Michel Capron : Dévoiler les stratégies capitalistes, une arme pour la classe ouvrière

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Marie-Thérèse COENEN (historienne au CARHOP)

Dans ce numéro de Dynamiques, consacré à l’histoire d’une entreprise par les militant.e.s, notre contribution dessine le portrait d’un intellectuel qui s’est mis au service de la classe ouvrière et du mouvement ouvrier[1]. Michel Capron est un économiste qui s’est imposé comme expert de l’industrie wallonne et en particulier la sidérurgie, la métallurgie et la verrerie. Il est un observateur au long court, de l’évolution de la concertation sociale et des conflits sociaux. Ses domaines d’expertise sont étroitement liés à ses convictions profondes et ses engagements militants : la maîtrise des logiques à l’œuvre dans le capitalisme industriel mondialisé est une arme pour les travailleurs. Pour Michel Capron, il faut rééquilibrer les forces en présence, voire les renverser en faveur de la classe ouvrière. Il s’y attèle dès les années 1970 au sein de la Ligue révolutionnaire des travailleurs (LRT) dans un premier temps, ensuite et en parallèle dans l’engagement militant syndical et régional à travers divers mandats, et, après 2000, dans ECOLO. Par la plume, il communique ses observations et ses analyses sur les stratégies mobilisées par les groupes patronaux. Ces informations souvent occultées par le grand capital doivent permettre aux acteurs de la première ligne, c’est-à-dire les travailleurs et travailleuses, de se positionner, non pas uniquement de manière défensive, mais offensive en revendiquant leur place dans les décisions qui les concernent. Les ACEC, cette grande entreprise des fabrications métalliques avec son implantation à Charleroi, sa ville d’adoption, est dans sa ligne de mire.

Une ligne de vie militante

Portrait de Michel Capron issue de son faire-part de décès, 2012, collection privée.

Michel Capron est né le 25 octobre 1940, à Baasrode (en français Baesroode) en Flandre orientale où son père travaille comme ingénieur chimiste dans l’industrie textile. Sa mère, sans profession, est une femme pieuse. Pour des raisons professionnelles, la famille déménage en France où Michel décroche en 1959, un baccalauréat en philosophie. Il poursuit ses études et sa vie professionnelle en Belgique.

    • Un engagement religieux

De 1959 à 1971, Michel Capron fait son noviciat dans la Compagnie de Jésus, à Arlon et suit une licence pontificale en philosophie. Son supérieur l’envoie faire une licence en Sciences économiques et sociales aux Facultés Notre-Dame de la Paix, à Namur où il opte pour la spécialisation en économie d’entreprise[2] qu’il prolonge en 1969-1970 avec une maîtrise en sciences économiques.

Durant son noviciat, il fait entre autres un stage à l’Hospice de Bertrix. Un autre stage de deux mois (mars-avril 1961) l’amène à l’usine Espérance Longdoz, à Seraing où il est occupé aux archives et, en atelier, au nettoyage des pièces. Il côtoie des travailleurs fortement marqués par les grèves contre la loi unique (décembre 1960 – janvier 1961). À Flémalle où il aide le curé, il fait la connaissance de Jef Ulburghs[3], aumônier des œuvres sociales à Seraing qui lui fait une forte impression.

À la fin de sa licence, son supérieur l’envoie suivre en 1970 une année à l’Institut d’Études théologiques, à Egenhoven-Heverlée. Cette année, la ville universitaire est secouée par les mobilisations étudiantes pour la défense du statut des étudiants étrangers. Le slogan « université de classe » du mouvement étudiant l’amène à réfléchir sur le capitalisme. Impressionné par la pertinence des écrits marxistes d’Ernest Mandel[4] et l’actualisation de ceux-ci à la société capitaliste contemporaine, suite à des contacts avec lui, il s’intéresse à la Ligue révolutionnaire des travailleurs (LRT) et crée une cellule LRT à Louvain. Comme tout militant de base, il distribue des tracts ainsi que le « sulfureux » Petit livre rouge des écoliers et des lycéens [5]. En août 1971, son supérieur décide de l’envoyer à Liège, au collège Saint-Servais. Michel Capron refuse et quitte la Compagnie de Jésus. Il s’installe au Centre religieux universitaire (CRU) de Louvain[6] et gagne sa vie en dactylographiant des travaux d’étudiants.

    • Engagement professionnel : la FOPES, une expérience inédite de formation universitaire

Libre de tout engagement religieux, il postule, fin 1971, pour le poste d’assistant à la Faculté des sciences économiques et sociales de l’Université catholique de Louvain, pour un projet précis : lancer un programme d’études à destination des travailleurs et militants ouvriers, la future licence en sciences politique, économique et sociale, ainsi qu’installer une nouvelle faculté, la Faculté ouverte de politique économique et sociale (FOPES). Dans sa candidature, Michel Capron précise :

« Je pense que ces différents cours [suivis pendant sa licence en économie] ont pu me donner une sérieuse formation théorique et même s’ils n’étaient pas directement orientés vers la pratique et les problèmes actuels plus immédiats, les réflexions et études que j’ai pu faire dans leur prolongement ont pu permettre une plus grande attention aux problèmes économiques concrets qui se posent dans notre pays. En toute hypothèse, pouvoir travailler à l’élaboration d’un programme de politique économique dans une optique nouvelle m’intéresse très fortement »[7].

Son contrat d’assistant débute le 1er février 1972. Avec Pierre de Saint-Georges[8], engagé en mai 1972, ils préparent le projet de Faculté ouverte en politique économique et sociale, ce qui suppose l’élaboration du programme, de la méthode d’enseignement à des adultes en reprise d’études, mais également une préoccupation sur la méthodologie des mémoires.[9] La FOPES démarre en 1974 avec quatre groupes : Louvain-la-Neuve, Bruxelles, Namur, Charleroi auxquels se rajoutent Liège et Soignies[10].

Dès mars 1972, Michel Capron est animateur-formateur dans le groupe ISCO de Couvin et donne le cours de méthode et recherche en sciences sociales. Il anime un séminaire de travaux pratiques sur la démarche du mémoire. Toujours avec Pierre de Saint-Georges, il assure aussi des accompagnements de mémoire à l’Institut des sciences du travail.

Après 1974, la mission de Michel Capron évolue et prend une orientation pédagogique : publication de notes de cours à l’intention des étudiant.e.s et des chercheurs et chercheuses, constitution d’une documentation en politique économique et sociale répondant aux besoins de connaissances des étudiant.e.s sur des questions contemporaines (crise économique, réforme de l’entreprise, planification, autogestion) et recherche de matériaux pédagogiques adaptés à des adultes. Son contrat d’assistant s’arrêtant en 1978, il devient le responsable du Service du matériau pédagogique qu’il a contribué à lancer, et cela, jusqu’à son départ à la retraite, le 30 juin 2006. Cette pratique quotidienne de recherche d’informations et la publication de dossiers thématiques utiles aux étudiant.e.s FOPES[11] le placent au cœur de l’actualité économique et des enjeux contemporains. C’est une force, reste à trouver la bonne stratégie de communication.

    • Un couple engagé

Sa vie professionnelle assurée, Michel Capron épouse le 2 septembre 1972, Monique Kempeneers née à Etterbeek, le 12 octobre 1949. Ils se sont rencontrés au Centre religieux universitaire (CRU) de Louvain. Psychologue, Monique kempeneers trouve un emploi à Charleroi. Le couple s’installe dans une maison communautaire à Marchienne-au-Pont avant de déménager à Montigny-le-Tilleul. Le couple a trois enfants : Brigitte, née à Charleroi, le 19 avril 1975, Cédric, né le 21 décembre 1976, Ariane, né le 16 mai 1979. Michel Capron décède à Montigny-le-Tilleul, le 25 mai 2013.

Quand il s’installe à Charleroi, Michel crée la section locale de la LRT avec des militants ouvriers verriers. Le couple partage le même engagement militant. Leur domicile à Marchienne-au-Pont devient le contact LRT pour Charleroi[12]. Monique Kempeneers se souvient de la stencileuse qui tournait sans cesse et des nombreux militants qui logeaient chez eux, pour être prêts pour la distribution des tracts devant les usines ou rejoindre les actions et manifestations ouvrières. À la LRT, Michel Capron adopte le pseudo de Max.

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Robert Dussart et le rapport communiste au syndicalisme chrétien (1961-1976)

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Le parcours du syndicaliste carolorégien Robert Dussart, retracé dans une récente biographie[1], permet de percevoir l’approche, timorée, mais répétée, du Parti communiste de Belgique (PCB) envers le monde chrétien. Adapté d’un sous-chapitre de mon livre, cet article éclaire l’évolution des relations catholicos-communistes belges entre les années 1960 -1970, questionnant ainsi la perméabilité et la fluidité des piliers idéologiques et du clivage philosophique laïc-religieux. Prisonnier volontaire de la sphère d’influence socialiste, le PCB ne s’y est naturellement jamais senti à son aise et a essayé lors de cette éclaircie d’en sortir pour aborder les ouvriers de tradition sociale-chrétienne. Doit-on y voir un rendez-vous manqué ou une camaraderie impossible ?

Adrian Thomas (historien, Centre d’Histoire et de Sociologie des Gauches (ULB)).

Un contexte favorable et inédit au rapprochement

Au fil des années 1950 et 1960, l’hégémonique pilier social-chrétien belge s’effrite à tous les niveaux de pouvoir. Le Parti social-chrétien (PSC) ne parvient plus à garder son électorat hétéroclite qui regarde ailleurs. Le clivage laïc-religieux s’atténue significativement. Cette tendance se note à l’échelle globale. L’Église évolue en conséquence. Le pape sent que le monde change et se distancie du culte catholique sclérosé, bien que la confessionnalisation de la société reste générale. Une immense réforme théologique se débat à Rome de 1962 à 1965. Vatican II bouleverse la tradition très conservatrice du rite romain. Ce concile actualise le dogme chrétien et lève une série d’interdits, par exemple l’excommunication des communistes (1949).

Ceux-ci y sont sensibles et réitèrent aux catholiques leur « main tendue », pour reprendre la célèbre citation de Maurice Thorez, le dirigeant emblématique du PC français. Le PCB n’a, lui, jamais eu de succès auprès du pilier chrétien, marqué par le contentieux entre l’anticléricalisme socialiste et l’antisocialisme du catholicisme social. De plus, certains hauts cadres communistes choisissent leur camp en s’initiant à la franc-maçonnerie, comme Jean Terfve et Lucienne Bouffioux. Les contacts se sont révélés timides depuis la Libération, quoique des accointances avec des prêtres-ouvriers se répétaient lors de grands conflits sociaux, comme en 1960-1961. Des curés se sont en effet « établis » en usines pour évangéliser la classe ouvrière, dans une démarche similaire à celle des futurs étudiants maoïstes des années 1970. En France, beaucoup de militants sociaux-chrétiens se rapprochent alors du PCF, voire s’y enrôlent. La tendance sud-américaine de la théologie de la libération encourage aussi une fraction des croyants et de croyantes à s’ouvrir, par tiers-mondisme, à l’anti-impérialisme. Bref, un courant catholique de gauche se démarque du pilier chrétien classique, en cherchant à jouer un rôle nouveau dans la société. Le PCB en est bien conscient. La sortie en 1967 de son livre L’Église et le mouvement ouvrier en Belgique s’inscrit dans cette nouvelle approche envers une communauté d’esprit dès lors hétérogène.[2]

Caricature de Robert Dussart parue dans le journal La Nouvelle Gazette, 29 mars 1979 (archives personnelles de Josiane Vrand).

Dussart et Le Travailleur : la concrétisation d’une convergence à travers un petit journal

À Charleroi, un pas sérieux est fait après la grande grève de 1960-1961 avec le mensuel Le Travailleur, publié à 3 400 exemplaires de 1961 à 1973 par un groupe local de prêtres-ouvriers. L’un d’eux, l’abbé Raphaël Verhaeren, travaille aux Ateliers de constructions électriques de Charleroi (ACEC), vit à Dampremy (Charleroi) et est syndiqué à la Fédération générale du travail de Belgique (FGTB). Difficile avec ces qualités-là de ne pas côtoyer Robert Dussart. Celui-ci est un militant communiste, ouvrier des ACEC-Charleroi, et est alors en passe de devenir le délégué principal FGTB de la grande usine, bien qu’il remplisse déjà de facto cette fonction depuis des années. Les communistes, prépondérants dans la délégation syndicale ouvrière de ces ateliers dès 1950, ont précocement adopté une attitude très cordiale avec les affiliés locaux de la Confédération des syndicats chrétiens (CSC), notamment durant la lutte contre l’allongement du service militaire. Cette relation amicale, alors plutôt insolite, se traduit par la formation précoce d’un front commun au sein des ACEC, qui prouve sa solidité lors de nombreuses grèves, en particulier en 1960-1961. Verhaeren et Dussart se sont rencontrés au début de la « grève du siècle » à la Maison du peuple de Dampremy. « Nous sommes devenus amis tout de suite »[3], écrira plus tard l’abbé. Comme ses confrères de Seraing, ce prêtre-ouvrier a condamné publiquement le cardinal Van Roey, quand le prélat a réprouvé durement la grève.

Le Travailleur, février 1973 (archives personnelles d’Adrian Thomas).

Verhaeren est l’une des chevilles ouvrières du Travailleur jusque 1967. Le journal se veut un lieu de débats et, dans l’esprit unitaire du Mouvement populaire wallon (MPW), démarche à écrire dans ses colonnes des syndicalistes chrétiens, communistes, socialistes et trotskistes. Des rencontres ouvrières sont organisées afin d’en discuter ouvertement. Jean Verstappen, syndicaliste CSC et communiste, y joue un rôle central. Le Travailleur soutient fortement le cartel électoral PCB-PWT (Parti wallon des Travailleurs)[4] en 1965, mais, déçu des tensions entre les deux ex-alliés, change de direction fin 1969, après l’abandon de plusieurs piliers de la rédaction (Verhaeren s’est expatrié en 1967, en se défroquant). Verstappen, ancien sénateur PCB (1965-1968), prend le relai et l’oriente sur les luttes ouvrières dans le courant soixante-huitard, avant d’arrêter fin 1973 cette rare expérience pluraliste de journal militant ouvrier.[5]

Dussart écrit couramment dans Le Travailleur. Verhaeren l’a ardemment soutenu en 1961 dans ses pages lors de la vaine tentative patronale de licencier le meneur syndical des ACEC. Gilbert Merckx, délégué principal CSC aux ACEC et sympathisant communiste, relaie avec la même passion des conflits internes, tels que la grève en 1962 des pontiers et opérateurs. Le premier article de Dussart date de décembre 1962 et occupe le centre de la Une, contre les projets de loi anti-grévistes du ministre socialiste Pierre Vermeylen. Le syndicaliste salue les régionales de la CSC qui s’y sont opposées, comme à Charleroi. Il s’y exprime à nouveau en avril 1963 pour les élections sociales, en octobre contre les menaces aux libertés syndicales et en décembre à l’encontre de « l’épouvantail » ministériel de l’inflation. Dussart s’appuie en juin 1964 sur la conquête communiste de Longwy[6] pour valoriser l’union de la gauche, comme en France, dans la campagne qui précède les scrutins communaux et législatifs. On le retrouve encore en octobre pour le contrôle ouvrier en usine, en réaction à l’arrêt des Ateliers de l’Est (Marchienne-au-Pont), signe de la désindustrialisation graduelle de Charleroi, ou en janvier 1966 pour la rupture syndicale avec le gouvernement PSC-PSB. Dussart plaide en général pour la relance de l’action sociale, manquant rarement de critiquer l’apathie des directions FGTB-CSC. Le Travailleur lui fait gagner en renommée et lui attire l’adhésion d’une série de jeunes sociaux-chrétiens, qui renforce la cellule d’entreprise du PCB, qui connaît alors un vrai succès (jusqu’à 242 membres en 1965). L’un d’eux, délégué syndical, sera toutefois exclu de la CSC pour cette raison.[7]

Dussart, une pratique politico-syndicale toujours ouverte sur la gauche catholique

Dussart n’hésite pas à sortir de sa zone de confort pour se faire entendre des sociaux-chrétiens. Il se rend en avril 1964 au séminaire de Malines, siège du cardinal, à l’invitation d’un prêtre-ouvrier pour échanger sur leur idée d’une Église neuve à réinventer et à « renouveler profondément ». Sept séminaristes lui adresseront leurs remerciements, pointant la « sérénité » de son intervention et son « courage » de se rendre dans l’antre du cléricalisme belge. « Puisses-tu trouver toujours en nous le vrai visage du Christ », lui écrit chaudement l’un d’eux. L’abbé Robert Mathelart l’a aussi connu : l’ancien doyen de Charleroi était vicaire à Marchienne dans les années 1960 pour la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) des ACEC. Il fera part de son admiration en 2011 pour son courage, sa droiture : « c’était un pur », écrit-il dans le livre d’or du funérarium.[8]

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Quand les femmes de la FN entrent dans la légende : construction et mythes d’un combat

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Florence Loriaux (Historienne, CARHOP asbl)

Il était une fois, 3000 femmes courageuses et téméraires qui, il y a 50 ans en s’opposant à la direction de leur entreprise et à leurs syndicats pour revendiquer l’application du principe À travail égal, salaire égal, écrivaient une page de l’histoire syndicale et de l’histoire des femmes. Le récit de cet événement constitue en quelque sorte une chanson de geste contemporaine qu’on se raconte encore dans le bassin liégeois.

Mon intervention pourrait s’arrêter là mais, la question qui nous est posée est de savoir comment au départ d’une « simple » grève s’est construit un véritable mouvement social dont la mémoire perdure depuis un demi-siècle, au point de constituer un véritable mythe profondément ancré dans la mémoire collective des populations, comme l’atteste d’ailleurs le succès de ce colloque et des deux expositions consacrés à la commémoration de cet évènement[1].

Si les mouvements sociaux sont aussi nombreux que diversifiés tant dans leur fondement que dans leur nature, ce qui est déterminant pour reconnaître l’existence d’un véritable mouvement social, c’est la présence d’une revendication, d’une volonté de remettre en cause un certain ordre social et de chercher à le transformer.

En général, les mouvements sociaux sont le fait d’une catégorie sociale ou d’une minorité porteuse d’une revendication qu’elle exprime à travers divers moyens d’action comme la grève, les manifestations ou l’occupation de bâtiments…

Dans le cas de la grève des femmes de la Fabrique nationale d’armes de Herstal (FN) de 1966, il est évident que tous les ingrédients sont présents : il s’agit bien d’un groupe particulier, des femmes d’abord et ensuite des ouvrières, se trouvant enfermées dans un rapport de forces au sein d’une entreprise qui leur impose des conditions de travail «exécrables» : lieu, durée, nature, salaire,…

Elles sont porteuses d’une revendication, au départ purement salariale, mais qui va se révéler, au fil du déroulement de la grève, beaucoup plus large et multiforme, touchant à l’égalité salariale, au rapport des sexes, à la hiérarchisation des organes de revendication et de négociation, etc.

Les revendications sont au départ locales (Herstal) et sectorielles (les fabrications métalliques), mais elles vont rapidement toucher la collectivité nationale et même internationale et avoir des répercussions dans tous les secteurs de l’économie.

On peut se demander si la grève des femmes de la FN est politique ou comporte une composante politique fondamentale. À l’origine probablement pas, même s’il existe une forte présence communiste au sein de l’entreprise, mais tout simplement parce que le mouvement démarre sur un ras-le-bol collectif face à des conditions de travail pénibles et mal rétribuées, sur des émotions causées par une condition sociale dégradée, dégradante et sur l’espoir d’une amélioration possible de celles qui sont surnommées femmes-machines, voire même « mamelles de la FN », quand ce n’est pas « putains de la FN ».

La cause première est claire et l’adversaire tout désigné, en l’occurrence l’employeur et la direction de l’entreprise.

Les moyens sont aussi bien identifiés : cesser le travail, ce qui aura pour conséquence de perturber l’activité d’autres ateliers et même d’autres entreprises liées à ce type de production, et de conduire des milliers de travailleurs masculins au chômage, manifester dans la rue pour mobiliser l’opinion publique et les médias et les rassurer sur la justesse de la cause défendue (alors que le concept de salaire d’appoint est souvent mis en exergue pour dénoncer leur action).

Mais au fur et à mesure que le phénomène prendra de l’extension dans l’espace et dans le temps, il se politisera nécessairement, mettant en cause d’autres institutions, à commencer par les syndicats et les mouvements patronaux, et plus tard les pouvoirs publics, qui, quoique absents au départ du mouvement, devront apporter des réponses à des revendications qui ne concernent plus uniquement celles de 3000 ouvrières de la FN. En témoigne le bombardement de questions parlementaires, d’interpellations et de propositions de lois relatives à l’effective mise en place de l’article 119 du Traité de Rome que subit, durant la période de la grève, le ministre du Travail, Léon Servais (PSC).

Au départ d’un affrontement limité à une catégorie de travailleurs dans l’espace d’une communauté locale et dans un face-à-face avec un employeur peu disposé à entendre leurs légitimes revendications, les femmes de la FN parviendront à faire entendre leurs voix en politisant le débat, en l’internationalisant… en créant une arène non institutionnelle.

Dans le cas des femmes de la FN, leur force a été de parvenir à créer un mouvement de sympathie en leur faveur qui leur a ouvert les voies d’autres arènes plus institutionnelles (notamment les syndicats), qui leur ont permis d’obtenir une satisfaction partielle de leurs revendications salariales (2,75 francs au lieu des 3,90 francs réclamés initialement).

Et si cela a été possible, c’est sans doute dû en partie au fait qu’elles ont pris conscience que l’enjeu qu’elles représentaient dépassait de loin leur cas individuel et que la lutte qu’elles menaient était avant tout une lutte collective dont toutes les femmes pouvaient bénéficier. Si l’historiographie de la grève évoque le nom de quelques personnalités comme Jenny Magnée, Charlotte Hauglustaine, Germaine Martens ou Rita Jeusette reconnues en tant que « meneuses », les grévistes forment avant tout un groupe compact auquel elles s’identifient aujourd’hui avec fierté : « J’étais une femme-machine » peuvent-elle enfin clamer après avoir longtemps eu honte, pour une majorité d’entre-elles, de cette étiquette.

Leur détermination et leur solidarité ont permis à d’autres femmes, pas nécessairement ouvrières comme elles, de prendre fait et cause pour leur combat et d’en élargir le périmètre en débordant du cadre un peu étriqué des revendications salariales pour atteindre des questions plus fondamentales d’égalité des salaires, et donc indirectement d’égalité des sexes.

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Le mouvement syndical interpellé

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Marie-Thérèse Coenen (Historienne, CARHOP asbl, FOPES)

Un demi-siècle après les luttes des ouvrières du secteur métallique du bassin de liège, nous pouvons affirmer, sans beaucoup nous tromper, que ces grèves ont impacté durablement le mouvement syndical.

La belle exposition « Femmes en colère », présentée à Herstal de février à avril 2016, à l’initiative de la FGTB et de la CSC, en témoigne. Désormais, la grève des ouvrières de la Fabrique nationale d’armes de Herstal (FN), et plus largement celles des travailleuses du secteur métallique du bassin de Liège, font partie des grandes luttes ouvrières du 20e siècle et à ce titre, font l’objet de commémoration, comme les grèves de juin 1936 ou celles de l’hiver 60. La grève de la FN a été menée en front commun syndical. C’est suffisamment rare et difficile en 1966 pour être souligné par les contemporains. La pratique des négociations professionnelles et la revendication À travail égal, salaire égal, inscrite dans la liste commune de revendications, facilite cette collaboration.

Le syndicalisme est pluriel et se décline en Belgique en trois grandes confédérations nationales : socialiste, chrétienne, libérale[1] qui se déclinent en régionales interprofessionnelles, dans ce cas-ci Liège et en centrales professionnelles, la Centrale de l’industrie du métal de Belgique (CMB) et la Centrale chrétienne des métallurgistes de Belgique (CCMB). L’entreprise est le terrain des centrales professionnelles.

Les deux organisations syndicales chrétienne et socialiste n’ont pas la même approche en matière d’organisation des travailleuses. La CSC a depuis longtemps un service syndical féminin et des comités Femmes dans les régions et les centrales. La FGTB peine à mettre en place une structure spécifique même si, au début des années 1960, des décisions sont prises dans ce sens.

Les deux organisations n’ont pas la même vision de la femme au travail. La CSC opte pour la liberté de choix et l’égalité de traitement entre la travailleuse et la femme au foyer. La FGTB mise sur l’unité de la classe ouvrière et la défense de tous les opprimés sans distinction de sexe. Les travailleuses, comme les autres travailleurs, ont à juste titre des droits à revendiquer et à défendre. Le taux de syndicalisation dans la région et dans le secteur métallique est très élevé : près de 90 % des ouvrières sont affiliées, chez les socialistes pour les deux tiers et un tiers chez les chrétiens. Ce n’est pas de ce côté que la grève a révolutionné les pratiques.

Dans une enquête menée en 1964 auprès des ouvrières affiliées à la CCMB liégeoise, Christiane Bouhy[2] montre que le syndicat est pour elles une forme d’assurance : « On ne sait jamais ». Elles s’investissent relativement peu dans l’action syndicale locale et au sein de l’entreprise. Elles sont peu intégrées dans les structures et leurs revendications trouvent peu d’échos auprès des délégués. En 1966, il y a à la FN, trois déléguées (1 FGTB et 2 CSC) au comité d’usine, une au comité de sécurité, d’hygiène et d’embellissement des lieux de travail (CSHE)[3], aucune dans la délégation syndicale ni au conseil d’entreprise (CE).

Enfin, il existe dans l’usine, un noyau d’extrême gauche dont la figure dominante est Germaine Martens[4]. C’est elle qui lance le mot d’ordre de la grève suivi quasi par les 3000 travailleuses. Elle rencontre Cécile Draps, avocate à Liège, militante au Parti communiste Wallon (PCW) qui avec l’Union des femmes, est venue soutenir les grévistes aux grilles de l’usine. Cécile Draps met son réseau et ses compétences au service des ouvrières en grève. Elle trouve le graphiste qui réalisera la célèbre affiche À travail égal, salaire égal qui symbolise cette lutte. Germaine Martens est l’aiguillon du conflit et n’aura de cesse de vouloir l’étendre, avec les militants du PCW, aux autres usines du secteur métallique du bassin et aux ACEC à Charleroi. Ce n’est qu’après la grève qu’elle prend la carte du PCW.

Ces quelques remarques préliminaires balisent le contexte dans lequel la grève va se dérouler. Dès le lendemain de la grève, les témoins sont convaincus que ce qui vient de se passer est un évènement important. Jean Braham de la CCMB l’exprime ainsi : « On l’a dit et répété dans la presse, cette grève marque l’entrée en fanfare des femmes dans l’action syndicale. Certes, il y a, depuis plusieurs années, des femmes déléguées, voire même des permanentes syndicales. Mais, ici, il s’agit d’une prise de conscience collective.»[5]

La grève est-elle l’évènement par lequel les travailleuses accèdent à la maturité syndicale ? Il faudrait plutôt dire que cette grève de la FN révèle aux syndicalistes la capacité des travailleuses à se mobiliser et à mener une lutte pour leurs droits. Ils n’en étaient guère convaincus. Du côté des travailleuses, elles font l’expérience de la puissance du collectif et des potentialités de changement que cela recèle.

Il y a un avant, un pendant et un après la grève. Avant la grève, le champ était-il vierge de toute présence syndicale ? Pendant, beaucoup continuent à le penser et le dire, les syndicats ont couru derrière la grève. Nous verrons ce qu’il en est. Le troisième point analyse son impact sur le syndicalisme au sein de l’entreprise, dans les deux centrales professionnelles concernées et plus généralement à la FGTB et à la CSC. Enfin, les syndicats ne sont pas les seules organisations à être impactées par la grève. Pouvons-nous dire que la grève a ouvert le syndicalisme au féminisme ? Le mouvement féministe de l’époque a-t-il exercé une influence sur la mobilisation que la grève suscite ? La question reste ouverte.

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