Introduction au dossier. Histoire, citoyenneté et émancipation

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Amélie Roucloux (historienne, CARHOP asbl)

Dans ce numéro de Dynamiques, je vous propose de plonger dans l’envers du décor. Car donner un cours ou une formation n’est pas neutre. En histoire pas moins qu’ailleurs. Si cette discipline est, dans l’ensemble, parvenue à se débarrasser de l’image de vieux grimoire qui lui colle à la peau, elle n’est pas sans susciter toute une série d’appréhensions chez les étudiants et les étudiantes. Pour beaucoup, l’histoire, c’est scolaire. Ça reste des dates en série et un évaluateur de capital culturel. Or, l’histoire peut proposer d’autres choses. Au-delà des dates et des grands événements, on peut décider de rentrer en résistance et proposer une approche de la discipline qui permette aux apprenants et apprenantes de s’émanciper en s’appropriant une partie de leur histoire.

Créé en 1962 par le Centre d’Information et d’Éducation Populaire (CIEP), l’Institut Supérieur de Culture Ouvrière (ISCO) donne l’opportunité, à l’origine, après quatre années de formation, d’obtenir un graduat en science du travail cosigné par les Facultés Notre-Dame de la Paix à Namur. En 1988, une collaboration se met en place avec la Centrale Nationale des Employés (CNE). L’objectif est de proposer un programme qui accorde une plus grande place à l’analyse et aux pratiques de l’action syndicale. En 2000, le projet évolue et renforce la collaboration entre la CNE, le CIEP, l’ISCO et la Formation Éducation Culture (FEC) afin de développer l’offre de formations auprès des nouvelles et nouveaux militants syndicaux. Deux éléments sont au centre de ce nouveau partenariat. Il y a, d’une part, la volonté de former les déléguées et délégués syndicaux de la CNE afin de les rendre plus efficaces dans l’animation de leurs structures et, d’autre part, une volonté d’émancipation par l’acquisition de connaissances nouvelles.

Emmanuel Bonami, coordinateur au sein de la CNE pour le projet global de formation, rappelle les enjeux pour la CNE au début des années 2000 :

Mario Bucci, directeur du CIEP communautaire et coordinateur d’un groupe de formation, détaille l’historique et les enjeux du projet de formation :

Janvier 2019, je fais mes premiers pas à l’ISCO-CNE pour donner une formation en troisième année. À ce moment-là, mes ambitions croisent mes questions. Pour moi, si l’histoire est un outil d’émancipation, il ne peut être utilisé sans l’apport des personnes concernées par son récit. Jeune historienne (l’âge passe encore mais surtout je n’ai que quelques mois d’ancienneté au CARHOP), je m’attends à rencontrer des hommes et des femmes, militants syndicaux de terrain, qui ont une expérience de luttes et des enjeux professionnels qui leur sont propres. Ces parcours sont, pour moi, autant de possibilités d’interroger l’histoire sous des angles nouveaux. Pourtant, cette richesse est aussi source de complexité. Car, dans ce dialogue constant, il faut veiller à ne pas laisser les enjeux du présent dénaturer l’analyse du passé. Autrement dit, il faut éviter de coller des réalités actuelles sur des enjeux passés alors qu’ils ne connaissent pas les mêmes dynamiques. Pédagogie d’endurance, écoute et rigueur historique doivent pouvoir passer leurs noces d’or.

C’est aussi un rapport à la pédagogie en général qui anime mes réflexions. Pour moi, une des manières de s’approprier son histoire est d’aller à sa rencontre. Il est alors nécessaire de se familiariser avec quelques outils méthodologiques de la recherche en histoire. À l’université, on nous apprend que l’étude de l’histoire est faite de temps, de rigueur dans la collecte des savoirs et informations, de constants questionnements ainsi que d’une maîtrise dans la construction de la réflexion et de l’analyse. À l’ISCO-CNE, sans viser l’exhaustivité dans la maîtrise de ces outils, il est possible d’accompagner les étudiants et les étudiantes dans leur utilisation ainsi que dans la construction de leurs réflexions.

Un sujet de formation, la démocratie

La formation en histoire ne se construit pas isolément des autres matières. Pour chaque année, une équipe pédagogique est présente afin de réfléchir collectivement aux enjeux que les formateurs et formatrices désirent présenter aux étudiants et étudiantes. Ensemble, nous organisons des Conseils Élargis de Classe (CEC). Ceux-ci créent un espace d’échanges et de réflexions sur la formation entre l’équipe pédagogique et les apprenants et apprenantes. C’est également à cette occasion que les formateurs et les formatrices présentent le contrat pédagogique de leur cours. Ils et elles expliquent alors les thématiques abordées, les enjeux questionnés et les attentes en vue de l’évaluation finale. Cette présentation permet alors aux étudiants et étudiantes de s’exprimer sur le déroulé du cours.

L’équipe pédagogique qui suit le groupe XIV en troisième année choisit une thématique transversale à tous les modules de formation pour 2018 – 2019. Il s’agit de la démocratie. Au premier cours, afin de connaître leur regard sur la thématique, je questionne les étudiants et les étudiantes sur ce qui constituent, selon elles et eux, les éléments essentiels de la démocratie.

Mind mapping réalisé en cours :

Pour elles et eux, la démocratie est un système de valeurs et de droits. Ces derniers sont fondamentaux car ils constituent les garanties d’une société juste, protégeant les libertés individuelles et valorisant le vivre ensemble tout en étant un rempart contre les dangers de l’autoritarisme et de la dictature. Pourtant, si la démocratie est fondée sur des valeurs et des droits fondamentaux, ils et elles estiment que ce système a aussi ses points faibles. Ils et elles se posent la question de sa représentativité effective de l’ensemble de la population et de sa solidité. Ce manquement crée, pour elles et eux, une certaine fragilité au sein de la démocratie représentative.

Je commence par aborder l’un des aspects de la démocratie belge, à savoir l’histoire du droit de vote en Belgique. Durant ces deux premiers cours, ils et elles découvrent les enjeux et les dynamiques qui accompagnent l’élargissement du corps électoral. Si le droit de vote est une composante essentielle du fonctionnement du régime représentatif, les débats qui accompagnent son obtention au plus grand nombre ne sont pas exempts de rapports de force. Ceux-ci peuvent parfois être violents. La démocratie belge est alors présentée comme un mécanisme en perpétuel mouvement, dont les rouages sont animés par les besoins de représentativité qui s’expriment dans une constante recherche d’équilibre.

Début 2019, au moment de présenter ce cours, la représentativité est une thématique d’une brûlante actualité en France et, par effet de ricochet, en Belgique avec le mouvement des « gilets jaunes ». Des citoyennes et citoyens se mobilisent spontanément plusieurs jours de suite, puis tous les samedis, pour dénoncer les politiques d’un gouvernement pourtant élu. Dès lors, les étudiants et les étudiantes de l’ISCO questionnent beaucoup les dynamiques actuelles de la démocratie représentative. Le vote est-il un indicateur d’expression citoyenne suffisant pour valider l’action politique ? L’expression citoyenne se déroule-t-elle uniquement au moment des élections ?

Pour élargir la compréhension de la notion de représentativité, je propose, au troisième cours, un moment de réflexion sur la société civile, en général d’abord, puis en Belgique. Dans Démocratie et citoyenneté, le philosophe John Pitseys considère que la vie démocratique ne se cantonne pas au fonctionnement des institutions représentatives. Il identifie un lieu, l’espace public, et un acteur, la société civile, indispensables au fonctionnement de la démocratie. La société civile y est définie comme une sphère médiatrice entre l’Etat et les citoyens. Elle est présente dans toutes les sphères du social, qu’il s’agisse de la sphère économique, médiatique ou encore religieuse. Elle permet l’expression de l’opinion publique et le dialogue constant avec les institutions étatiques.

En Belgique, la société civile s’organise d’une manière qui lui est propre. Elle prend forme sur le plan historique, de manière fortement institutionnalisée ou non, dans tous les pans du social. D’initiatives socioculturelles en associations agréées, de groupes d’intérêts en syndicats, de groupes idéologiques en partis politiques, la Belgique est riche d’une société civile pluraliste et diversifiée. En raison de son histoire particulière, une part importante des composantes de la société civile se regroupent et se structurent au sein de piliers idéologiques et philosophiques spécifiques. Chacun contribue, à sa manière et à géométrie variable en fonction des circonstances, à faire entendre les voix des citoyens et des citoyennes dans le système démocratique belge.

Un outil de formation, l’étude d’un sujet historique

Après ce rapide tour d’horizon des moyens d’actions de la société civile, je propose aux étudiants et étudiantes de se plonger dans un sujet historique où un collectif s’est organisé et exprimé par rapport à des enjeux communs. J’interroge mes collègues historiens et historiennes pour trouver cinq sujets. Ils ont pour caractéristique d’être diversifiés tout en étant bien documentés. La plupart se situent en Belgique car l’intérêt est de voir comment ces initiatives s’articulent avec les réalités de la société civile belge. L’un d’entre eux fait presque exception, il s’agit des Familistères créés par Jean-Baptiste Godin. Si l’un d’entre eux est présent à Laeken, c’est celui de Guise, plus abouti et mieux documenté, qui est proposé à l’étude. Je propose aux étudiants et étudiantes de réaliser, à terme, une présentation orale afin de partager le fruit de leurs recherches et réflexions. Ils et elles peuvent ensuite en questionner collectivement les enjeux.

Pour préparer leur travail, j’invite les étudiants et étudiantes à passer une journée au centre d’archives du CARHOP à Braine-le-Comte. Là, ils et elles découvrent des dossiers documentaires constitués avec l’aide de l’archiviste du centre, François Welter. Ils et elles ont également l’occasion de faire une visite des fonds. La bibliothécaire-documentaliste, Louise Di Senzo, leur présente les différentes collections du centre et leur parle des enjeux de la conservation. Les étudiants et les étudiantes découvrent une partie des actions menées par des militants et des militantes en Belgique. Puis, ils et elles se plongent dans leur dossier de recherche. Les sources historiques y sont variées et permettent de découvrir leur sujet d’étude sous différents angles. Des articles côtoient des monographies, des diaporamas côtoient des affiches, puis il y a des dossiers pédagogiques qui reprennent de nombreuses sources de l’époque ou encore les sources elles-mêmes. Ce temps au CARHOP est un temps de découverte et de réflexion en sous-groupe sur la manière de structurer le récit. Voici une rapide présentation des sujets.

Au XIXe siècle dans le village français de Guise, Jean-Baptiste Godin expérimente une utopie sociale, tant dans son usine qu’au sein de son Familistère. Ce projet, il le réalise également en Belgique, à Laeken, mais sans la même ampleur. Sous l’impulsion d’un homme, une société close s’organise dans le vivre ensemble. Ce sont Barbara Chatelle, Christophe De Wandelaer et Samuel Willot qui se lancent dans l’exploration de ce sujet.

En 1886, de violentes émeutes éclatent dans les bassins industriels belges. Aussi fulgurantes qu’inattendues, elles amènent le monde politique à s’intéresser au monde ouvrier, mettant sur le devant de la scène la question sociale et celle de l’obtention de droits pour les travailleurs et les travailleuses. Ce sont Laurence Gerardi et Nadine Demol qui se lancent dans l’exploration de ce sujet.

Les trois derniers sujets nous font passer au siècle suivant. En 1962, l’Institut Supérieur de Culture Ouvrière (ISCO) est créé dans le contexte favorable des Golden Sixties. Cette époque permet d’envisager toutes les utopies et toutes les possibilités. Pour le Mouvement Ouvrier Chrétien (MOC), c’est l’occasion d’affermir une revendication de longue date, à savoir l’accès des travailleurs et des travailleuses à la culture et au savoir, qui sont considérés comme des outils du changement social. Ce sont Abdelkarim Balkich, Arnaud Lechanteur et Samira Ouahabi qui se lancent dans l’exploration de ce sujet.

Puis, la crise des années 1970 crée une période de difficultés économiques et sociales. Le chômage de masse apparait. Instabilité économique et fermetures d’usines amènent les travailleurs et les travailleuses à tenter de nouvelles formes d’organisation du travail. Avec l’appui d’organisations syndicales, des travailleuses expérimentent l’autogestion en s’appropriant leurs outils de travail et leur entreprise. C’est là une expérimentation radicale de leurs droits économiques. Ce sont Elodie Ghaye et Wendy Chanoine qui se lancent dans l’exploration de ce sujet.

Enfin, les années 1970 sont aussi une période d’augmentation des tensions politiques en Belgique. À Schaerbeek, un pouvoir communal autoritaire et raciste amène des associations progressistes et antiracistes à se mobiliser et à se rassembler en réaction à ses mesures. Elles dénoncent la stigmatisation des étrangers, alors accusés d’être responsables des difficultés de l’époque. Les groupes démocratiques revendiquent également l’élargissement du droit de vote aux étrangers résidant en Belgique depuis plus de cinq ans. Pour les élections communales de 1982, il s’agit de la plateforme Objectif 82. Ce sont Anna Fanni et Mohamed Ben Fredj qui se lancent dans l’exploration de ce sujet.

La réalisation d’une présentation orale ne répondant pas aux mêmes critères que ceux d’une publication, un travail d’harmonisation entre les cinq sujets est effectué pour ce numéro. À noter que cette démarche est réalisée sans perdre de vue les objectifs de co-construction de la réflexion. Tous les textes sont mis au présent et synthétisés. Des liants sont ajoutés entre les points clefs afin de pouvoir passer de l’oralité à l’écrit. Lors de ce passage toutefois, j’ai veillé à conserver les réflexions et orientations des rédacteurs et rédactrices. La version finale leur a ensuite été envoyée pour pouvoir bénéficier de leurs avis et commentaires.

La structuration du récit suit un certain canevas, à savoir une présentation des acteurs et des enjeux, une ligne du temps reprenant les étapes historiques du sujet, et la réflexion des étudiants et des étudiantes sur les enjeux démocratiques du sujet étudié. Pour introduire chaque article, vous trouverez un petit encart. Il s’agit du teaser envoyé aux étudiants et étudiantes lors du choix des sujets. Celui-ci est suivi d’une courte introduction de l’article où je situe le sujet dans un contexte plus global et introduit le propos des auteurs et auteures. Quelques addendum sont ajoutés dans le texte lorsque des propos méritent d’être mieux situés ou explicités. Enfin, des tablettes, reprenant des informations clefs, ont été rajoutées dans les différents articles car les étudiants et étudiantes, en plus des archives consultées au CARHOP, se sont beaucoup renseignés sur internet.

Ce sont les résultats de ces recherches et réflexions que le CARHOP publie ici. L’objectif de ce numéro de Dynamiques n’est pas de rendre compte de l’exhaustivité de sujets déjà bien connus mais plutôt de s’arrêter sur le lien entre éducation permanente et histoire. Quels outils d’analyse et de réflexion les étudiants et les étudiantes retirent-ils et elles de leurs recherches ? Quels échos font-ils et elles avec leurs enjeux contemporains ?

 

POUR CITER CET ARTICLE

Référence électronique

Roucloux, A. « Introduction au dossier. Histoire, citoyenneté et émancipation», Dynamiques. Histoire sociale en revue, n°10 , septembre 2019, mis en ligne le 24 octobre 2019. URL : http://www.carhop.be/revuescarhop/

 

Conclusions. L’histoire, une « potion magique » du mouvement social ?

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Amélie Roucloux (historienne, CARHOP asbl)

Je ne suis pas dupe de la dimension parfois partielle, parfois subjective, des récits que font les étudiants et étudiantes de leur sujet. Toutefois, d’une certaine manière et au vu du temps alloué à la formation en histoire, les étudiants et les étudiantes sont parvenus à explorer de nouveaux horizons et de nouvelles questions autour des thématiques de la démocratie et de la participation. Après un aperçu historique de différentes composantes de la démocratie belge, ils et elles ont pu se plonger dans un événement particulier et l’interroger à travers le prisme de leur quotidien militant. Ce lien entre passé et présent, même si parfois subjectif, leur permet de se situer dans un continuum et d’y prendre position. Ensuite, je les ai laissé continuer ces réflexions, via des discussions collectives. Dans un premier temps, lors de la journée de présentation orale des travaux. Ce jour-là, les étudiants et étudiantes décident d’explorer un peu plus un sujet en se rendant au Familistère de Guise pour leur voyage de quatrième année.

Puis, dans un deuxième temps, une demi-journée d’animation est organisée en dehors du programme et avec leur accord pour creuser collectivement les thématiques de la démocratie et de la participation. Cette demi-journée est animée en collaboration avec Julien Tondeur, historien au CARHOP et formateur pour la quatrième année ISCO-CNE, afin d’assurer une certaine continuité entre les années de formation en histoire. Nous leur proposons de réaliser une réflexion sur les corps intermédiaires. En Belgique d’abord, au sein de leurs travaux ensuite. Les corps intermédiaires sont entendus ici au sens d’« institutions de l’interaction », formule développée par Pierre Rosanvallon qu’il situe entre le niveau de l’individu et celui de l’État. Malgré la difficulté pour les étudiants et les étudiantes de libérer encore du temps pour la formation, cinq personnes sur douze sont présentes. Il s’agit de Barbara Chatelle, Samuel Willot, Laurence Gerardi, Nadine Demol et Wendy Chanoine. Les groupes les plus complets sont ceux des émeutes de 1886 et du Familistère de Guise. C’est à partir de ces deux sujets que nous alimentons collectivement la réflexion.

À la question « quels sont les corps intermédiaires qui, selon vous, agissent sur la démocratie en Belgique et où les situez-vous ? », les étudiants et étudiantes réalisent le schéma suivant :

Ils et elles établissent une hiérarchie dans leur schéma. Au sein de certains corps intermédiaires identifiés, les étudiants et étudiantes détaillent des enjeux. Les pouvoirs locaux permettent plus de démocratie participative car il y a plus de proximité entre les représentantes et représentants politiques et les citoyens et citoyennes. Quant au monde associatif, il permet de défendre les intérêts des femmes et des hommes vivant en Belgique.

Ce qui interpelle dans ce schéma, c’est la hiérarchie mise en place par les étudiants et les étudiantes ainsi que la manière dont les syndicats y prennent place. Au niveau hiérarchique, le peuple côtoie des corps intermédiaires face aux partis politiques et à la FEB. À la question « Où placeriez-vous les organisations syndicales dans ce schéma ? », ils et elles les placent à l’intersection entre le peuple et la démocratie. Les étudiants et étudiantes ne présentent pas les syndicats dans leur rôle d’interlocuteurs sociaux, mais plutôt comme étant des acteurs importants de la démocratie belge. Si les organisations syndicales ne trouvent pas spontanément une place dans leur schéma, c’est aussi parce qu’elles font face à beaucoup de freins.

Pour les étudiants et les étudiantes, ceux-ci sont de plusieurs ordres. Ils et elles considèrent que les syndicats ont moins de possibilités d’agir pour défendre les travailleurs et les travailleuses, et que leurs actions sont étouffées. Ils doivent encore s’adapter aux évolutions sociales et développer leurs moyens d’actions. Concernant la dualité qui marque la démocratie belge, les étudiants et les étudiantes proposent des pistes de solutions : que les différents corps intermédiaires identifiés soient mis sur le même pied d’égalité, que les partis politiques soient plus en phase avec les réalités de la population, que le soutien aux structures d’éducation permanente soit renforcé, que des maisons citoyennes soient créées afin de renforcer la représentativité de la population, que des cours de citoyenneté soient instaurés à l’école et que l’on y développe des cours d’histoire sociale. Théoriquement, une partie des solutions avancées par les étudiants et les étudiantes fait pourtant partie des dynamiques de la démocratie belge. Il est symptomatique de leurs réflexions sur celle-ci qu’ils et elles demandent leur renforcement en pratique.

Pour étoffer ces réflexions sur les corps intermédiaires, nous leur proposons de voir ce qu’il en est au sein de leurs travaux. Cette recherche s’articule autour de trois questions : « Les corps intermédiaires sont-ils présents ou absents de votre sujet ? », « Quel(s) impact(s) sur votre sujet de recherche ? » et « Quel est leur rôle ? ». Ensuite, ils et elles partagent collectivement le résultat de leur analyse.

Dans la société close du Familistère de Guise, Barbara Chatelle et Samuel Willot identifient sur un flipchart plusieurs espaces faisant office de corps intermédiaires. Il y a, par exemple, le comité d’ouvrier, créé en 1857 qui gère la caisse des amendes et des secours. Il y a ensuite le conseil du Familistère, créé en 1860 pour veiller au bon fonctionnement de l’habitation unitaire et de ses services. En 1870, la commission administrative constitue un premier essai de participation des travailleurs aux bénéfices, et, en 1877, se crée le cercle de qualité, que les étudiants et étudiantes identifient comme un « genre CPPT ». Pour elle et eux, l’impact de ces corps intermédiaires est d’améliorer les conditions de vie des travailleurs et de leur famille ainsi que leurs conditions de travail ; d’encourager l’éducation populaire via la création de crèches, d’écoles et d’espaces de formation ; de favoriser l’accès à l’eau, l’hygiène et la culture via la création d’une piscine, d’une buanderie et d’un théâtre ; de donner la possibilité de prendre son destin en main. Pour elle et eux, le rôle de ces corps intermédiaires dans cette société close est d’harmoniser la vie au sein du Familistère et de favoriser une juste rétribution du travail des ouvriers, le tout dans le but de prouver que le socialisme peut se développer au sein du système capitaliste.

De leur côté, Nadine Demol et Laurence Gerardi peinent à trouver des corps intermédiaires dans leur sujet sur les émeutes de 1886. Lors de leur présentation, elles expliquent le contexte sociopolitique conflictuel de la fin du XIXe siècle en Belgique, le rôle des anarchistes dans le lancement des émeutes et la répression de la révolte. Elles concluent par la mise sur pied de la grande enquête au lendemain des émeutes. Pour elles, l’impact des révoltes de 1886 est la mise en place de réformes et de lois de protection des ouvriers et des ouvrières. Pour répondre à la question du rôle, c’est par l’absence de corps intermédiaires que les étudiantes analysent leur travail. Elles expliquent par écrit qu’« en l’absence de structures reconnues, les ouvriers mettent en place les caisses mutuelles, ébauche de la sécurité sociale. [C’est la] naissance de la solidarité entre les ouvriers. Les ouvriers s’organisent entre eux pour faire valoir leurs droits et éliminer les inégalités sociales, salariales, etc. Et aussi améliorer les conditions de vie et de travail. La non reconnaissance des syndicats engendre des révoltes plus violentes. ».

Après avoir identifié quelques corps intermédiaires agissant en Belgique aujourd’hui ainsi que la manière dont certains agissent dans leur sujet, nous leur proposons de réfléchir collectivement aux enjeux actuels en termes syndicaux. Autrement dit, comment être acteur et actrice de changement face aux enjeux contemporains ? Ici aussi, les étudiants et étudiantes émettent des propositions : qu’il y ait plus de congrès organisés ; qu’il y ait une diversification des moyens d’actions ; qu’il y ait une amélioration du rapport de force et que les organisations syndicales récupèrent la main sur la concertation sociale ; qu’il y ait une meilleure communication sur les résultats obtenus. Ce dernier point compte beaucoup aux yeux des étudiantes et étudiants car, pour elles et eux, l’augmentation de droits en faveur des travailleurs et travailleuses renforce la crédibilité de l’action syndicale, et donc sa légitimité démocratique.

Lors de cette dernière demi-journée, il est peu question du mouvement des gilets jaunes, qui pourtant avait suscité leurs réactions au début du cours d’histoire. C’est vrai que cette actualité est moins prégnante en juin 2019, mais il n’en reste pas moins que les étudiants et les étudiantes préfèrent interroger, au sortir des réflexions amenées par la formation en histoire, les manières d’être acteurs et actrices de changement aujourd’hui. Mon rôle s’arrête là, car je ne peux donner une recette militante miracle, sorte de potion magique du mouvement social. Mon rôle se limite à montrer que plusieurs stratégies militantes et collectives ont répondu à plusieurs enjeux et contextes historiques, et qu’il faut rester attentifs et attentives à ces dynamiques-là.

Tensions et rapport au temps

Pour certains rédacteurs et rédactrices, la dimension subjective du travail est assumée. À titre d’exemple, le texte concernant les « Mobilisations associatives contre les politiques de R. Nols à Schaerbeek » est partial. Mohamed Ben Fredj et Anna Fanni, choqués par les politiques mises en place par le Bourgmestre de la commune, les dénoncent autant que faire se peut. À ce propos, s’associant par mail, il et elle expliquent que « faisant partie d’une organisation syndicale je me lève et me bat contre cette politique d’exclusion et [réaffirme l’importance] du droit de vote pour tous et pour les étrangers. […] Les syndicats ont un rôle important à jouer en tant que barrière à ces politiques, en faisant de la formation continue, en informant, en s’opposant…mais aussi en restant bien en place car on peut aussi remarquer une volonté politique dans de nombreux pays européens à vouloir couper les ailes aux syndicats ». Mohamed Ben Fredj et Anna Fanni s’inquiètent également de la montée actuelle de mouvements et de pensées politiques d’exclusion, ce qui influence le regard qu’il et elle porte sur leur sujet d’étude. Le travail sur l’autogestion, quant à lui, est plutôt partiel. Enthousiasmées par les initiatives de ces travailleuses qui parviennent à s’émanciper en prenant en main leur usine et en s’affirmant au sein de leur famille, Wendy Chanoine et Elodie Ghaye en oublient presque qu’elles n’ont pas agi seules. Des militantes et militants d’organisations syndicales, des institutions et des familles solidaires sont pourtant bien présentes à l’époque pour les seconder sur le terrain.

D’un autre côté, ces biais constituent également une richesse qui alimente la complexité du réel. D’une part, parce que le regard que porte les déléguées et délégués syndicaux sur ces enjeux du passé en dit long sur leurs enjeux actuels. À la lecture de leur récit, une certaine proximité apparaît entre des luttes anciennes et des conflits contemporains. Dans cette dynamique, l’intérêt n’est pas d’esquisser l’ensemble des contours d’un événement historique mais plutôt de voir ce qui fait sens pour les délégués et les déléguées d’aujourd’hui. L’intérêt est qu’ils et elles puissent tirer des réflexions de ces événements passés sur les actions à venir et par rapport à ce qui fait sens pour elles et eux dans leur quotidien militant.

D’autre part, parce que, pour la jeune historienne que je suis, ces travaux créent un « effet miroir » sur les enjeux et tensions du métier d’historien.ne. Car, que faire de ce lien entre présent et passé ? Il serait tentant de dénier ce lien mais, à mon sens, ce serait prendre un risque. Le risque de ne pas être au clair avec ce qui nous anime dans notre recherche et avec ce qui influence notre réflexion. À l’inverse, pratiquer l’analyse historique en pleine conscience permet de procéder à l’inscription du passé dans le présent, d’établir un pont vers l’avenir et de légitimer une relecture indéfinie des sources, à la recherche du sens. En assumant cette dialectique, les historiens et historiennes prennent à bras le corps les questionnements de leurs contemporains. C’est là un exercice aussi difficile qu’enrichissant : parvenir à entendre la complexité du présent pour y amener la nuance du passé tout en évitant la projection. Mais pour ça, il faut du temps.

Or, pour cette année 2018 – 2019 de formation en histoire à l’ISCO-CNE, le cours bénéficie de six fois trois heures, soit 18 heures. Il faut parvenir, dans ce laps de temps, à fournir des éléments théoriques tout en laissant l’espace aux étudiants et étudiantes de partir à la rencontre de leur sujet de recherche. De plus, il faut garder en tête que les étudiants et les étudiantes s’engagent au-delà des 18 heures du cadre de la formation, en investissant du temps personnel dans la réalisation de leurs travaux. Ce qui peut rentrer en tension avec leur vie professionnelle, personnelle et militante. Si je reste convaincue de l’intérêt de la démarche pédagogique en termes d’éducation permanente, elle se confronte néanmoins aux réalités du terrain. Car, pour des personnes qui ne sont pas versées dans les pratiques du métier d’historien, il faut plus de temps pour se familiariser avec toutes ses composantes. Il aurait été intéressant d’avoir le temps (et donc de le prendre) de revenir avec chaque groupe sur leurs travaux afin de voir ensemble ce qui anime leurs réflexions dans leur récit, ce qu’elles disent sur leurs enjeux actuels, ce qu’ils et elles n’ont pas abordé et pourquoi, et de compléter ensuite ensemble leurs sujets.

Défis de la formation en histoire ISCO-CNE

Dans ce contexte, la formation qui associe histoire et éducation permanente se doit de relever de nombreux défis. D’abord pour les apprenants et les apprenantes. Pour certains et certaines d’entre eux, la participation à la formation est un enjeu en soi. Étant plus à l’aise avec l’expression orale, ils et elles doivent se familiariser avec l’écriture, les règles de rédaction, ainsi que le respect de la chronologie du récit. Dans la même optique, il faut les rassurer par rapport à leurs anciens cours d’histoire, faits de nombreuses dates et autres événements.

Ce sont aussi des délégués et déléguées syndicaux qui s’expriment. Il ne faut pas oublier que les étudiants et les étudiantes sont par ailleurs des travailleuses et travailleurs sur leur lieu de travail en tant que délégué.e.s syndicaux. Professionnellement, ils et elles se positionnent et doivent parfois faire face à des situations très conflictuelles et stressantes. Il arrive qu’ils et elles doivent faire face à un plan social dans l’urgence, voire pendant le cours. Ce qui n’est pas sans impact sur le déroulé de ce dernier. Dans cette optique, la participation à la formation ISCO-CNE est aussi une forme de prise de risque. Au sortir des quatre années de formation, les délégués et déléguées expliquent qu’ils et elles sont mieux armés. Ils et elles posent de meilleures questions et avancent de meilleurs arguments dans leur travail syndical. Enfin, ce sont aussi des personnes qui donnent de leur temps et doivent articuler vie privée et formation.

Emmanuel Bonami détaille les apports de la formation ISCO-CNE aux militants et militantes syndicaux qui y participent :

Mario Bucci explique, quant à lui, les difficultés professionnelles auxquelles les militants et militantes doivent faire face aujourd’hui ainsi que leurs impacts sur le processus de formation ISCO-CNE :

Au milieu de tous ces enjeux, forts liés à l’immédiateté, l’apport pédagogique de l’histoire dans la formation ISCO-CNE n’est pas visible au premier abord. Étant pressés de toutes parts, il n’est pas toujours évident pour les étudiants et les étudiantes de déceler les bénéfices qu’amène l’étude historique. Pourtant, l’histoire leur permet de se situer dans le temps, car ils et elles ne se rendent pas toujours compte qu’ils et elles sont dans une même ligne historique, celle du mouvement ouvrier. L’histoire permet de réfléchir collectivement à ce qui s’est passé et à ce que l’on peut faire aujourd’hui. Pour ce faire, il faut parvenir à établir un lien avec l’action actuelle sans transposer différentes situations et en évitant les raccourcis. Or, pour ça, il faut du temps, matière première des historiens et historiennes.

La formation qui associe histoire et éducation permanente participe à des processus émancipateurs et formateurs. Par sa démarche, la discipline historique interroge le passé par rapport aux enjeux et aux questionnements du temps présent. Son récit se situe entre continuités et ruptures. Des continuums permettent de faire des échos entre le passé et le présent, sans pour autant faire l’économie de la complexité du réel qui induit le singulier dans chaque situation. En abordant l’histoire du mouvement ouvrier en Belgique, les étudiants et les étudiantes découvrent que certains vécus des travailleuses et travailleurs d’autrefois, ils et elles le vivent encore aujourd’hui mais sous d’autres formes et avec des enjeux nouveaux. Ce rapport au temps est l’apport du cours d’histoire dans la formation ISCO-CNE. Ils et elles s’approprient leur histoire, découvrent que le combat évolue et peuvent questionner la manière dont ils et elles peuvent être acteurs et actrices de changement aujourd’hui. Suivant cette optique, la formation en histoire a pour ambition de s’inscrire dans le projet pédagogique de l’ISCO-CNE.

Emmanuel Bonami explique ainsi la pédagogie générale de formation ISCO-CNE :

Défis passés, présents et futurs du projet ISCO-CNE

Si cette formation ISCO-CNE existe, c’est grâce à un formidable droit culturel : le congé-éducation payé, qui permet à des travailleurs et des travailleuses de suivre des formations générales, durant les heures de travail, sans perte de salaire. La conquête du temps de formation sur le temps salarié est une lutte de longue date du mouvement ouvrier. Celle-ci permet l’obtention de droits culturels pour les travailleurs et les travailleuses dans un objectif d’émancipation individuelle et collective. La seconde moitié du XXe siècle offre de belles victoires au mouvement ouvrier. Toutefois, depuis les années 1990, on assiste à un affaiblissement du soutien des pouvoirs publics pour les formations générales, en excluant certaines formations ou en diminuant le plafond d’heures, au profit des formations techniques et professionnelles de plus courte durée. En 2006, en raison du coût du système des « congés-éducation », 30% de son financement est supprimé. En 2014, la sixième réforme de l’État régionalise ce droit et renforce encore l’affaiblissement des formations générales. Encore aujourd’hui, l’obtention de droits culturels, bien qu’étant une belle victoire du mouvement ouvrier, est un acquis pour lequel il importe de rester vigilant.

À cette attention à la préservation du temps de formation s’ajoute un nouvel enjeu pour le projet ISCO-CNE, à savoir le maintien de la diplomation du processus de formation. Depuis 2008 et la réforme de Bologne, les facultés universitaires de Namur ne peuvent plus cosigner le graduat de fin de formation. Le CIEP et la CNE cherchent un nouveau partenaire institutionnel pour conserver la diplomation du processus de formation. Ce nouveau partenaire, c’est l’Institut Libre de Formation Permanente (ILFoP). Relevant du secteur de la promotion sociale, l’ILFoP propose l’obtention de la Valorisation des Acquis et de l’Expérience (VAE). Si la VAE permet une forme de diplomation de la formation ISCO-CNE, cela crée de nouvelles tensions entre les objectifs de l’éducation permanente et ceux de la promotion sociale.

Mario Bucci retrace l’historique de l’émergence de ces tensions :

 

Emmanuel Bonami explique notamment comment se structurent ces tensions aujourd’hui et leurs impacts sur le projet ISCO-CNE :

 

Aujourd’hui, l’ISCO-CNE interroge son projet ainsi que la manière dont il peut répondre aux défis amenés par la cohabitation entre les enjeux de la promotion sociale et ceux de l’éducation permanente.

Emmanuel Bonami exprime les défis de cette cohabitation pour la pédagogie de formation de l’ISCO-CNE.

Toutefois, Mario Bucci, partant de l’importance de la diplomation de la formation, explique la difficulté de maintenir les ambitions de la pédagogie générale :

Quel que soit l’avenir de la formation ISCO-CNE, l’apport de celle-ci pour les militants et militantes syndicaux reste au cœur de ce projet. Elle offre la possibilité à des hommes et des femmes d’être acteurs et actrices de changement et de renforcer leur participation, dans leur secteur, à l’exercice démocratique.

Pour aller plus loin

De Cock L., Larrère M. et Mazeau G., L’Histoire comme émancipation, Marseille, Agone, 2019.

Leduc J., Les historiens et le temps, Paris, Le Seuil, 1999.

Le Grain, Le défi pédagogique. Construire une pédagogie populaire, Bruxelles, Vie ouvrière, 1985.

Rosanvallon P., La légitimité démocratique. Impartialité, réflexivité, proximité, Paris, Le Seuil, 2008.

Stuyckens S., « Lutter pour un droit culturel : La JOC-JOCF et les crédits d’heures », Publications en ligne, Belgique, CARHOP, 2011. URL : http://www.carhop.be/images/credits_heures_2015.pdf

Un syndicat en mouvement. La Centrale Nationale des Employés 1980-2019, Belgique, CNE/CARHOP, 2019.