Introduction : l’économie sociale : une économie pour l’humain ?

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François Welter (historien, CARHOP asbl)

Depuis son émergence à la fin du XVIIIe siècle[1], le capitalisme a montré sa fragilité, tant il semble facilement ébranlé, et sa violence, dès lors qu’il participe à l’exploitation des individus, contribue aux politiques d’accaparement des richesses menées par les Etats et des grandes entreprises, entretient, voire creuse, les inégalités socioéconomiques, politiques et culturelles. Ce modèle dominant qui, aux yeux d’acteurs et actrices politiques, d’employeurs, apparait comme la seule voie économique possible et valable est pourtant rapidement interrogé, remis en cause par le mouvement ouvrier ; et, principalement sous l’impulsion de celui-ci, des formes alternatives d’économie se déploient, d’abord en marge du modèle capitaliste, puis en occupant de plus en plus de place dans l’économie. Un mouvement qui se poursuit actuellement. L’économie sociale en est l’une d’elles. Son originalité ? Elle est « un mouvement social qui organise l’économie dans le but de la mettre au service des personnes. Cette organisation s’appuie sur un ensemble coordonné d’actions collectives dont la base est le groupement de personnes. Au contraire de l’économie capitaliste, l’[économie sociale et solidaire] considère que l’épanouissement, l’émancipation, la réalisation de chacun.e passe par la coopération et l’action collective plutôt que par la concurrence des actions individuelles[2]. Sa finalité émancipatrice trace un trait d’union avec l’éducation populaire.

Aujourd’hui, l’économie sociale est surtout connue du grand public par les organisations d’entreprises en coopératives. Le mouvement est toutefois plus large. D’après Jean-François Draperi, responsable du Cestes, le Centre d’économie sociale du Conservatoire national des arts et métiers, il intègre aussi le champ associatif[3]. Dans l’absolu, l’économie sociale couvre donc un champ d’activité conséquent, suffisamment en tout cas pour que la Wallonie la reconnaissance et légifère de manière à permettre à des initiatives d’économie sociale d’obtenir un agrément et, par-là, un subventionnement. Sont ainsi concernés des sociétés à finalité sociale, des asbl et des CPAS[4]. Sans parler d’un mouvement de fond qui ébranle l’économie capitaliste dans ses fondements, l’économie sociale ne cesse de prendre de l’ampleur, avec ses réussites et ses échecs.  Sans prétendre à l’exhaustivité, ce numéro de Dynamiques met en évidence quelques enjeux et tensions de l’économie sociale d’hier et d’aujourd’hui, ainsi que deux exemples concrets d’économie sociale, qui témoignent de modèles économiques diversifiés et évolutifs.

Affiche « La coopérative c’est bien » (Fonds Vandermosten)

Par son histoire longue de près de 150 ans, l’économie sociale connait des évolutions notables et est animée d’enjeux et de tensions qui fluctuent avec le temps. Le terme même « d’économie sociale » est à multiples facettes. Ainsi, alors que, en France, on parlera d’économie sociale et solidaire, symptomatique de deux réalités économiques à la fois liées, mais aussi différentes, cette distinction n’est pas un sujet particulier de préoccupation en Belgique francophone. Les secteurs d’activité couverts par l’économie sociale sont également très diversifiés, entre le marchand, le non marchand, les organisations relevant du secteur privé et les acteurs publics. Les exemples d’une économie sociale pluridimensionnelle ne manquent pas. Dans ce cadre-là, il apparait nécessaire de baliser ce qu’est l’économie sociale, ce qu’elle recouvre dans ses principes, son organisation, son fonctionnement. Sa complexité nécessite un regard aiguisé. C’est pourquoi, son analyse est confiée à l’ancien secrétaire général du MOC et sociologue, Pierre Georis. Le lecteur et la lectrice se rendront rapidement compte que cette contribution est une étude critique d’un acteur de terrain, qui a été en prise directe avec les enjeux et les tensions de l’économie sociale.

Du fait que le mouvement ouvrier soit le principal – sinon l’unique – initiateur de l’économie sociale, ce numéro de Dynamiques ne peut faire l’économie d’un regard rétrospectif sur la longue durée. Un panorama complet aurait mérité une approche croisée des pratiques d’économie sociale émanant du mouvement ouvrier socialiste et du mouvement ouvrier chrétien en Belgique, tant les approches tantôt divergent, tantôt convergent. Cependant, une telle ambition ne peut se concrétiser dans un article de quelques pages. Une analyse globale et suffisamment nuancée de l’action du mouvement ouvrier chrétien au niveau de l’économie sociale est elle-même complexe. La bibliographie est foisonnante et témoigne là encore d’une diversité des formes d’économie sociale dans le pilier chrétien. Le choix a donc été fait de retracer à grands traits l’histoire de l’Economie populaire de Ciney (EPC). Rédigé par Renée Dresse et Catherine Pinon, cet article met en lumière le positionnement tout à fait particulier de l’économie sociale dans le monde chrétien, le déploiement de celle-ci et sa diversification. De coopérative de consommation dont les ventes concernent essentiellement l’alimentation, des vêtements ou des combustibles, l’EPC s’élargit au secteur pharmaceutique. Sans cesse au cours de son histoire, elle devra articuler les enjeux de son expansion, de sa rentabilité, de l’accessibilité de ses produits à ses premiers publics (les populations ouvrières et populaires) et de la concurrence d’autres acteurs de l’économie.

Aujourd’hui, l’économie sociale n’est plus l’apanage du mouvement ouvrier. D’autres opérateurs se sont appropriés ce modèle alternatif à l’économie capitaliste et le remodèlent selon d’autres logiques que celles qui ont animé les piliers chrétiens et socialistes. Ils sont foisonnants : le magazine Médor en est un des résultats. Partant du témoignage de Laurence Jenard, la Fakira de Médor comme elle aime se nommer, Josiane Jacoby dresse un portrait d’un magazine qui, il n’y a pas dix ans, nait d’une initiative citoyenne et dont la volonté est de lutter contre la précarisation de l’information et des conditions de travail des journalistes. Un journal d’investigation donc qui propose un journalisme de qualité et qui se distingue d’un paysage médiatique contrôlé par quelques acteurs privés majeurs. Face aux dynamiques capitalistes des grands groupes, Médor oppose des principes fondamentaux tels que les services aux membres de sa coopérative,  un processus décisionnel démocratique comme par exemple le principe qu’une personne égale une voix, l’autonomie de gestion par rapport à ces grands groupes et la primauté de l’humain  sur l’économie. Enfin, cette coopérative à finalité sociale entend oeuvrer à une  transformation sociale. Médor est animé par des valeurs fortes telles que l’éthique, la liberté de la presse, la solidarité,… Valeurs que le trimestriel déclinent au quotidien.

Notes
[1] À ce propos, voir : Questions d’histoire sociale, Bruxelles, CARHOP-FEC, 2005.
[2] « Entretien avec Jean-François Draperi. Le projet de l’économie sociale et solidaire : fonder une économie capitaliste », Mouvements, n° 81, 2015/1, sect. 2, https://www.cairn.info/revue-mouvements-2015-1-page-38.htm, page consultée le 7 décembre 2022.
[3] Ibid., sect. 5, page consultée le 7 décembre 2022.
[4] WALLONIE. DIRECTION DE L’ÉCONOMIE SOCIALE, Agrément en tant qu’Initiative d’économie sociale, s.d., https://economie.wallonie.be/Dvlp_Economique/Economie_sociale/AgrementES.html, page consultée le 7 décembre 2022.

POUR CITER CET ARTICLE

Référence électronique

WELTER F., « Introduction : l’économie sociale : une économie pour l’humain ? », Dynamiques. Histoire sociale en revue, n°20 : L’économie sociale, de l’Économie populaire de Ciney à Médor, décembre 2022, mis en ligne le 16 décembre 2022. www.carhop.be/revuescarhop

Introduction au dossier. La grève des ouvrières de la FN de 1966 : enjeux et mémoires

Sara Tavares Gouveia (Historienne, CARHOP asbl)
et Nicolas Verschueren (Historien, ULB)
Le 17 février 1966, les femmes de la FN se réunissent aux portes de l’usine. Elles se rendent à l’assemblée convoquée par le front commun syndical (CARHOP, fonds La Cité).

L’année 2016 marque le cinquantième anniversaire de la grève des femmes de la Fabrique nationale d’armes de Herstal (FN). Parallèlement aux évènements commémoratifs et aux expositions organisées à Herstal, le colloque « Les ouvrières de la FN changent l’histoire. 1966-2016 » qui s’est tenu à Liège les 24 et 25 mars 2016 a permis d’explorer cette lutte sociale en l’insérant dans un contexte historique et géographique plus large, d’en offrir une lecture plurielle et à partir de sources diverses. Il est interpellant de voir à quel point ce mouvement a marqué l’histoire des luttes sociales, du mouvement ouvrier et des droits des femmes en Europe. Un demi-siècle plus tard, avec le recul que permet l’histoire, il semblait pertinent de faire le point et d’évaluer la portée concrète de cet évènement tant au niveau national qu’européen et de rendre hommage à la mobilisation des femmes-machines.

Le colloque, dont les différentes contributions sont rassemblées ici, s’est inscrit dans une série d’initiatives organisées à Liège et Herstal dans le cadre du Mois de la femme et des commémorations de la grève des femmes. Le cycle s’est clôturé le 26 mars 2016 avec la fin de l’exposition Femmes en colère réalisée à l’initiative de la CSC et de la FGTB Liège-Huy-Waremme, à laquelle le CARHOP et l’IHOES ont participé pour l’élaboration du contenu historique.[1] Ce colloque a ceci d’original qu’il est le fruit d’un partenariat entre le CARHOP, l’ULB et l’ULg, et qu’il a placé en son cœur l’approche pluridisciplinaire. Ainsi Sophie Jacquot nous présente les implications internationales de la grève, tandis que Jackie Clarke compare ce mouvement social à des manifestations du même type ayant éclaté par la suite en France. La mobilisation de sources aussi diverses que riches, comme l’iconographie, ou encore les sources sonores redonnent vie aux travailleuses en grève. Des témoins militant­­­‑e‑s ont retracé pour nous leurs souvenirs de cette période, comme Annie Massay permanente syndicale FGTB-SETCa et Jean-Marie Roberti, journaliste au Drapeau Rouge. Le colloque a également été l’occasion de mettre en avant certaines figures emblématiques du mouvement telles que Jenny Magnée, ou Rita Jeusette. Ces militantes ont laissé quelques traces, souvent orales, et certaines, comme c’est le cas pour Germaine Martens – qui fait l’objet d’un portait dans ce dossier-, ou encore Charlotte Hauglustaine, ont déjà leur place dans le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier en Belgique (DBMOB)[2].

Tenu à la Cité Miroir de Liège, lieu emblématique de l’émancipation sociale, le colloque a rassemblé plus d’une centaine de personnes issues des milieux académique, associatif, féministe et syndicaliste de Belgique francophone, de France et d’Angleterre. La richesse des interventions présentées ouvre la voie à de nouveaux questionnements et à de nouvelles pistes de recherches en histoire sociale et ouvrière. C’est la raison pour laquelle le CARHOP a souhaité publier certaines des interventions.[3]

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