-là étaient tellement nouveaux qu’il fallait réagir sur tout et là c’est devenu une priorité pour le MOC de travailler sur ces enjeux-là… »

2012, une nouvelle plateforme antiraciste.

Le MRAX, acteur historique et incontournable de l’antiracisme, traverse diverses turbulences  autour des années 2010[20] : communautarisme, gestion du personnel et perd sa reconnaissance « éducation permanente »  qui l’ampute d’un tiers de ses subsides.  Face à cette perte de légitimité et à la crainte du vide que cette situation pourrait engendrer, la ministre Fadila Laanan, alors ministre de l’Égalité des chances à la Région bruxelloise lance, en 2012, la plateforme de lutte contre le racisme et les discriminations. On y retrouve de multiples associations parmi lesquelles le CIRE, la CNAPD, des collectifs de migrants, …

 « C’était intéressant parce qu’on avait des petites associations, il y avait des associations de toutes confessions mais au début, c’étaient des colloques le samedi et on s’était dit qu’on essaierait de ne pas traiter des questions qui fâchent telles que la question du port du voile, la laïcité, etc. et cela a fonctionné quelques années comme ça. C’était intéressant et puis on a vu que le débat changeait et qui était amené par des associations qui étaient plus communautaires. »

La campagne « Le racisme, vous valez mieux que ça » est une des réalisations qui émane de la plateforme antiraciste qui s’allie avec  la Fédération Wallonie-Bruxelles et la RTBF. Celle-ci est destinée au grand public, du moins au public de la RTBF. À partir de ce constat,  par exemple, un travail de réflexion est organisé avec les étudiants de l’ISCO-CNE-Transcom  (Groupe XII) dans le cadre du cours de Philo, en leur proposant des outils conceptuels pour explorer la relation d’articulation dialectique entre capitalisme et racisme, universalisme et exclusion.[21]

Finalement, la plateforme antiraciste cesse ses activités cinq ans plus tard, en 2017.

Le MOC rejoint NAPAR

En 2001, une délégation belge participe à la conférence mondiale de Durban contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance organisée par l’UNESCO. Cette initiative née après la Seconde guerre mondiale a pour objectif un engagement politique des États à lutter contre la discrimination raciale en mettant sur pied des actions coordonnées et mesurables. Cependant, cette invitation à agir étant non contraignante,  18 ans plus tard, et bien que ces engagements aient été adoptés par la Belgique, aucun plan d’action n’a été mis en place.[22]  Face à cette passivité, une coalition regroupant une soixantaine d’organisations antiracistes (Bepax, MRAX, UPJB, Vie féminine, …) se forme afin d’obtenir un plan d’actions interfédéral de lutte contre le racisme, NAPAR.  Le MOC entre dans Napar où BePax amène de nouveaux concepts.

V. Oruba analyse « Et puis alors, il y a quelques associations qui se sont vues dans le but de créer NAPAR… Les socialistes n’ont pas voulu y entrer vu qu’ils ont remis dans leur texte tout ce qu’on avait mis de côté, c’est-à-dire remise en cause de la laïcité et non prise de position autour du port du voile, les signes religieux, etc. Donc se sont retrouvées, à ce moment-là, des associations comme la CSC. … Ariane Estenne (présidente du MOC) s’est positionnée en disant : ” On rentre dans NAPAR”. BePax avait pris le lead avec les communautés pour construire NAPAR  et donc il y a eu un investissement plus dans BePax où Ariane est devenue présidente… c’est ainsi que BePax est venu avec des théories parce que BePax, c’est plutôt une organisation qui conceptualise les choses. Et donc là, c’est eux qui sont venus avec l’intersectionnalité et les nouveaux concepts de personnes racisées  ».

NAPAR lance diverses actions pour mettre à l’agenda la lutte antiraciste comme la campagne « 21 jours contre le racisme ». L’idée consiste à faire intervenir un.e militant.e qui démontre que le racisme n’est pas seulement un problème individuel mais qu’il s’ancre dans les institutions et les structures qui façonnent notre société.[23]

Leadership de l’antiracisme

La plateforme de lutte contre le racisme et les discriminations de 2012 va faire surgir un autre débat. À l’époque, Henri Goldman[24] constate à regret « qu’aucune organisation n’émane des groupes visés par le racisme, qui pourtant sont en train d’émerger à ce moment (ceci sera corrigé par la suite) et toutes sont dirigées par des personnes ” blanches”. » Le contexte de l’antiracisme change, en effet. Des nouveaux concepts apparaissent comme celui des personnes racisées ou des personnes blanches.

« …la “racisation par autrui, par le regard et les attitudes des autres et désignent des personnes renvoyées à une appartenance (réelle ou supposée), à un groupe ayant subi un processus de construction sociale. Si la race biologique n’existe pas, il existe bien une construction sociale qui discrimine des groupes et des individus, qui font l’objet d’une racisation. Nous utilisons donc les termes de ” personnes racisées” et ” personnes blanches” pour mieux comprendre les mécanismes en place, les visibiliser, les dénoncer et les déconstruire. Ils n’ont pas vocation à enfermer les personnes ainsi désignées, ni à faire une différence sur base de la couleur de peau. »[25]

Pour V. Oruba, ce nouvel enjeu conduit à un débat difficile. « …on est quand même entré dans une sale période, je trouve, où on arrivait avec ses concepts de victimes …”

Véronique Oruba  constate que le débat autour du racisme devient une surenchère entre les victimes de celui-ci. Face à cette évolution, le Mouvement ouvrier chrétien se met en retrait. Pour lui, l’antiracisme est un projet global de société qu’il place dans une perspective de lutte des classes face à une société capitaliste. Face à cette  multiplicité d’acteurs et à leur particularisme, le Moc estime que l’organisation de la lutte anti-raciste se complique.

La question centrale qui se pose aujourd’hui pour V. Oruba est la suivante : qui peut légitimement porter la lutte contre le racisme ? Elle rappelle que le MOC est plutôt dans une perception collective. Et que l’analyse se fait en terme de lutte des classes. Face à ce défi, elle plaide pour ne pas diviser le mouvement antiraciste.

Elle s’attarde aux réactions communautaires et évoque, à ce propos, la venue d’Angela Davis en avril 2022.

A. Davis est une militante féministe, pacifiste, communiste. Elle est aussi une militante historique de la défense des minorités. Elle est également membre du mouvement « Black Panther ». La rencontre de cette militante à multiples facettes est organisée par trois partenaires : Présence et Action culturelle (PAC), Bruxelles Laïque et le théâtre National. Ceux-ci travaillent en amont et en aval de la rencontre afin de permettre à des groupes cibles comme les militant.e.s féministes, les syndicalistes, les militant.e.s antiracistes ou les jeunes artistes de dialoguer avec A. Davis. Un travail d’éducation permanente confrontant les points de vue et permettant de construire un point de vue collectif.

« Par cet échange, nous souhaitions ancrer cette rencontre dans un temps de travail
long avec des citoyen·es concerné·es par ces discriminations croisées. En effet,
contrairement aux conférences ex cathedra, l’éducation populaire nécessite
une confrontation des points de vue et des expériences pour construire un
point de vue collectif, un travail qui est difficilement conciliable avec le format
conférence ex cathedra. »[26]

La conférence prend une tournure inattendue. Dans un post sur Facebook[27], une militante affiche son rejet de la journaliste Safia Kessas[28] qui anime les débats :

« En tant que militant.e.s Noir.e.s et queer, nous nous interrogeons fortement sur le choix de Safia Kessas pour entretenir une conversation avec Angela Davis… Pourquoi donc avoir choisi une personne non-Noire pour dialogue avec elle ? … Ne sommes-nous pas les mieux placés pour discuter de la libération des peuples Noirs de la domination blanche et capitaliste ? »

V. Oruba conteste cette évolution et insiste le résultat étant la division de la lutte antiraciste. Elle se dit à la fois, déçue et perplexe face à cette idée que seules les personnes racisées peuvent parler de racisme et le combattre.

« Mon Dieu mais quelle affaire parce que c’était Safia Kessas qui devait prendre la parole pour l’animation ! Après un travail de deux ou trois ans … et puis un groupe de femmes, je crois que c’étaient les Blacks Panthers, sont sorties en l’agressant en disant que ça n’allait pas, qu’elle n’était pas noire et qu’elle n’avait pas à accueillir Angela Davis. Alors quand on voit ça, on se dit qu’on est loin. Et donc, pour moi, on est arrivé à un point où ils devraient réfléchir à une autre forme de combat et arriver à des solidarités… »

Les réseaux sociaux, outils de visibilité

Selon Véronique Oruba, l’existence des réseaux sociaux a des répercussions sur les acteurs antiracistes et leurs actions.  « C’est aussi une autre dimension (les réseaux sociaux) car maintenant tout se sait, tout se dit, tout s’écrit et l’affaire Georges Floyd a permis à toute la communauté noire d’aller un pas plus loin dans leur existence et de monter en termes de revendications… ».

L’impact des réseaux sociaux sur la lutte antiraciste est aussi pointé par BePax.

Un changement intervient là avec internet. Celui-ci va avoir un impact de deux natures : la mise en réseau d’abord. Les militants de pays différents sont soudainement capables de se lire et d’échanger. Cela facilite l’émergence et la circulation de concepts et de grilles d’analyse qui seront autant de boîtes à outils pour les militants antiracistes. Cela permet d’armer conceptuellement leur discours. Ensuite, internet offre un espace d’expression qui n’est pas conditionné aux franchissements des barrières à l’entrée que les autres canaux ont développés. Dès lors des associations peu ou pas subventionnées, parviennent maintenant à développer et diffuser des contenus. »[29]

Et plutôt amère, V. Oruba, revient sur la remise en question des acteurs traditionnels de l’antiracisme et conclut « … pour moi, c’est vraiment un modèle qui doit se terminer sinon, on va rater une nouvelle société où on risque d’aller de plus en plus dans les divisions. Moi, je dis toujours qu’on a un ennemi commun, c’est vraiment bête de se diviser et de ne pas lutter ensemble et c’est pourquoi, j’ai dit qu’après la plateforme, je ne voulais plus avoir aucun mandat là-dedans … ».

Notes

[1] BIARD B., Partis politiques francophones et antiracisme: quel bilan en 2022 ?, Dynamiques,
[2] Le CLOTI est la première plateforme qui rassemble toutes les associations antiracistes. Il sera à la base de toutes les mobilisations de la fin des années 1970 et dans les années 1980.
[3] https://maitron.fr/spip.php?article188970, notice WYNANTS Jeanine, née KEMPS.,  Notice provisoire, version mise en ligne le 26 janvier 2017, dernière modification le 19 janvier 2022.
[4] COENEN M-Th (dir), Les syndicats et les immigrés. Du rejet à l’intégration, EVO CARHOP FEC, 1999, p.178.
[5] DE JONGHE D., DOUTREMONT M, L’obtention de la nationalité et volonté d’intégration, Le Courrier hebdomadaire, CRISP, 2012, p.15.
[6] Historique%20d’Unia%20_%20Unia.html
[7] MOC, Le MOC et les immigrés, MOC secrétariat national, 1983, Tony Dhanis, farde 148.
[8] STESSEL M., COENEN M-Th ( collab), ROUSSEL L. (collab), Kiosque, Cahier 4, Bruxelles, 150 ans d’immigration, Dossier pédagogique pour formateurs, Carhop, 1992, p. 22.
[9] Aujourd’hui appelé le Vlaams Belang.
[10] Historique%20d’Unia%20_%20Unia.html
[11] Historique%20d’Unia%20_%20Unia.html
[12] VICK A., Le « dimanche noir » en Belgique de 1991, Résistances, 2017, http://resistances-infos.blogspot.com/2017/12/le-dimanche-noir-en-belgique-de-1991.html, consulté en octobre 2022
[13] 150 ans d’immigration,……..
[14] La Coordination Nationale d’Action pour la Paix et la Démocratie.
[15] Cordon sanitaire, Vocabulaire politique, CRISP, notice mise à jour en 2022, https://www.vocabulairepolitique.be/cordon-sanitaire/
[16] Citoyens à part entière, Bruxelles, 150 ans d’immigration, Cahier 8, p.8
[17] MOC, Définition d’une stratégie devant aboutir à l’attribution, aux immigrés, du droit de vote sur le plan communal, MOC MONS, farde 327, 1980.
[18] TENEY C.,  JACOBS D., Le droit de vote des étrangers en Belgique : le cas de Bruxelles, Migrations Société 2007/6 (N° 114), Cairn, 2007, p.4.
[19]Ibid.,p..29
[20] www.rtbf.be/article/le-mrax-en-crise-face-a-une-nouvelle-diminution-de-subsides-7802443
[21] CIEP, Racisme: c’est pas bientôt fini ? Racisme et capitalisme: réflexions d’un groupe Isco, L’Esperuelette n°92,2017.
[22] https://www.bePax.org/publications/document-926.html
[23] https://naparbelgium.org/fr/21-days-against-racism/
[24] GOLDMAN H., La plateforme antiraciste et l’antiracisme institutionnel, Politique, 12 mai 2017. Consulté en ligne en août 2022, https://www.revuepolitique.be/plateforme-antiraciste
[25] LESCEUX T., TINANT N., Raciste malgré moi ! Ensemble, déconstruisons le racisme structurel, L’Esperluette , n°109, 2021, p.5.
[26] https://www.pac-g.be/docs/analyses2022/analyse_14.pdf
[27] Ainsi, une tribune hostile à son encontre a été partagée sur Facebook, sous la forme d’une “carte blanche”.
[28] Journaliste à la RTBF.
[29] PELTIER B., L’évolution de l’antiracisme dans notre société : un chemin, encore long, pour s’éloigner du déni, BePax, 2021

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JACOBY J., « Introduction », Dynamiques. Histoire sociale en revue, n°19 : Histoire des mobilisations antiracistes, septembre 2022, mis en ligne le 4 novembre 2022. www.carhop.be/revuescarhop

Le MOC et l’engagement politique : rapports changeants et délicats

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Luc Roussel (historien, CARHOP asbl)

Introduction

Depuis sa création en 1947, le Mouvement Ouvrier Chrétien (MOC) se veut indépendant à l’égard de tout parti politique. Si le principe de base est constant, l’attitude des militant.e.s syndicaux et mutuellistes et des participant.e.s aux mouvements d’éducation permanente qui en font partie n’a pas toujours été, ni constante, ni unanime. Cette indépendance proclamée permet, assure-t-on au MOC, de prendre position sur n’importe quel problème en fonction des enjeux qu’il représente et non en fonction d’un programme ou de déclarations d’un parti politique. Il convient de se rappeler qu’il n’en a pas toujours été ainsi. L’objectif de cette analyse est de traverser l’histoire du MOC et de ses organisations à travers quelques moments-clés de l’histoire sociale qui modifient sa manière de concevoir son action politique. Le MOC, dans son appellation moderne, date de l’après Seconde Guerre Mondiale. La structure qui lui préexiste est la Ligue Nationale des Travailleurs Chrétiens, créée à l’issue de la Première Guerre mondiale. Cependant, l’histoire du mouvement ouvrier puise ses racines à la fin du 19e siècle, lorsqu’émerge la « question sociale ».[1]

L’absence de droits politiques, économiques et sociaux pour la classe ouvrière

Au lendemain de son Indépendance, la Belgique se construit autour d’une Constitution libérale. Toute une série de droits fondamentaux sont dévolus à la population : liberté d’association, d’opinion, liberté de la presse, etc. Toutefois, la primeur est surtout laissée au droit de propriété et, de manière générale, au libéralisme économique qui, in fine, dicte, pour une grande part, le fonctionnement et l’organisation de la société. Les droits élémentaires sont ainsi, de facto, pris dans un carcan qui les biaise en tout ou en partie : la classe ouvrière, qui émerge avec la révolution industrielle, est privée de droits socioéconomiques fondamentaux. Au mieux, elle est considérée en tant qu’outil de production, au pire comme menace pour l’essor économique. Jusqu’en 1867, par exemple, les coalitions ouvrières sont punies au pénal en raison des troubles et des entraves qu’elles sont susceptibles de causer aux entreprises ; la Constitution prévoit pourtant le droit de s’associer et de se rassembler paisiblement et sans arme, sans autorisation préalable. De surcroît, la bourgeoisie tient les rênes du pouvoir législatif, exécutif et judiciaire et tout le système électoral entretient ce fonctionnement : censitaire[2] jusqu’en 1893, le suffrage universel pur et simple, à tous les niveaux de pouvoir, n’est obtenu qu’en 1948, au terme d’un processus long de plusieurs décennies. Les ouvriers et ouvrières n’ont, dès lors, que les mobilisations, la grève et le soutien par différents biais de quelques bourgeois sensibles à leurs conditions de vie misérables pour porter leurs revendications socioéconomiques, politiques et culturelles sur la place publique. Le mouvement ouvrier ne s’organise et ne se structure qu’au milieu du 19e siècle ; il ne peut peser sur les décisions politiques que très progressivement.

Une première reconnaissance : l’encyclique Rerum Novarum

Le monde catholique garde, tout au long du 19e siècle, ses distances par rapport à la « question ouvrière ». Les grèves de 1886 sont les détonateurs d’une prise de conscience. Le changement d’attitude se manifeste à l’occasion des Congrès des œuvres sociales qui se tiennent à Liège en 1886, 1887 et 1890. La question sociale est mise à l’ordre du jour. Ces réunions sont l’occasion pour les catholiques de réfléchir sur les moyens de restaurer le catholicisme dans la vie sociale, de tenter de reconquérir la classe ouvrière et d’ainsi lutter contre le socialisme. À la suite de ces congrès, se dessine clairement un fossé entre les partisans et les adversaires de l’intervention dans la question sociale. Plusieurs catholiques défendent la création d’associations mixtes de défense des travailleurs (ouvriers et patrons mêlés) et demandent une intervention limitée de l’État.

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Le pluralisme et l’urgence de SeP : Le dilemme du MOC

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François Welter (historien, CARHOP asbl)

Considérer l’histoire de Solidarité et Participation (SeP) dans une temporalité qui dépasse les années 1980 amène à s’interroger sur les enjeux majeurs qui régissent les rapports du MOC avec son/ses prolongement(s) politique(s). à cet égard, il est une valeur qui devient centrale à partir des années 1970 : le respect du pluralisme au sein du MOC et de ses organisations constitutives. Cette donnée est fondamentale dans une société qui entame un mouvement de dépilarisation, sans toutefois qu’elle n’occasionne l’abandon total du sentiment d’appartenance à un monde idéologique spécifique. Au sens du MOC, elle est en fait bisémique. D’une part, le mouvement social reconnait le pluralisme de ses membres par rapport à leurs idées et à leurs choix. Ce droit est imprescriptible. « Le mouvement peut être en désaccord avec ces choix, il doit le dire et les refuser, mais il doit respecter ce choix et cheminer avec les gens tels qu’ils sont, en fonction de ce qu’ils sont, sans jamais s’attaquer aux personnes, mais en affirmant aussi que le choix de mouvement comme mouvement est supérieur aux engagements personnels aussi compréhensibles soient-ils. » D’autre part, le MOC pratique un pluralisme institutionnel, qui consiste à reconnaitre, en tant que mouvement, « comme valable et correct le choix de tel parti et de telle tendance de parti comme débouché politique pour des militants se réclamant du mouvement ». En d’autres termes, il reconnait « que l’engagement dans tel ou tel parti est légitime par rapport aux objectifs des organisations ».[1] La présente contribution a pour principal objectif de retracer dans une chronologie d’environ vingt ans en quoi l’émergence de SeP résulte des insatisfactions au sein du MOC nées du pluralisme et, paradoxalement, en quoi le nouveau parti politique peine-t-il à se positionner comme relais politique crédible.

Le PSC comme prolongement politique : une évidence ? Pas sûr !

Façonné initialement par les trois clivages majeurs qui structurent la société belge depuis le 19e siècle (clérical-anticlérical, possédant-travailleur et, surtout au 20e siècle, linguistique), le MOC a comme prolongement politique « naturel » le Parti Catholique. Historiquement, celui-ci se structure autour de « standen » représentant respectivement les travailleurs (Ligue nationale des travailleurs chrétiens, puis MOC), les agriculteurs et le monde rural (Boerenbond), les classes moyennes et les notables (anciens comités électoraux). Loin de former un bloc homogène, ces tendances divergentes ne sont unies au sein du parti que par la défense d’intérêts généraux minimalistes. Après la scission du PSC et du CVP[2], en 1968, elles se maintiennent partiellement ou dans des formes atténuées, tant du côté flamand que francophone. Au sein du PSC des années 1960 et 1970, l’aide droite[3] se confronte à une aile gauche incarnée par le MOC, tandis que le milieu est occupé par des « sans familles ».[4] Mais, les positions politiques du MOC trouvent peu de relais au sein du parti. Durant l’Entre-deux-guerres, déjà, elles sont minorisées par la bourgeoisie conservatrice dans le Parti Catholique. L’Après-guerre ne modifie pas fondamentalement cette dynamique.[5] Le MOC entre alors dans une profonde crise de conscience. Dès 1945, il est tiraillé entre partisans de la dépolitisation du mouvement, d’une coopération avec le PSC ou d’une réorientation vers un nouveau parti politique, l’Union Démocratique Belge (UDB). Si la deuxième tendance s’impose après les déconvenues électorales de la troisième, elle est remise en question dès les années 1960, concomitamment au processus de dépilarisation de la société. En mai 1964, le secrétaire général du MOC, Victor Michel, désapprouve publiquement la politique et les rapports internes du PSC. Cette position est trop tardive. Des formations dissidentes voient déjà le jour au niveau communal (Mouvement des travailleurs chrétiens à Charleroi, Démocratie chrétienne liégeoise).[6] Le MOC n’est pourtant pas prêt à rompre avec le PSC. Dans son manifeste de 1966, « Travailleurs solidaires et responsables dans un monde en progrès », il ne fait preuve que d’une timide ouverture. D’un côté, il déclare s’adresser « à tous les travailleurs de ce pays, sans aucune distinction, en vue de la promotion de leurs intérêts. (…). Les différences dans les conceptions philosophico-religieuses qui nous séparent de certains d’entre eux ne nous empêcheront pas de collaborer au plan social, économique, culturel et politique, chaque fois que la chose sera possible et nécessaire, d’adopter, en ces occasions, des positions communes et de défendre de concert les intérêts des travailleurs, dans le respect des principes qui sont à la base de chaque organisation ».[7]

MOC, Travailleurs solidaires et responsables dans un monde en progrès. Manifeste du mouvement ouvrier chrétien, Bruxelles, MOC, [1966].

Quant à ses propres militant.es, il se garde de les conseiller/obliger à devenir des mandataires au sein du PSC.[8] Mais, d’un autre côté, « en sa qualité de corps intermédiaire, est-il amené, dans la perspective de la réalisation de son programme, à accorder sa confiance à un parti déterminé, sans pour autant y être lié ni comme Mouvement, ni en matière de programme ».[9] Sans être explicitement mentionné, le PSC est évidemment le parti désigné ici. En fait, les réflexions qui mènent au manifeste de 1966 témoignent du caractère délicat des relations qu’entretient le MOC avec un éventuel prolongement politique. Le mouvement social doit en effet articuler la confiance qu’il peut accorder au parti, en fonction de la réalisation de son programme au plan politique, la marge d’adhésion au parti en question[10] et le pluralisme d’opinion de ses membres. Dans cette optique, le projet de manifeste d’avril 1966 conçoit initialement d’accorder sa confiance à plusieurs partis politiques.[11] Cette dernière idée est finalement évacuée dans la version définitive du manifeste. Cependant, le MOC se laisse la liberté de décider de l’octroi de la confiance à un parti déterminé et des termes de la collaboration concrète qui en résulteront.[12]

La scission du parti unitaire en 1968, sur fond de tensions communautaires, porte cependant un coup majeur au crédit porté par les militant.es du MOC au désormais seul PSC, lorsque la tendance conservatrice de la frange francophone apparait comme un frein à la réalisation d’une Wallonie progressiste. D’après Raymond Stélandre, nombre de militant.es se distancient des options centristes et réformistes, dont le PSC apparait pour beaucoup l’incarnation, et se positionnent plus clairement « à gauche », avec, comme ressorts principaux, le fait régional et les mutations politiques. Ils sont ainsi de plus en plus nombreux à quitter le parti centriste et à s’engager soit au Rassemblement Wallon-Front Démocratique Francophone (partis régionalistes – RW-FDF), soit dans des mouvements politiques divers. Des dirigeants régionaux des organisations ouvrières chrétiennes et des intellectuels s’engagent de fait dans un processus de rupture avec le PSC et aspirent au regroupement des travaillistes (Objectif 72 Wallonie-Bruxelles).[13] Du point de vue du secrétaire général adjoint du MOC, il « semble clair que, dans la situation actuelle (mutations idéologiques et politiques), il est indiqué de revoir notre attitude à l’égard du PSC et des partis en général ». Reprenant à son compte les propos du bureau national du 23 mai 1969, « il apparait nécessaire de dégager le Mouvement comme tel des luttes politiques de parti… ».[14]

Un pluralisme inévitable et une Démocratie chrétienne (DC) par dépit

En 1972, le MOC n’a d’autre choix que de reconnaitre le pluralisme de fait de ses militant.es et de son prolongement politique. D’une part, il réaffirme « son indépendance à l’égard des organisations et des partis politiques, assurant en même temps la liberté réelle des options et engagements politiques de ses militants et de ses membres ». D’autre part, son conseil général décide « d’organiser, tant au niveau national que régional, en collaboration avec les fédérations régionales et les organisations constitutives, les liaisons requises avec tous les mandataires qui se réclament du programme du Mouvement ».[15] La césure du lien exclusif avec le PSC semble toutefois douloureuse à admettre, d’autant que nombre de militant.es du MOC quittent encore le parti. En dernier recours, le MOC pousse donc celui-ci à reconnaitre l’existence d’une structure d’accueil capable d’organiser l’action des militant.es ouvrier.es au sein du parti : la Démocratie chrétienne de Wallonie-Bruxelles et des cantons de l’Est est née.[16]

D’illustres figures du MOC se revendiquent de la DC, jusqu’à occuper parfois des postes ministériels : Alfred Califice (vice-président du MOC de Charleroi et ministre des Affaires wallonnes sous le gouvernement Tindemans III, notamment), André Oleffe (ancien président du MOC et ministre des Affaires économiques sous le gouvernement Tindemans II), André Tilquin (secrétaire fédéral du MOC de Namur et sénateur puis député), Victor Barbeaux (secrétaire fédéral du MOC de Dinant, ainsi que député et sénateur), Victor Michel (président du MOC et parlementaire européen), etc. Dans son manifeste de 1974, la DC entend réunifier la base historique, sociale et idéologique des organisations constitutives du MOC.[17] Califice concède toutefois que, si la DC a effectivement pour objectif de réaliser le programme du mouvement, elle n’en est pas l’unique relais.[18] D’autres dissidences locales ont en effet la même ambition (ex : Parti Ouvrier Chrétien à Liège).[19] Quoiqu’il en soit, jusqu’alors réduits à des portions congrues au sein du PSC, les relais des idées du MOC occupent avec la DC une place plus importante au sein du parti et dans les travées du Parlement – au moins un tiers des mandats, voire davantage.[20] La DC parvient-elle à relayer et concrétiser certains points du programme politique du MOC ? La réponse à cette question mériterait une étude à part entière sur une décennie.

Au début des années 1980, les militant.es du MOC semblent en tout cas dans un état d’impuissance et de désespoir quant aux réalisations politiques de leur programme. Georges Liénard, secrétaire politique du MOC depuis 1977, fait un constat contrasté du pluralisme institutionnel : « De façon unanime, tout le monde estime que le pluralisme n’a pas été efficace, qu’il nous a dispersés et donc affaiblis politiquement. Mais une partie d’entre nous, souligne – à juste titre me semble-t-il – que le pluralisme institutionnel nous a permis de vivre ensemble dans notre mouvement et qu’il a été et demeure un compromis qui nous a conduit à consacrer plus d’énergie et de forces à notre développement global externe plutôt qu’à la gestion de divisions politiques internes ».[21]

Vers un prolongement unique : SeP contre le pluralisme

Positionnement électoral du MOC et nouveaux échecs (1981)

à la veille des élections du 8 novembre 1981, le MOC, tout en affirmant respecter les engagements personnels de ses militant.es, appelle à voter en faveur « des hommes qui ont fait ou qui font leurs preuves et militent dans la Démocratie Chrétienne du P.S.C. ou comme Démocrates-chrétiens au F.D.F.-R.W. ».[22] Quant à un choix éventuel en faveur du Parti socialiste (PS), la présidente du MOC, Jeanine Wynants, et Georges Liénard fustigent la stratégie socialiste de « pêche à la ligne[23] », telle qu’elle est pratiquée à l’époque à l’égard de militants du MOC du RW et qui compromet tout débat collectif sur base du respect des mouvements. En d’autres termes, ils reprochent au PS, et à certains membres du MOC, de mener des rapprochements ciblés qui ne s’inscrivent pas dans le cadre d’une ligne de conduite collective et débattue démocratiquement au sein du mouvement. De surcroît, J. Wynants et G. Liénard rappellent un principe convenu apparemment depuis longtemps : « faut-il rappeler que le MOC ne reconnait pas dans son pluralisme le choix PS ? ».[24]

Sur le plan électoral, les élections législatives du 8 novembre 1981 se concluent par un net recul du PSC, miné par la guerre fratricide entre la DC et le CEPIC[25]. Son nouveau président, Gérard Deprez, s’emploie alors à réduire les « familles » à de simples tendances dénuées de structures autonomes, de recrutement et d’expression politique externe propres.[26] Au contraire du CEPIC, la DC ne se saborde toutefois pas : elle se restructure tout en prenant en compte les injonctions des instances dirigeantes du PSC.[27]. Au niveau politique, l’association des sociaux-chrétiens aux libéraux flamands et francophones au sein du gouvernement Martens-Gol marque une étape supplémentaire dans la crispation des militant.es du MOC à l’égard du PSC. Dès la déclaration gouvernementale du 18 décembre 1981, le recours aux pouvoirs spéciaux, voulu par les libéraux, est annoncé, en vue de réduire le coût des entreprises, de limiter les dépenses publiques, de restaurer l’équilibre financier de la sécurité sociale, de promouvoir les exportations et les commandes publiques et de diminuer la masse salariale globale de 3%. Bref, le gouvernement prévoit un menu qui rencontre très largement les priorités définies par la Fédération des Entreprises de Belgique (FEB). Les conséquences pour les travailleurs et travailleuses sont lourdes : la liaison des salaires à l’indice des prix à la consommation est suspendue[28] ; les allocations sociales sont réduites ; les mesures fiscales bénéficient seulement à une frange de la population qui dispose déjà de moyens et hauts revenus.[29] La concertation sociale entre patrons et syndicats est en berne, y compris dans les entreprises.[30] Les dissensions entre le PSC et le MOC ne semblent jamais aussi prégnantes, tandis que le FDF et le RW, associés sur les listes aux élections législatives, reculent.[31] Le MOC se cherche alors un nouveau prolongement politique.

Concerter la base

Naturellement, la mission d’identifier et de construire ce prolongement politique est confiée au secrétaire politique, Georges Liénard. Au sommet du MOC, il est décidé d’entrer dans un processus de consultation des fédérations et des organisations constitutives. Le 18 novembre 1981, G. Liénard s’associe à Jeanine Wynants et Raymond Stélandre pour rédiger une note au bureau journalier du MOC, destinée à définir les « orientations pour la discussion dans les comités fédéraux à propos de l’action politique ». Sur la forme, le MOC a la volonté d’activer un débat, et non des interventions juxtaposées. Il prône donc des assemblées de vingt à trente personnes, où une majorité serait constituée de responsables et militant.es non permanents, par rapport aux responsables permanent.es. Sur le fond, il est notamment question d’évaluer le pluralisme du MOC, les pratiques de la DC au sein du PSC, du RW, du FDF et du PS, ainsi que les adhésions des militant.es chrétien.nes à ces partis/tendances. Les organisations sont également invitées à se prononcer sur l’existence d’un terrain politique propre et original à partir des critères « catholique » et « chrétien », ainsi que sur le rôle du MOC par rapport au politique. In fine, les militant.es doivent se positionner sur la légitimité d’une décision et d’une cohésion collectives à propos de ces questions, au terme d’un débat démocratique.[32]

Effectivement, le processus de consultation et, par la suite, de construction du mouvement est large et induit une implication personnelle des permanents du MOC très importante, et particulièrement du secrétaire politique :

Moins de trois mois après avoir esquissé les grandes lignes du débat démocratique, le conseil central dispose d’une synthèse des débats tenus en régions à propos de l’action politique du MOC et de son prolongement. Dans sa publication pionnière sur l’histoire de SeP, Thibaut Durant en détaille la teneur.[33] Il ne convient pas d’y revenir, si ce n’est à propos des enjeux liés au pluralisme. Car, sur le plan formel, les comités fédéraux et le bureau national de Vie Féminine prennent la peine de relayer au MOC national les différents points de vue exprimés lors des discussions entre militant.es et représentant.es d’organisations, tout en traçant de futures lignes d’action. Sur le fond, il se manifeste une incompréhension, des perceptions divergentes ou, le plus souvent, une insatisfaction à l’égard du pluralisme institutionnel pratiqué et reconnu par le MOC national depuis 1972.[34] Avec l’éparpillement des forces capables de concrétiser ses objectifs, le mouvement social est affaibli dans ses moyens de peser sur le politique. Pour autant, les comités fédéraux et le bureau national de Vie Féminine sont très loin de pousser unanimement à la création d’une nouvelle formation politique, quoique cette aspiration soit déjà bien implantée dans certaines franges des organisations (ex : milieu syndicaliste). En revanche, l’idée d’un mouvement politique recueille un assentiment plus ample.[35]

Pluralisme et mouvement : l’adhésion relative

Précisément, le MOC national décide de s’engager dans cette voie en créant « un mouvement politique, qui soit un lieu de rassemblement politique d’hommes et de femmes de toutes catégories sociales, qui saisissent l’importance des enjeux politiques, tant pour les travailleurs que pour tous les citoyens de ce pays, qui s’unissent pour approfondir leurs convictions et leurs options politiques, élaborer et exprimer leur programme, débattre et décider ensemble des formes et du débouché de leur action politique, et associer un nombre, – toujours croissant –, d’hommes et de femmes qui découvrent, avec eux, l’importance du combat politique et s’y engagent. Ce mouvement doit viser à rassembler dans la ligne des options fondamentales et des objectifs du M.O.C. tous les démocrates chrétiens, issus du M.O.C. ou liés au M.O.C., quel que soit l’endroit politique où ils se trouvent actuellement et sans exiger d’eux qu’ils s’en écartent au départ, mais aussi tous ceux qui, à l’extérieur de nos organisations, ou de nos « appareils », participent globalement au projet de société basé sur nos options fondamentales. (…). Ce que le mouvement politique proposé doit réaliser, c’est ce que, par nature, aucune de nos organisations ni le M.O.C. lui-même ne peut assumer, c’est-à-dire le rassemblement, – sur base d’affiliations individuelles –, d’hommes et de femmes, – membres et militants de nos organisations ou non –, en vue de l’organisation d’une action politique qui tienne compte de tous les dédales et toutes les stratégies politiques indispensables, dans la perspective de la mise en œuvre, sur le terrain spécifiquement politique, de nos objectifs et de notre programme ». Tels qu’ils sont définis ici, les contours du mouvement politique inscrivent le respect du pluralisme individuel en leur sein en y admettant toute affiliation personnelle de militant.e, issu.e ou non du MOC d’ailleurs. Les organisations du MOC n’y portent que leur caution et leur appui.[36] Car, celles-ci disposent de leur propre stratégie pour peser sur le politique, comme le rappelle Georges Liénard :

La décision de constituer un mouvement politique officialisée, des groupes de lancement sont installés dans chaque région. Ils ont pour vocation de réunir des militant.es du MOC et de ses organisations constitutives, des membres de la DC, du RW, du Mouvement d’Animation Politique-Groupement Politique des Travailleurs Chrétiens (MAP-GPTC), ainsi que des personnes extérieures à la tendance chrétienne.[37] Le processus de constitution de SeP réussit-il sur ce point ? Une analyse biographique permettrait d’y répondre. Mais, il semble que SeP n’ait attiré que peu de militant.es extérieurs au MOC.[38] Quoiqu’il en soit, l’assemblée générale constitutive de SeP du 26 mars 1983 réunit près de 1.700 militant.es. À ce moment, le mouvement peut compter sur près de 3.000 adhérents.[39] D’emblée, il entend définir son relais politique, au niveau des partis, avant la fin de l’année 1983, voire plus tôt en cas d’élections législatives anticipées.[40] Le 17 décembre, il se prononce en faveur de sa transformation rapide en parti politique.[41] À l’analyse, cette posture étonne, tant nombre d’organisations expriment des réticences, voire un refus à l’égard d’un pareil prolongement politique ; elle est même en opposition directe avec l’association de militant.es d’autres partis aux groupes de lancement du mouvement politique. Dans son discours appelant au lancement du mouvement politique, Raymond Stélandre incite lui-même à la prudence et à ne pas agir dans la précipitation.[42] Les organisations constitutives sont-elles déjà circonspectes quant à l’avenir du projet SeP à ce moment-là ? C’est probable au vu des déconvenues ultérieures.

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