Introduction au dossier. La grève des ouvrières de la FN de 1966 : enjeux et mémoires

Sara Tavares Gouveia (Historienne, CARHOP asbl)
et Nicolas Verschueren (Historien, ULB)
Le 17 février 1966, les femmes de la FN se réunissent aux portes de l’usine. Elles se rendent à l’assemblée convoquée par le front commun syndical (CARHOP, fonds La Cité).

L’année 2016 marque le cinquantième anniversaire de la grève des femmes de la Fabrique nationale d’armes de Herstal (FN). Parallèlement aux évènements commémoratifs et aux expositions organisées à Herstal, le colloque « Les ouvrières de la FN changent l’histoire. 1966-2016 » qui s’est tenu à Liège les 24 et 25 mars 2016 a permis d’explorer cette lutte sociale en l’insérant dans un contexte historique et géographique plus large, d’en offrir une lecture plurielle et à partir de sources diverses. Il est interpellant de voir à quel point ce mouvement a marqué l’histoire des luttes sociales, du mouvement ouvrier et des droits des femmes en Europe. Un demi-siècle plus tard, avec le recul que permet l’histoire, il semblait pertinent de faire le point et d’évaluer la portée concrète de cet évènement tant au niveau national qu’européen et de rendre hommage à la mobilisation des femmes-machines.

Le colloque, dont les différentes contributions sont rassemblées ici, s’est inscrit dans une série d’initiatives organisées à Liège et Herstal dans le cadre du Mois de la femme et des commémorations de la grève des femmes. Le cycle s’est clôturé le 26 mars 2016 avec la fin de l’exposition Femmes en colère réalisée à l’initiative de la CSC et de la FGTB Liège-Huy-Waremme, à laquelle le CARHOP et l’IHOES ont participé pour l’élaboration du contenu historique.[1] Ce colloque a ceci d’original qu’il est le fruit d’un partenariat entre le CARHOP, l’ULB et l’ULg, et qu’il a placé en son cœur l’approche pluridisciplinaire. Ainsi Sophie Jacquot nous présente les implications internationales de la grève, tandis que Jackie Clarke compare ce mouvement social à des manifestations du même type ayant éclaté par la suite en France. La mobilisation de sources aussi diverses que riches, comme l’iconographie, ou encore les sources sonores redonnent vie aux travailleuses en grève. Des témoins militant­­­‑e‑s ont retracé pour nous leurs souvenirs de cette période, comme Annie Massay permanente syndicale FGTB-SETCa et Jean-Marie Roberti, journaliste au Drapeau Rouge. Le colloque a également été l’occasion de mettre en avant certaines figures emblématiques du mouvement telles que Jenny Magnée, ou Rita Jeusette. Ces militantes ont laissé quelques traces, souvent orales, et certaines, comme c’est le cas pour Germaine Martens – qui fait l’objet d’un portait dans ce dossier-, ou encore Charlotte Hauglustaine, ont déjà leur place dans le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier en Belgique (DBMOB)[2].

Tenu à la Cité Miroir de Liège, lieu emblématique de l’émancipation sociale, le colloque a rassemblé plus d’une centaine de personnes issues des milieux académique, associatif, féministe et syndicaliste de Belgique francophone, de France et d’Angleterre. La richesse des interventions présentées ouvre la voie à de nouveaux questionnements et à de nouvelles pistes de recherches en histoire sociale et ouvrière. C’est la raison pour laquelle le CARHOP a souhaité publier certaines des interventions.[3]

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Femmes en grève : Lucie Baud (1870-1913), tisseuse en soie de l’Isère

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Michelle Perrot (Historienne, Professeure émérite à Paris VII-Denis Diderot)

Lors de la séance inaugurale, Michelle Perrot, spécialiste française de l’histoire des femmes, a mis en avant les luttes militantes menées par Lucie Baud dans le secteur textile lyonnais. En cela, elles nous montrent la voie du combat syndical qu’aujourd’hui encore les femmes doivent mener pour obtenir plus de droits au travail. Le lien entre l’action de Lucie Baud et celle des femmes de la Fabrique nationale d’armes de Herstal (FN) est clairement établi en cela qu’elles se battent pour plus de justice sociale.

La grève des femmes de la FN en 1966 est exceptionnelle par son ampleur (3 000 femmes), sa durée (12 semaines), sa dimension géopolitique, la revendication salariale s’appuyant sur l’article 119 du Traité de Rome, ses effets et les travaux qu’elle a suscités.

Rien de comparable avec les grèves beaucoup plus modestes dont je vais vous parler. D’un côté, la métallurgie virile du Nord industriel ; de l’autre le textile soyeux et féminin d’un coin perdu du Dauphiné où les usines s’égrènent le long des rivières alpines. D’un côté, une grève organisée appuyée sur des syndicats puissants ; de l’autre, des grèves reposant sur une femme exceptionnelle mais isolée, Lucie Baud, et sur un mouvement ouvrier encore embryonnaire. La CGT, créée en 1895, adhère au syndicalisme d’action directe, d’inspiration proudhonienne et peu favorable au travail des femmes, moins encore à leur engagement syndical. L’histoire singulière, voire dramatique, de cette ouvrière, illustre les difficultés des femmes dans les luttes ouvrières du début du 20e siècle.

Première rencontre

Ma rencontre avec Lucie Baud s’est faite en plusieurs temps. Je l’ai d’abord croisée au cours de mes recherches sur les grèves de la fin du 19e siècle. Madeleine Guilbert, dans son ouvrage pionnier sur les femmes dans les congrès ouvriers[1], mentionnait la présence d’une certaine Lucie Baud au congrès national du textile de 1904. Tout en s’étonnant qu’on ne lui donnât pas la parole, elle signalait un texte de Lucie Baud paru en 1908 dans une importante revue, Le Mouvement socialiste. La lecture de ce texte m’avait intriguée par son côté (modestement) autobiographique. « Je suis entrée comme apprentie chez messieurs Durand Frères, au Péage- de-Vizille, au commencement de 1883. J’avais alors douze ans. » Le « je » d’une ouvrière s’exprime si rarement qu’il m’avait saisie et je n’avais jamais oublié Lucie Baud. Aussi, lorsqu’en 1978, la revue Le Mouvement social décida, sur ma proposition, de consacrer un numéro spécial au travail des femmes, que nous avions appelé « Travaux de femmes »[2], je suggérai que le témoignage de Lucie soit publié en annexe. Il alerta des lecteurs dauphinois de l’université de Grenoble qui entreprirent des recherches locales sur ces conflits. Par ailleurs, Andrée Gautier avait soutenu avec Yves Lequin une thèse sur les ouvrières en soie du Dauphiné[3] et avait rédigé pour le Dictionnaire Maitron  une notice courte et dépourvue d’état-civil sur Lucie Baud. Andrée en disait plus et mentionnait notamment une tentative de suicide de la part de Lucie, qui la rendait encore plus énigmatique.

Mélancolie ouvrière de Michelle Perrot
Mélancolie ouvrière de Michelle Perrot.

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Quand les femmes de la FN entrent dans la légende : construction et mythes d’un combat

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Florence Loriaux (Historienne, CARHOP asbl)

Il était une fois, 3000 femmes courageuses et téméraires qui, il y a 50 ans en s’opposant à la direction de leur entreprise et à leurs syndicats pour revendiquer l’application du principe À travail égal, salaire égal, écrivaient une page de l’histoire syndicale et de l’histoire des femmes. Le récit de cet événement constitue en quelque sorte une chanson de geste contemporaine qu’on se raconte encore dans le bassin liégeois.

Mon intervention pourrait s’arrêter là mais, la question qui nous est posée est de savoir comment au départ d’une « simple » grève s’est construit un véritable mouvement social dont la mémoire perdure depuis un demi-siècle, au point de constituer un véritable mythe profondément ancré dans la mémoire collective des populations, comme l’atteste d’ailleurs le succès de ce colloque et des deux expositions consacrés à la commémoration de cet évènement[1].

Si les mouvements sociaux sont aussi nombreux que diversifiés tant dans leur fondement que dans leur nature, ce qui est déterminant pour reconnaître l’existence d’un véritable mouvement social, c’est la présence d’une revendication, d’une volonté de remettre en cause un certain ordre social et de chercher à le transformer.

En général, les mouvements sociaux sont le fait d’une catégorie sociale ou d’une minorité porteuse d’une revendication qu’elle exprime à travers divers moyens d’action comme la grève, les manifestations ou l’occupation de bâtiments…

Dans le cas de la grève des femmes de la Fabrique nationale d’armes de Herstal (FN) de 1966, il est évident que tous les ingrédients sont présents : il s’agit bien d’un groupe particulier, des femmes d’abord et ensuite des ouvrières, se trouvant enfermées dans un rapport de forces au sein d’une entreprise qui leur impose des conditions de travail «exécrables» : lieu, durée, nature, salaire,…

Elles sont porteuses d’une revendication, au départ purement salariale, mais qui va se révéler, au fil du déroulement de la grève, beaucoup plus large et multiforme, touchant à l’égalité salariale, au rapport des sexes, à la hiérarchisation des organes de revendication et de négociation, etc.

Les revendications sont au départ locales (Herstal) et sectorielles (les fabrications métalliques), mais elles vont rapidement toucher la collectivité nationale et même internationale et avoir des répercussions dans tous les secteurs de l’économie.

On peut se demander si la grève des femmes de la FN est politique ou comporte une composante politique fondamentale. À l’origine probablement pas, même s’il existe une forte présence communiste au sein de l’entreprise, mais tout simplement parce que le mouvement démarre sur un ras-le-bol collectif face à des conditions de travail pénibles et mal rétribuées, sur des émotions causées par une condition sociale dégradée, dégradante et sur l’espoir d’une amélioration possible de celles qui sont surnommées femmes-machines, voire même « mamelles de la FN », quand ce n’est pas « putains de la FN ».

La cause première est claire et l’adversaire tout désigné, en l’occurrence l’employeur et la direction de l’entreprise.

Les moyens sont aussi bien identifiés : cesser le travail, ce qui aura pour conséquence de perturber l’activité d’autres ateliers et même d’autres entreprises liées à ce type de production, et de conduire des milliers de travailleurs masculins au chômage, manifester dans la rue pour mobiliser l’opinion publique et les médias et les rassurer sur la justesse de la cause défendue (alors que le concept de salaire d’appoint est souvent mis en exergue pour dénoncer leur action).

Mais au fur et à mesure que le phénomène prendra de l’extension dans l’espace et dans le temps, il se politisera nécessairement, mettant en cause d’autres institutions, à commencer par les syndicats et les mouvements patronaux, et plus tard les pouvoirs publics, qui, quoique absents au départ du mouvement, devront apporter des réponses à des revendications qui ne concernent plus uniquement celles de 3000 ouvrières de la FN. En témoigne le bombardement de questions parlementaires, d’interpellations et de propositions de lois relatives à l’effective mise en place de l’article 119 du Traité de Rome que subit, durant la période de la grève, le ministre du Travail, Léon Servais (PSC).

Au départ d’un affrontement limité à une catégorie de travailleurs dans l’espace d’une communauté locale et dans un face-à-face avec un employeur peu disposé à entendre leurs légitimes revendications, les femmes de la FN parviendront à faire entendre leurs voix en politisant le débat, en l’internationalisant… en créant une arène non institutionnelle.

Dans le cas des femmes de la FN, leur force a été de parvenir à créer un mouvement de sympathie en leur faveur qui leur a ouvert les voies d’autres arènes plus institutionnelles (notamment les syndicats), qui leur ont permis d’obtenir une satisfaction partielle de leurs revendications salariales (2,75 francs au lieu des 3,90 francs réclamés initialement).

Et si cela a été possible, c’est sans doute dû en partie au fait qu’elles ont pris conscience que l’enjeu qu’elles représentaient dépassait de loin leur cas individuel et que la lutte qu’elles menaient était avant tout une lutte collective dont toutes les femmes pouvaient bénéficier. Si l’historiographie de la grève évoque le nom de quelques personnalités comme Jenny Magnée, Charlotte Hauglustaine, Germaine Martens ou Rita Jeusette reconnues en tant que « meneuses », les grévistes forment avant tout un groupe compact auquel elles s’identifient aujourd’hui avec fierté : « J’étais une femme-machine » peuvent-elle enfin clamer après avoir longtemps eu honte, pour une majorité d’entre-elles, de cette étiquette.

Leur détermination et leur solidarité ont permis à d’autres femmes, pas nécessairement ouvrières comme elles, de prendre fait et cause pour leur combat et d’en élargir le périmètre en débordant du cadre un peu étriqué des revendications salariales pour atteindre des questions plus fondamentales d’égalité des salaires, et donc indirectement d’égalité des sexes.

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Le mouvement syndical interpellé

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Marie-Thérèse Coenen (Historienne, CARHOP asbl, FOPES)

Un demi-siècle après les luttes des ouvrières du secteur métallique du bassin de liège, nous pouvons affirmer, sans beaucoup nous tromper, que ces grèves ont impacté durablement le mouvement syndical.

La belle exposition « Femmes en colère », présentée à Herstal de février à avril 2016, à l’initiative de la FGTB et de la CSC, en témoigne. Désormais, la grève des ouvrières de la Fabrique nationale d’armes de Herstal (FN), et plus largement celles des travailleuses du secteur métallique du bassin de Liège, font partie des grandes luttes ouvrières du 20e siècle et à ce titre, font l’objet de commémoration, comme les grèves de juin 1936 ou celles de l’hiver 60. La grève de la FN a été menée en front commun syndical. C’est suffisamment rare et difficile en 1966 pour être souligné par les contemporains. La pratique des négociations professionnelles et la revendication À travail égal, salaire égal, inscrite dans la liste commune de revendications, facilite cette collaboration.

Le syndicalisme est pluriel et se décline en Belgique en trois grandes confédérations nationales : socialiste, chrétienne, libérale[1] qui se déclinent en régionales interprofessionnelles, dans ce cas-ci Liège et en centrales professionnelles, la Centrale de l’industrie du métal de Belgique (CMB) et la Centrale chrétienne des métallurgistes de Belgique (CCMB). L’entreprise est le terrain des centrales professionnelles.

Les deux organisations syndicales chrétienne et socialiste n’ont pas la même approche en matière d’organisation des travailleuses. La CSC a depuis longtemps un service syndical féminin et des comités Femmes dans les régions et les centrales. La FGTB peine à mettre en place une structure spécifique même si, au début des années 1960, des décisions sont prises dans ce sens.

Les deux organisations n’ont pas la même vision de la femme au travail. La CSC opte pour la liberté de choix et l’égalité de traitement entre la travailleuse et la femme au foyer. La FGTB mise sur l’unité de la classe ouvrière et la défense de tous les opprimés sans distinction de sexe. Les travailleuses, comme les autres travailleurs, ont à juste titre des droits à revendiquer et à défendre. Le taux de syndicalisation dans la région et dans le secteur métallique est très élevé : près de 90 % des ouvrières sont affiliées, chez les socialistes pour les deux tiers et un tiers chez les chrétiens. Ce n’est pas de ce côté que la grève a révolutionné les pratiques.

Dans une enquête menée en 1964 auprès des ouvrières affiliées à la CCMB liégeoise, Christiane Bouhy[2] montre que le syndicat est pour elles une forme d’assurance : « On ne sait jamais ». Elles s’investissent relativement peu dans l’action syndicale locale et au sein de l’entreprise. Elles sont peu intégrées dans les structures et leurs revendications trouvent peu d’échos auprès des délégués. En 1966, il y a à la FN, trois déléguées (1 FGTB et 2 CSC) au comité d’usine, une au comité de sécurité, d’hygiène et d’embellissement des lieux de travail (CSHE)[3], aucune dans la délégation syndicale ni au conseil d’entreprise (CE).

Enfin, il existe dans l’usine, un noyau d’extrême gauche dont la figure dominante est Germaine Martens[4]. C’est elle qui lance le mot d’ordre de la grève suivi quasi par les 3000 travailleuses. Elle rencontre Cécile Draps, avocate à Liège, militante au Parti communiste Wallon (PCW) qui avec l’Union des femmes, est venue soutenir les grévistes aux grilles de l’usine. Cécile Draps met son réseau et ses compétences au service des ouvrières en grève. Elle trouve le graphiste qui réalisera la célèbre affiche À travail égal, salaire égal qui symbolise cette lutte. Germaine Martens est l’aiguillon du conflit et n’aura de cesse de vouloir l’étendre, avec les militants du PCW, aux autres usines du secteur métallique du bassin et aux ACEC à Charleroi. Ce n’est qu’après la grève qu’elle prend la carte du PCW.

Ces quelques remarques préliminaires balisent le contexte dans lequel la grève va se dérouler. Dès le lendemain de la grève, les témoins sont convaincus que ce qui vient de se passer est un évènement important. Jean Braham de la CCMB l’exprime ainsi : « On l’a dit et répété dans la presse, cette grève marque l’entrée en fanfare des femmes dans l’action syndicale. Certes, il y a, depuis plusieurs années, des femmes déléguées, voire même des permanentes syndicales. Mais, ici, il s’agit d’une prise de conscience collective.»[5]

La grève est-elle l’évènement par lequel les travailleuses accèdent à la maturité syndicale ? Il faudrait plutôt dire que cette grève de la FN révèle aux syndicalistes la capacité des travailleuses à se mobiliser et à mener une lutte pour leurs droits. Ils n’en étaient guère convaincus. Du côté des travailleuses, elles font l’expérience de la puissance du collectif et des potentialités de changement que cela recèle.

Il y a un avant, un pendant et un après la grève. Avant la grève, le champ était-il vierge de toute présence syndicale ? Pendant, beaucoup continuent à le penser et le dire, les syndicats ont couru derrière la grève. Nous verrons ce qu’il en est. Le troisième point analyse son impact sur le syndicalisme au sein de l’entreprise, dans les deux centrales professionnelles concernées et plus généralement à la FGTB et à la CSC. Enfin, les syndicats ne sont pas les seules organisations à être impactées par la grève. Pouvons-nous dire que la grève a ouvert le syndicalisme au féminisme ? Le mouvement féministe de l’époque a-t-il exercé une influence sur la mobilisation que la grève suscite ? La question reste ouverte.

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Qui est la petite Germaine ? Portrait d’une femme de tête à la tête des femmes en grève

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 Maxime Tondeur (Militant et blogueur)

À l’occasion de l’exposition Femmes en colère, présentée à Herstal, en février 2016, Maxime Tondeur, militant de gauche, retrace dans son blog ROUGEs-FLAMMEs cette lutte ouvrière exemplaire. Il lance un appel à témoin : « qui est cette Germaine Martens dont tout le monde reconnait que c’est elle qui a lancé le mot d’ordre de grève : « Cela a assez duré, on sort » (en wallon). » Son petit-fils, Armand Borsu, prend contact et raconte les souvenirs qu’il a gardés de sa grand-mère, une femme forte et chaleureuse. Maxime Tondeur tenait un fil de l’histoire et la bobine pouvait commencer à se dérouler.

Sa rencontre avec Cécile Draps, avocate et militante du Parti communiste wallon, qu’il connaît bien pour avoir milité dans les mêmes rangs, jette un autre regard sur le premier comité de grève de la FN. Il met en avant l’amitié qui se construit entre les deux femmes ainsi que le rôle prépondérant qu’elle a joué comme soutien à la grève, avec entre-autre la réalisation, à son initiative, de l’affiche générique de la grève. Autant d’éléments nouveaux qu’il publie en feuilleton, en février-mars 2016.

Après les événements commémoratifs (manifestation à Herstal, exposition, colloque) où la figure de Germaine est régulièrement évoquée (photo, archive sonore d’un meeting à La Ruche où elle prend la parole), il reprend son travail de biographe. En juin, nous rencontrons longuement Armand Borsu et son épouse Yvette Merveille. Une nouvelle rencontre avec Cécile Draps permet d’exhumer d’autres souvenirs et surtout quelques documents car Germaine, après la grève, a milité dans le parti communiste « chinois », comme elle se plaisait à la souligner. Enfin, Maxime Tondeur complète ses souvenirs glanés par un travail systématique de recherche documentaire au CArCoB, où il consulte la collection des journaux La Voix du peuple, Combat, ce qui apporte une nouvelle profondeur à ce portrait mais surtout, donne à lire des entretiens, des discours qu’elle a tenu comme « militante » de la grève des femmes de la FN, bref à saisir sa pensée et son regard sur la grève.

Cette démarche volontariste de Maxime Tondeur, pour faire émerger, derrière un nom et un visage, l’histoire d’une militante, s’inscrit dans le droit fil, des objectifs du CARHOP, qui est de valoriser la mémoire ouvrière, avec les travailleurs, mais rejoint aussi le projet du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier de Belgique, qui est de garder les traces de ces ouvriers et ouvrières qui se sont engagés dans le mouvement social. Le travail réalisé par Maxime Tondeur se complète d’un travail dans les archives et, à ce titre, s’inscrit dans un des effets importants de la mobilisation autour du souvenir de la grève de février 1966. Maxime Tondeur apporte ainsi par sa quête, des pièces manquantes du puzzle de la grève de 1966 des ouvrières de la FN, et vient enrichir le récit que les historiens et historiennes avaient pu, avec plus ou moins de bonheur, retracer. C’est un premier effet de la mobilisation commémorative de 2016 mais il serait souhaitable que d’autres grévistes sortent de l’ombre et puissent se retrouver un instant sous les feux des projecteurs de l’histoire. C’est avec cet objectif, que nous avons sollicité Maxime Tondeur, pour apporter sa contribution, -en l’état- dans cette publication qui reprend les actes du colloque Les ouvrières de la FN écrivent l’histoire, Liège, 23 et 24 mars 2016. Appel est donc lancé pour que d’autres témoins apportent leur souvenirs et témoignages autour d’autres figures de la grève ou des grèves de la FN à Herstal ou ailleurs.

Marie-Thérèse Coenen

Sur les pas de Germaine Martens

Le but est de rédiger et publier une biographie de cette militante ouvrière communiste, un peu oubliée, afin de sceller dans le marbre son apport au mouvement ouvrier et syndical. Je les avais déjà rencontré le 16 février 2016, avec mon ami, collègue blogueur, Hubert Hedebouw, à l’occasion du défilé commémoratif des enfants des écoles pour le cinquantenaire de la grève (février 2016). Et j’écrivais alors dans ROUGEs-FLAMMEs, sous le contrôle d’Armand : « Lui, Armand Borsu, est le petit-fils de Germaine Martens, la ˝petite Germaine˝, une des dirigeantes de cette célèbre grève des femmes qui portait le slogan À travail égal, salaire égal.

Le petit-fils de Germaine Martens montrant sa grand-mère à l’exposition Femmes en colère (collection privée).

Comme c’est sa grand-mère qui l’a élevé, on peut dire qu’il l’a bien connue. Elle, Yvette Merveille, son épouse, issue d’une famille de résistants de Bressoux, a bien connu aussi la grand-mère de son mari. Merveille de facebook dans ce cas-ci, puisque c’était suite à la lecture de mon blog ROUGEs-FLAMMEs, que ces contacts ont pu se nouer. Mon unique but ici est de mettre en lumière et de faire connaître cette figure incontournable de la grève de 1966, qu’a été Germaine, un peu évoquée dans l’exposition Femmes en colère au moyen d’une photo de groupe et d’une petite séquence vidéo d’archive dans laquelle elle chante et harangue la foule.»[1]

J’ai, depuis, dépouillé quelques journaux Combat et aussi La Voix du Peuple de janvier à juin 1966, hebdomadaire du Parti communiste pro-chinois, dit aussi « grippiste ». Il avait publié un reportage sur chaque assemblée des femmes en grève à La Ruche, ce qui apporte quelques détails intéressants sur « Germaine pendant la grève » et permet de découvrir aussi quelques photos inédites. J’ai donc retravaillé – complété mon blog. Nous dirons que c’en est la 2e édition, revue et corrigée.

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Images et visages d’une grève de femmes (RTB-BRT, 1966-2016)

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Alexandra Micciche et Anne Roekens (Historiennes, UNamur)

Le présent article est centré sur la question d’un éventuel rôle du média télévisuel dans la perception et dans la commémoration de la grève des femmes de la Fabrique nationale d’armes de Herstal (FN), du printemps 1966 jusqu’à aujourd’hui. La problématique nous a semblé pertinente puisque tout mouvement de contestation vise à accroître sa visibilité sociale via l’espace public (réel ou virtuel), puisque la télévision devient justement un média de masse dans les années 1960 et puisque les rapports entre images et femmes soulèvent, depuis le 19e siècle, une certaine ambiguïté. Dans un de ses derniers ouvrages, Nancy Huston décèle ainsi une tension contradictoire entre l’essor du féminisme d’une part et le développement de la photographie et du cinéma : alors que des femmes réclament leur émancipation et un statut de sujet à part entière, le « règne de l’image » impose et sublime la beauté physique de ces mêmes femmes, dès lors davantage apparentées à des objets[1].

Approche quantitative

Marie-Thérèse Coenen avait déjà posé le constat, le dépouillement des archives accessibles aujourd’hui n’a pu que le confirmer : la couverture télévisuelle de la grève  a été faible et tardive[2]. Comme le représente le tableau ci-dessous, les bases de données et les archives écrites de la RTB(F) ne rendent compte de l’existence que d’une émission et de trois sujets de JT diffusés entre le 21 mars et le 1er mai 1966[3].  Ni la BRT, ni Belgavox n’ont été plus prolifiques : trois sujets de journal télévisé et un magazine pour l’une ; une seule actualité pour l’autre.

  RTB(F) BRT-VRT Autres
1966 1 émission + 3 sujets d’actualité en 1966 (entre 21 mars 1966 et 1 mai 1966) 3 sujets d’actualité et une émission (entre 25 avril 1966 et 2 juin 1966) Un sujet d’actualité Belgavox (non daté précisément – sans doute début mars 1966)
1966-2016 18 productions télévisuelles qui font référence a posteriori à la grève (entre 21 novembre 1972 – 16 août 2016) Une production télévisuelle qui fait référence a posteriori à la grève (25 novembre 2004) « Femmes-machines  », M.-A. Thunissen (1996) – « L’Europe des luttes – Femmes en colère », Ph. Delporte (production RTBF, 2006)

Dans les années qui suivent, le mouvement de contestation est peu évoqué par le petit écran : jusqu’à aujourd’hui, on ne dénombre que dix-huit productions ertébéennes (essentiellement réalisées dans les vingt dernières années) et une seule de la BRT faisant référence à la grève. Par contre, celle-ci a fait l’objet de deux documentaires, Femmes-machines de Marie-Anne Thunissen et une édition de l’Europe des luttes, Femmes en colère, réalisée par Philippe Delporte et coproduits par la RTBF, respectivement en 1996 et en 2006.

Le faible nombre de productions et l’absence totale de références télévisuelles à la grève des femmes entre 1972 et 1996 posent question en soi. Certes, l’usage du conditionnel reste de mise puisque nos recherches sont tributaires de l’état de conservation et de l’accessibilité des archives télévisuelles (qui pourraient expliquer partiellement la rareté des sources retrouvées). Il reste pourtant étonnant qu’aucune mention supplémentaire ne puisse être relevée dans les bases de données des opérateurs. De surcroît, la répartition chronologique s’avère finalement assez logique : la résurgence de la grève des femmes à la télévision, en 1996, au sein d’un JT de la RTBF intervient l’année du 20e anniversaire de la grève, dans le sillage de la sortie du documentaire Femmes-machines et de la publication de la synthèse historique de Marie-Thérèse Coenen[4]. L’évocation croissante de la grève de 1966 peut également s’expliquer par le fait qu’elle est de plus en plus corrélée à la problématique de l’égalité salariale qui a entretemps gagné en acuité et en actualité[5].

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Le son et l’écho de la grève

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Lionel Vanvelthem (historien, IHOES)

L’exposition « Femmes en colère » organisée par la FGTB et la CSC liégeoises pour les cinquante ans de la grève des ouvrières de la FN[1] a donné aux équipes historiques de l’IHOES et du CARHOP une belle occasion d’exhumer de nombreux documents d’archives ou objets en rapport avec cet événement emblématique : photographies, tracts, brochures, coupures de presse, éléments de la vie quotidienne, vêtements de travail, machines-outils, sources audiovisuelles et, enfin, documents audio. Le présent article ne s’intéressera qu’à ces derniers, en mettant délibérément de côté les autres types de sources. Il tentera notamment de répondre à la question suivante : qu’aurait été l’histoire de la grève des ouvrières de la FN sans les sources orales, sans les archives sonores ? Autrement dit : qu’aurait été l’histoire de cette grève sans la parole de celles qui l’ont vécue au plus près ?

Mettre en valeur la parole des travailleuses de la FN, c’est non seulement reconnaître leur rôle d’actrices historiques de premier plan, mais c’est aussi un moyen de nous imprégner de leur détermination et de leur énergie, à une époque où l’égalité hommes-femmes est loin d’être acquise et où sa mise en œuvre est remise en question par certains groupes au sein de notre société. Nous le verrons en détail plus loin : certains enregistrements de la grève de 1966 – qui donnent la parole, avec le moins d’entrave possible, aux « oubliées de l’histoire » – constituent des éléments importants pour la préservation de la mémoire populaire.

De manière schématique, les sources sonores de la grève peuvent être classées en deux grandes catégories :

le sonde la grève, correspondant aux sources contemporaines à l’événement (dites aussi sources primaires), c’est-à-dire enregistrées pendant la grève ou très peu de temps après : ce sont entre autres des prises de son in situ (dans une assemblée, dans une manifestation…) et des interviews de témoins ou d’actrices de la grève au moment de son déroulement ;

l’écho de la grève, correspondant aux sources enregistrées a posteriori, parfois plusieurs dizaines d’années plus tard et appartenant au registre de la mémoire et du souvenir : ce sont des interviews historiques, des témoignages, des récits de vie au cours desquels d’anciennes grévistes se remémorent les événements qu’elles ont vécus, en se les réappropriant et en les réinterprétant à l’aune de ce qu’elles ont vu, lu, entendu ou appris ultérieurement au cours de leur parcours personnel ou professionnel.

Il est important de bien distinguer ces deux catégories. Les sons enregistrés pendant la grève « ne mentent pas » : ils forment une trace brute, à vif, de l’événement et peuvent, comme toute autre archive d’époque (document « papier », photographie, article de presse, etc.), être passés au crible de la critique historique traditionnelle (critique externe et interne du document, critique de provenance…). Ce n’est pas le cas des sources orales enregistrées a posteriori, dont l’analyse et l’utilisation posent des problèmes particuliers, beaucoup plus délicats : quelle « valeur » historique donner à la parole d’une personne interrogée dix, vingt, voire cinquante ans après les événements auxquels elle a participé ? Comment déceler, dans un témoignage, ce qui est de l’ordre du mythe ou de la reconstruction mémorielle ? L’exploitation de ce type de sources demande une méthodologie spécifique et des précautions bien plus grandes que celles en vigueur pour une « simple » archive sonore[2].

La plupart des sources sonores qui seront présentées dans la suite de ce texte peuvent être écoutées en ligne sur la plate-forme « Mémoire orale » (www.memoire-orale.be), portail Web initié par la Fédération Wallonie-Bruxelles, mis en place et géré par l’IHOES. Deux thématiques y ont été créées pour l’occasion, reprenant la même distinction entre, d’une part, les sources primaires de la grève (le son) et, d’autre part, les sources collectées ultérieurement (l’écho)[3].

Le présent article est également repris, sous une forme légèrement différente et un peu plus longue, comme analyse d’éducation permanente sur le site Web de l’IHOES[4].

Le son de la grève : analyse de trois bandes sonores analogiques datant de 1966

Les archives sonores dont il sera question dans cette partie appartiennent au fonds Jacqueline Saroléa, syndicaliste, militante féministe et journaliste qui, en 1966, a couvert la grève à l’aide d’un magnétophone portable à bande magnétique. Conservé à l’IHOES, ce fonds d’archives est entre autres composé de 174 bandes sonores analogiques ou cassettes audio consacrées à divers sujets de société comme, en vrac, le travail des femmes, le combat en faveur de l’avortement, le problème des femmes battues, la féminité, l’éducation des enfants, les grèves, la formation syndicale, les réformes de structure, la Wallonie, le fédéralisme, la ruralité, le théâtre, le folklore…[5] Les bandes sonores consacrées à la grève des travailleuses de la FN, particulièrement bien conservées et numérisées en 2015, sont au nombre de trois et portent les numéros d’inventaire 260, 261 et 262.

Jacqueline Saroléa (1924-2004) : courte biographie[6]

Jacqueline Saroléa a seulement 16 ans lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate. Elle participe à la Résistance et se lie avec les milieux de gauche. Cinéphile, elle fréquente après la guerre le Club de l’Écran, où elle rencontre son futur mari, Georges Vandersmissen (syndicaliste belge, proche d’André Renard).

Elle s’investit au niveau syndical à partir de la grève de l’hiver 1960-1961, notamment en tenant le piquet de la Grand Poste de Liège en compagnie d’une délégation de militantes. Après cette grève emblématique, elle participe à la mise en place du Mouvement populaire wallon (MPW) et, à partir de 1962, elle est une des animatrices de la Commission du travail des femmes de la FGTB Liège-Huy-Waremme.

En 1964, elle se voit confier les rubriques « Radio-Vérité » et « Consommateurs » pour le magazine « F », une émission radiophonique de la RTB Liège destinée prioritairement aux femmes. Dans « Radio-Vérité », elle parle de la condition féminine sous un angle progressiste, engagé et novateur, abordant des thèmes peu traités à l’époque sur la radio publique, comme le travail des femmes dans la métallurgie, la question de l’égalité des droits parentaux, l’absentéisme féminin, la liberté sexuelle, l’adolescence… Elle donne fréquemment la parole aux principales intéressées via des tables rondes, des débats ou des interviews. Très méticuleuse, elle utilise un questionnaire pour baliser ses interviews, mais laisse également à ses interlocutrices la possibilité de s’exprimer librement, sans interruption intempestive et en permettant le hors-sujet.

Ces deux premières rubriques radiophoniques ne constituent que le début d’une longue carrière journalistique. Par la suite, Jacqueline Saroléa tiendra deux autres rubriques pour le magazine « F » (« Séquences socio-économiques » et « Athalie »), sera journaliste au journal parlé régional « Liège-Matin », entamera pendant environ cinq ans une carrière à la télévision avant de revenir, vers le milieu des années 1970, à son terrain d’origine : la radio, avec entre autres une nouvelle émission, « Radio Porte Ouverte », durant laquelle une association a carte blanche pour expliquer son projet et ses objectifs.

En 1966, Jacqueline Saroléa couvre personnellement, en tant que syndicaliste et féministe, la grève des travailleuses de la FN à Herstal. Elle se déplace avec un magnétophone portable dans les assemblées, dans les manifestations, interroge des grévistes sur leur ressenti et les conséquences de leur action…

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