Edito

Christine Machiels (directrice du CARHOP)

L’idée de mener l’enquête sur l’expérience politique de SeP (Solidarité et Participation), ce mouvement devenu parti politique au début des années 1980, n’est pas née du hasard. Elle est inspirée d’un questionnement, en prise direct avec l’actualité de modes de résistance ou de contestations plus ou moins médiatisés, comme, par exemple, les jeudis pour le climat, le mouvement des gilets jaunes, ou encore la campagne TamTam pour la dignité humaine. À la veille des élections du mois de mai, ces mobilisations interpellent très concrètement le monde politique. L’espace public est investi, dans des styles différents, avec toujours l’objectif d’inscrire à l’agenda politique des revendications portées par une frange de citoyen.nes, souvent déçu.es, qui désormais s’expriment. Comment penser les liens entre politique et mouvement social ? Par quelles voies un mouvement social peut-il concrétiser son prolongement politique ?

C’est au prisme de ces questionnements contemporains, que nous avons « ouvert » un chantier sur l’histoire de SeP. Née au début des années 1980, et porté par l’enthousiasme de quelques militant.e.s du MOC, convaincus par le projet « pluraliste, fédéraliste et progressiste », l’aventure politique de SeP, au démarrage fulgurant (« C’est parti, c’est un parti, c’est partout » est l’un des premiers slogans de SeP), connaît toutefois une existence éphémère. Témoins d’une volte-face provoqué par l’échec électoral de 1985, précisément celui qui mène de l’enthousiasme à la désillusion, les journalistes détourneront le premier slogan de SeP pour titrer l’événement « SeP, c’est parti… c’est par terre ». C’est sous ce titre que nous avons choisi d’annoncer ce dossier, non pas pour occulter la passion des débuts, mais pour faire apparaître précisément ce changement d’attitudes. Car longtemps, la force d’un souvenir plutôt désagréable, celui d’un « échec », a pris le pas sur la volonté d’en faire le bilan ou l’histoire.

Aujourd’hui, les sources écrites sont accessibles, la parole commence à se libérer, et l’urgence de l’actualité donne du sens à historiciser une expérience qui contribue à éclairer les liens entre mouvement social et politique. Pour ouvrir ce dossier « délicat », nous avions sollicité le compagnonnage de Paul Wynants, historien engagé, proche du Mouvement Ouvrier Chrétien. Il est décédé inopinément à la fin de l’année 2018, avant de pouvoir répondre positivement à notre appel. Assurément, cette recherche exploratoire, qui s’inscrit au sein d’une histoire sociale et politique que Paul Wynants a largement contribué à écrire et faire connaître, lui doit beaucoup. Ce sont son travail de recherche, son intérêt pour la conservation des archives, et surtout sa préoccupation de faire comprendre le monde dans lequel nous vivons, mis en évidence dans sa toute récente notice biographique sur le site du Maitron, que nous avons à cœur de poursuivre.

Introduction au dossier : Mouvements sociaux et politique, hier et aujourd’hui : l’expérience SeP

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François Welter (historien, CARHOP asbl)

À l’aube d’élections « mammouths » (européennes, fédérales, régionales et communautaires), la capacité des partis politiques à relayer et à concrétiser les aspirations politiques des citoyen.nes et des corps intermédiaires, dont les mouvements sociaux, est réinterrogée. Les récentes mobilisations plus ou moins massives et, élément remarquable, sur une temporalité qui dépasse le simple rassemblement d’un jour, questionnent en effet l’adéquation et l’ambition des politiques menées par les gouvernements des différents niveaux de pouvoir avec les visions de la société exprimées par des franges de la population. Entre des gilets jaunes aux revendications disparates, les partisan.es de politiques fortes en matière climatique ou les rassemblements tendant à la défense des droits humains, de nouvelles mobilisations se cristallisent au sein des mouvements sociaux historiques et en dehors de ceux-ci. Les échéances électorales amènent ainsi les partis politiques à révéler leurs incertitudes, leurs indécisions, leurs contradictions, voire leur inertie, quant à des objectifs ambitieux.[1] Au mieux, elles les incitent à se positionner par rapport à des projets porteurs et portés par des citoyen.nes et à se saisir des questions mises en avant par ceux-ci.[2]

Prétendant « mobiliser au-delà des clivages traditionnels et des logiques partisanes », des mouvements de réflexion éclosent en périphérie des corps intermédiaires historiques. Ils ont tantôt l’ambition de réconcilier le citoyen avec l’action politique, en la rendant notamment plus efficace et concertée[3] ; tantôt, ils portent des revendications éclatées (ex : mouvement des gilets jaunes).[4] En tant que corps intermédiaires, les mouvements sociaux historiques sont eux-mêmes en questionnement par rapport à leur capacité à relayer des préoccupations sociales fondamentales, que ce soit en matière fiscale, d’enseignement, de santé, de mobilité, etc.

Le Mouvement Ouvrier Chrétien (MOC) est lui-même concerné par cette problématique. À cet égard, comme le rappelle son secrétaire politique, Frédéric Ligot, l’actuelle législature s’avère d’ailleurs très violente, non seulement par les politiques menées, mais aussi par l’impuissance du mouvement social à influer sur les mesures gouvernementales fédérales, surtout, et régionales, ensuite. La concertation est à peu près inexistante :

Mais, le MOC déploie des stratégies suffisamment souples pour s’adapter aux circonstances politiques qui lui sont moins favorables et parvenir à porter sur la place publique ses priorités. Au cœur de son processus, figure l’éducation permanente, qui fait émerger les besoins sociaux, que le MOC articule avec une veille et une instruction politique menées par des groupes de travail institutionnalisés, réunissant les organisations constitutives (Mutualités Chrétiennes, CSC, équipes Populaires, JOC-JOCF, Vie Féminine) :

Parallèlement et en prolongement à ce travail de fond, le mouvement social pratique un lobbying critique et évolutif auprès des partis politiques, en vue de l’accomplissement de ses projets.

Porter un projet politique autrement : Tout autre chose – Hart boven hard. CARHOP, CARHOP, Grande parade « Tout autre chose », reportage photographique de Julien Tondeur, 29 mars 2015.

Depuis la reconnaissance d’un pluralisme d’adhésion en son sein et d’un pluralisme institutionnel, en 1972, le MOC et ses organisations constitutives ne changent pas fondamentalement leur stratégie – à l’exception de l’expérience Solidarité et Participation (SeP), nous y reviendrons. Au gré des priorités, des circonstances, mais surtout des interlocuteurs et interlocutrices, ils sont ainsi amenés à travailler tantôt avec Écolo, tantôt avec certain.es député.es démocrates humanistes, tantôt avec des socialistes[5], tantôt avec Défi, voire avec le Parti du Travail de Belgique (PTB). À ce jour, il n’existe aucun contact avec le Mouvement Réformateur et les partis d’ultra-droite. Les organisations constitutives, elles-mêmes, utilisent leurs propres relais, en complément des réseaux déployés au sein des organes de concertation du MOC. Et, lorsque le contexte s’avère peu propice au dialogue avec les gouvernements fédéral ou régional, comme c’est le cas actuellement, les priorités politiques du mouvement social sont portées sous d’autres formes dans l’espace public (ex : campagne Tam Tam, plateforme CETA-TTIP, etc.). Ces moments « d’impuissance » sont ainsi l’occasion de réinventer ses modes d’action.[6]

Il est un des prolongements du MOC qui reste peu étudié : le mouvement et parti politique Solidarité et Participation (SeP). Jusqu’au début des années 2000, le sujet demeure sensible au sein du mouvement. Nombreux sont les militant.es à refuser qu’il puisse être évoqué, même selon une approche historique, scientifique, et donc dépassionnée. Car, dans la conscience collective, SeP garde avant tout l’image d’un échec du MOC à installer un prolongement politique durable et crédible ; il rappelle aussi les dissensions parfois violentes qu’il provoque au sein du mouvement social et de ses organisations constitutives. Aujourd’hui, les historien.nes sont davantage confrontés à un autre problème, probablement lié aussi à ces écueils : le silence des témoins et des militant.es. Quarante ans : il s’agit en effet d’une longue période pour un échec politique qui n’a eu une réelle longévité que de deux-trois années, avant de péricliter pendant trois-quatre autres années, jusqu’à disparaitre. Dans ces conditions, il est éminemment difficile de libérer la parole, tant les souvenirs s’estompent. Ce numéro 9 de « Dynamiques » peut heureusement s’appuyer sur un matériau archivistique solide, multiple, qui peut encore s’amplifier à mesure que d’ancien.nes membres de SeP se manifesteront auprès du CARHOP ou qu’ils/elles seront sollicités par des chercheurs et des chercheuses. La récolte d’archives relatives au mouvement et parti politique est en fait loin d’être terminée. Les documents exploités dans les contributions qui suivent (MOC national et SeP, essentiellement) ne constituent à cet égard que quelques pierres à la construction de l’objet historique « SeP ».

Replacer SeP dans une chronologie longue de l’histoire des prolongements politiques du MOC est l’étape préalable indispensable à laquelle s’emploie Luc Roussel. Parce qu’elle est privée de droits socioéconomiques, culturels et évidemment politiques, la classe ouvrière du 19siècle se mobilise dans un mouvement social qui petit à petit parvient à investir l’espace public, à porter ses revendications et, à de nombreuses reprises, bien que le processus soit très lent, à conquérir des avancées, dont l’exercice de droits politiques ne sont pas les moindres (suffrage universel pur et simple). Sous cet angle, le pilier chrétien se mobilise moins rapidement que son pendant socialiste. Sa relation avec son prolongement politique traditionnel (le Parti Catholique, puis le Parti Social Chrétien) est en outre tiraillée entre un sentiment de lien indissoluble et une insatisfaction persistante, qui mène les militant.es vers d’autres formations politiques, ce qui pousse le MOC à affirmer l’existence d’un pluralisme de fait. Tout ce processus est ainsi mis en perspective, avec les ressorts socioéconomiques et politiques qui amènent les changements de stratégie politique du mouvement social.

Comprendre le phénomène SeP passe inévitablement par la fixation d’une chronologie du mouvement et du parti politique, peu connue jusqu’à présent. Dans la foulée de son mémoire de fin d’études en Histoire (UCL), Thibaut Durant s’emploie dans un premier temps à dresser en quelques lignes les ressorts de la réflexion du MOC sur son prolongement politique au début des années 1980, ainsi que les grandes étapes de la construction du mouvement politique, depuis la base jusqu’au sommet. Il envisage ensuite la transformation de SeP en parti politique, avec, au cœur de sa réflexion, la relation avec les autres formations politiques francophones et, surtout, l’échéance des élections législatives de 1985. Il en vient ainsi à considérer succinctement la stratégie électorale et le programme politique du parti. Enfin, il considère le repositionnement de SeP au lendemain de résultats électoraux désastreux, tant à l’égard du MOC qu’auprès des autres partis politiques. En guise de conclusions, Thibaut Durant formule quelques-unes des clefs de compréhension de la dynamique de formation, de transformation et de dysfonctionnement de SeP.

L’affirmation d’une identité pluraliste de la part de SeP interroge forcément cette conception au prisme du pluralisme reconnu par le MOC depuis 1972. Envisageant l’émergence du mouvement et parti politique sur une temporalité d’une vingtaine d’années, soit dans un contexte de dépilarisation de la société belge, François Welter étudie l’évolution des relations du MOC avec ses prolongements politiques, ainsi que sa capacité à trouver une caisse de résonnance à ses revendications. Car, le lien historique du MOC avec le Parti Catholique, d’abord, puis avec le Parti Social Chrétien, ensuite, est maintes fois discuté, remis en question. Des militant.es s’en détournent pour investir d’autres formations politiques. Les organisations constitutives ont, elles-mêmes, leur propre stratégie politique. Le MOC est forcé de reconnaitre un pluralisme d’adhésion parmi ses membres et un pluralisme institutionnel, tant ses aspirations trouvent un écho multiple, auprès de plusieurs formations politiques, dont certaines émergent dans les années 1970 avec des programmes qui dépassent le clivage philosophique. Articulée avec un contexte de crise socioéconomique, l’évaluation du pluralisme convainc le MOC de créer le mouvement politique SeP. Celui-ci doit alors trouver sa place dans la constellation politique existante, a fortiori lorsqu’il se transforme en parti. Cette contribution essaye ainsi de mettre en exergue en quoi SeP modifie ou non l’approche politique pluraliste du MOC ; et, selon cette lecture, elle s’essaye à identifier les points d’appui, les résistances et les contradictions qui conditionnent la capacité de SeP à se positionner comme un prolongement politique légitime du MOC et de ses organisations constitutives.

Les deux contributions qui suivent peuvent être lues en miroir, tant elles se complètent admirablement. Consacré à la stratégie de communication de SeP lors des élections législatives de 1985, l’article de Julien Tondeur articule finement les témoignages de deux chargées de communication engagées par le parti politique avec les quelques traces écrites retrouvées dans les archives. De ces trois sources, il fait la démonstration de l’intégration d’une professionnalisation de la communication dans l’action militante. Nouveau-né sur le terrain politique, SeP aspire à occuper le terrain politique en s’essayant à communiquer de manière coordonnée et dynamique, avec des méthodes d’occupation de l’espace public qui dépoussièrent les techniques habituelles (slogans efficaces, visuel rafraichissant, etc.). La présence importante des femmes dans les arcanes du parti et la volonté de celui-ci de leur laisser une part non négligeable des places sur les listes électorales amènent l’auteur à considérer la communication selon une lecture genrée. Cependant, le peu d’impact de la campagne menée par SeP sur l’électorat met en exergue les différentes carences du parti quant à sa capacité à porter clairement son programme dans l’opinion publique francophone.

L’écho de cette contribution aux recherches menées par Anne-Lise Delvaux est évident. Celle-ci s’emploie en effet à étudier le regard de la presse francophone sur SeP. Partant d’un corpus archivistique ciblé – les revues de presse constituées par le parti lui-même –, elle analyse autant le niveau d’intérêt – ou de désintérêt – que suscite SeP au moment de sa création que les défis et les enjeux que pointent à l’époque les différents journaux et auxquels sera confronté le nouveau mouvement, puis parti. Quelques thèmes sont ainsi mis en évidence : le positionnement de SeP par rapport aux autres partis, et particulièrement le Parti Socialiste, le Parti Social Chrétien et Écolo ; son assise électorale ; son échec au scrutin législatif de 1985. L’auteure consacre par ailleurs un point sur la place prépondérante que le journal démocrate-chrétien La Cité laisse à SeP dans ses pages ; dans ces mêmes paragraphes, elle revient sur les relations avec le MOC, qui deviendront ambigües une fois la transformation en parti actée.

Enfin, une étude sur SeP ne peut faire l’impasse sur l’évidente proximité de ce mouvement et parti politique avec Écolo. Émergeant dans une temporalité presque parallèle, l’un et l’autre ne connaissent toutefois pas le même destin. Aujourd’hui, le second est bien implanté dans le paysage politique francophone, jusqu’à concurrencer, voire défaire, les socialistes, les libéraux et les démocrates humanistes. Il est désormais associé aux « partis traditionnels ». À l’inverse, le premier n’est plus qu’un vague souvenir de quarante ans. S’employant à retracer les trajectoires parallèles des deux mouvements et partis, Geneviève Warland revient sur les motivations de leur éclosion, avant de retracer en quelques lignes l’échec électoral de SeP et l’ascension d’Écolo. Penser SeP uniquement en termes de fiasco reste cependant très réducteur. Sa proximité avec Écolo, et finalement sa fusion avec celui-ci, présage un prolongement politique du parti issu du MOC, jusqu’à une histoire très récente. Le parcours de certain.es militant.es écologistes, passé.es justement par SeP, en est la preuve. Se contentant d’évoquer ce phénomène, l’auteure ouvre la perspective d’une approche biographique de l’héritage proche, voire actuel, de SeP.

Programme politique de SeP, 17 décembre 1983. CARHOP, MOC national – versement Georges Liénard, dossier « SeP/action politique e.a.

Au final, ce numéro 9 de la revue « Dynamiques » n’a d’autres ambitions que de poser quelques jalons à la recherche historique autour de SeP. Il se veut, à cet égard, une ouverture vers des explorations plus vastes, européennes probablement, plus locales aussi, évidemment plus nuancées. Certains concepts qui appartiennent à l’identité SeP mériteraient aussi d’être étudiés (ex : progressisme). Bref, au-delà des phénomènes et mécanismes analysés par les contributions présentées ci-dessus, l’objet historique « SeP » reste un vaste champ à investir.

Notes

[1] Par exemple, voir : « La Belgique, contrairement à d’autres pays « progressistes », n’a pas poussé l’ambition climatique au Conseil européen », La Libre, 21 mars 2019, URL : https://www.lalibre.be/actu/politique-belge/la-belgique-contrairement-a-d-autres-pays-progressistes-n-a-pas-pousse-l-ambition-climatique-au-conseil-europeen-5c932b0f9978e26333f7b4d8, page consultée le 22 mars 2019.
[2] Les débats autour de la Loi Climat et d’une possible révision de la Constitution sont au moins révélateurs d’une prise en considération des revendications portées par les collectifs citoyens. Voir : « « Il reste une semaine » : la Coalition Climat presse les politiques de réviser la Constitution », Le Soir, 20 mars 2019, URL : https://www.lesoir.be/213504/article/2019-03-20/il-reste-une-semaine-la-coalition-climat-presse-les-politiques-de-reviser-la, page consultée le 22 mars 2019.
[3] Il convient de citer notamment le mouvement politique « E-change », auquel participent notamment des anciens ou actuels élus politiques d’écolo, du CDH et de Défi, des professeurs d’université, des chefs d’entreprise, etc. Voir : E-change, URL : https://www.echange.be/presentation/, page consultée le 25 mars 2019.
[4] À propos des « gilets jaunes » en France, il convient de mentionner les nombreuses interventions et publications de l’historien Gérard Noiriel, qui replace ce mouvement dans une chronologie longue des mouvements sociaux. Voir, par exemple : « « Gilets jaunes », la nouvelle Jacquerie ? Interview de Gérard Noiriel par Olivia Gisbert », France Culture, La grande table des idées, 26 novembre 2018, URL : https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/gilets-jaunes-la-nouvelle-jacquerie, page consultée le 1er avril 2019.
[5] Considérés sur la longue durée, les contacts du MOC avec le Parti Socialiste ne vont pas de soi. L’histoire de SeP s’inscrit d’ailleurs dans cette relation distante.
[6] CARHOP, CARHOP, Dynamiques n° 9, SeP – introduction, Interview de Frédéric Ligot par François Welter, 1er avril 2019.

POUR CITER CET ARTICLE

Référence électronique

Welter F., « Introduction au dossier : Mouvements sociaux et politique, hier et aujourd’hui : l’expérience SeP », Dynamiques. Histoire sociale en revue, n° 9, mars 2019, mis en ligne le 4 avril. URL : http://www.carhop.be/revuescarhop/

Le MOC et l’engagement politique : rapports changeants et délicats

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Luc Roussel (historien, CARHOP asbl)

Introduction

Depuis sa création en 1947, le Mouvement Ouvrier Chrétien (MOC) se veut indépendant à l’égard de tout parti politique. Si le principe de base est constant, l’attitude des militant.e.s syndicaux et mutuellistes et des participant.e.s aux mouvements d’éducation permanente qui en font partie n’a pas toujours été, ni constante, ni unanime. Cette indépendance proclamée permet, assure-t-on au MOC, de prendre position sur n’importe quel problème en fonction des enjeux qu’il représente et non en fonction d’un programme ou de déclarations d’un parti politique. Il convient de se rappeler qu’il n’en a pas toujours été ainsi. L’objectif de cette analyse est de traverser l’histoire du MOC et de ses organisations à travers quelques moments-clés de l’histoire sociale qui modifient sa manière de concevoir son action politique. Le MOC, dans son appellation moderne, date de l’après Seconde Guerre Mondiale. La structure qui lui préexiste est la Ligue Nationale des Travailleurs Chrétiens, créée à l’issue de la Première Guerre mondiale. Cependant, l’histoire du mouvement ouvrier puise ses racines à la fin du 19e siècle, lorsqu’émerge la « question sociale ».[1]

L’absence de droits politiques, économiques et sociaux pour la classe ouvrière

Au lendemain de son Indépendance, la Belgique se construit autour d’une Constitution libérale. Toute une série de droits fondamentaux sont dévolus à la population : liberté d’association, d’opinion, liberté de la presse, etc. Toutefois, la primeur est surtout laissée au droit de propriété et, de manière générale, au libéralisme économique qui, in fine, dicte, pour une grande part, le fonctionnement et l’organisation de la société. Les droits élémentaires sont ainsi, de facto, pris dans un carcan qui les biaise en tout ou en partie : la classe ouvrière, qui émerge avec la révolution industrielle, est privée de droits socioéconomiques fondamentaux. Au mieux, elle est considérée en tant qu’outil de production, au pire comme menace pour l’essor économique. Jusqu’en 1867, par exemple, les coalitions ouvrières sont punies au pénal en raison des troubles et des entraves qu’elles sont susceptibles de causer aux entreprises ; la Constitution prévoit pourtant le droit de s’associer et de se rassembler paisiblement et sans arme, sans autorisation préalable. De surcroît, la bourgeoisie tient les rênes du pouvoir législatif, exécutif et judiciaire et tout le système électoral entretient ce fonctionnement : censitaire[2] jusqu’en 1893, le suffrage universel pur et simple, à tous les niveaux de pouvoir, n’est obtenu qu’en 1948, au terme d’un processus long de plusieurs décennies. Les ouvriers et ouvrières n’ont, dès lors, que les mobilisations, la grève et le soutien par différents biais de quelques bourgeois sensibles à leurs conditions de vie misérables pour porter leurs revendications socioéconomiques, politiques et culturelles sur la place publique. Le mouvement ouvrier ne s’organise et ne se structure qu’au milieu du 19e siècle ; il ne peut peser sur les décisions politiques que très progressivement.

Une première reconnaissance : l’encyclique Rerum Novarum

Le monde catholique garde, tout au long du 19e siècle, ses distances par rapport à la « question ouvrière ». Les grèves de 1886 sont les détonateurs d’une prise de conscience. Le changement d’attitude se manifeste à l’occasion des Congrès des œuvres sociales qui se tiennent à Liège en 1886, 1887 et 1890. La question sociale est mise à l’ordre du jour. Ces réunions sont l’occasion pour les catholiques de réfléchir sur les moyens de restaurer le catholicisme dans la vie sociale, de tenter de reconquérir la classe ouvrière et d’ainsi lutter contre le socialisme. À la suite de ces congrès, se dessine clairement un fossé entre les partisans et les adversaires de l’intervention dans la question sociale. Plusieurs catholiques défendent la création d’associations mixtes de défense des travailleurs (ouvriers et patrons mêlés) et demandent une intervention limitée de l’État.

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Solidarité et Participation (SeP) : Approche chronologique du mouvement et du parti politique (1982-1988)[1]

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Thibaut Durant (historien)

Introduction

Dans cette analyse, nous traiterons du movement et du parti politique Solidarité et Participation (SeP) d’un point de vue chronologique. Nous allons mettre en lumière les différentes phases marquantes de l’existence de SeP à partir de sa construction jusqu’à sa « chute ».

Nous aborderons le contexte qui motive le choix du Mouvement Ouvrier Chrétien (MOC) — qu’il soit socio-économique ou interne au MOC — à se doter d’un mouvement politique. De plus, nous observerons la façon dont le mouvement politique se construit, quel processus est mis en œuvre par les militant.e.s, quelles sont les structures et quelle sera la ligne politique de SeP.

Poussé par son engouement, SeP désire poursuivre en évoluant en parti politique. L’ambition du parti est de se présenter au scrutin électoral d’octobre 1985. Nous observerons de nombreux défis pour SeP : sous quelle forme se présenter aux élections ? Quel programme doit présenter le parti ? Nous allons donc nous intéresser à la stratégie politique de SeP et ensuite étudier les résultats en insistant sur les éléments qui ont causé l’échec électoral du parti. De surcroît, nous analyserons en quoi les conséquences de l’échec électoral marquent un tournant pour le parti et ses militant.e.s.

Enfin, nous nous attarderons sur les choix opérés par SeP pour se relever de son échec et essayer de se maintenir au sein de la politique belge. Malgré les efforts, le parti cessera ses activités en 1988. En guise de conclusion, nous rappellerons certaines caractéristiques de SeP.

Le mouvement politique du désespoir à l’espoir

Afin de comprendre l’arrivée du mouvement politique SeP sur la scène politique belge, il faut approcher le contexte économique, social et politique en Belgique dans les années 1980. D’un point de vue économique et social, il y a une crise économique depuis les années 1970 qui perdure. À cause de cette crise, les gouvernements se succèdent et mettent en place une politique d’austérité qui vise à redresser le pays économiquement. Bien que les décisions gouvernementales soient de plus en plus dures, la situation économique ne fait que se dégrader et le citoyen est mécontent.

Le MOC, mouvement social à l’initiative de SeP, éprouve des difficultés à se trouver un prolongement politique, une formation politique capable de relayer les projets politiques du MOC. C’est dû en partie au pluralisme d’adhésion de ses membres auprès des diverses formations politiques. Les élections législatives de 8 novembre 1981 voient une victoire de la part des libéraux et un net recul des formations chrétiennes. Après un mois de négociations, le gouvernement Martens-Gol voit le jour et on y retrouve le Parti Social Chrétien (PSC). Le choix du PSC de prendre part à un gouvernement qui met en place une politique de droite provoque une frustration au sein du MOC et conforte l’ambition de celui-ci de se doter d’un nouveau prolongement politique.

Dès novembre 1981, les discussions débutent autour de l’action politique du MOC et de son prolongement. Le MOC organise une grande consultation auprès de ses militant.e.s, de ses groupes régionaux et de ses organisations constitutives, qui, tous, participent à la construction du prolongement politique. L’action menée par le MOC jette les bases de ce que sera ce mouvement : un mouvement qui donne la parole à tous et à toutes. Après consultation des organisations constitutives qui découlent du MOC, très peu d’avis sont contre la naissance d’un prolongement politique. La forme la plus souvent plébiscitée est soit la naissance d’un mouvement politique ou soit le rattachement à la Démocratie Chrétienne (DC), l’aile gauche du PSC, en difficulté au sein de celui-ci suite au choix effectué par le parti de se joindre au gouvernement de droite et au choix de son nouveau président, Gérard Deprez, de dissoudre les tendances au sein du PSC.

C’est à la date du 27 février 1982 que débute le processus de constitution politique du mouvement politique : SeP. Le premier objectif de SeP est de « faire de la politique autrement ». Il se définit comme un mouvement progressiste, qui rassemble des hommes et des femmes d’horizons différents et qui n’applique pas une politique centriste. Le mouvement s’établit sur l’échiquier politique du centre vers la gauche. Il se distancie du Parti Socialiste (PS) malgré une politique de gauche.

La distanciation choisie par le MOC vis-à-vis du PS, qui prend une importante place sur la gauche de l’échiquier politique, s’explique de la façon suivante : le PS a pour habitude d’absorber toutes les formations de gauche et de nier leurs particularités. Comme le déclare le président de SeP, Willy Thys : « Lorsque le P.S. appelle au rassemblement des progressistes, il invite en fait les progressistes de toutes tendances à s’affirmer en son sein ».[2]

Le nom du mouvement donne une indication sur ses objectifs à travers les valeurs de solidarité, qui découlent directement des valeurs de « mai-68 », comme l’explique Willy Thys. On retrouve également une volonté d’étendre la démocratie à travers la participation, qui fait état d’une volonté de faire de la politique autrement en portant un projet progressiste. C’est bien ce dernier point qui a donné le plus d’espoir aux militant.e.s du MOC : donner à chacun la parole, impliquer le citoyen dans la politique.

La structuration du mouvement politique

Les objectifs que se donne SeP concernent son implantation, son expansion et ses structures fonctionnelles. De mars à septembre 1982, les discussions portent sur l’expansion et l’implantation du mouvement sur le territoire wallon et bruxellois. Il est question de faire connaître SeP aux Wallons et aux Bruxellois, d’attirer de nouveaux adhérents et d’affilier une personne connue du grand public. Des groupes SeP naissent dans chaque province. Cela témoigne de la réussite d’implantation et d’expansion du mouvement politique. Cependant, que ce soit en nombre d’adhérents ou dans l’action, ces groupes sont morcelés et déséquilibrés.

Les structures d’animations sont les collectifs de base et les collectifs à thèmes. Le rôle de ces structures est de dynamiser le mouvement. Les collectifs sont sans pouvoir de décisions. Ils permettent aux militant.e.s de participer, de prendre des initiatives d’actions pour le mouvement politique. Ils travaillent sur une thématique et soumettent des actions concrètes au mouvement, qui les ratifie ou non.

En ce qui concerne les structures de décisions, les statuts du mouvement exposés lors de l’Assemblée constitutive du 26 mars 1983 présentent quatre niveaux de pouvoirs. D’abord, la section communale s’organise sur une base géographique qui équivaut aux entités communales fusionnées. Ensuite, la section d’arrondissement couvre l’arrondissement électoral pour l’élection des membres de la Chambre des représentants. La région wallonne et la région bruxelloise ont, par ailleurs, leurs propres structures de décision. Enfin, la section interrégionale est le niveau de pouvoir qui coordonne les régionales wallonnes et bruxelloises : elle est la section directrice du mouvement.

Chaque section est composée de plusieurs instances qui ont un rôle relativement identique à chaque niveau de décisions. L’Assemblée est l’instance souveraine à chaque niveau. On retrouve également un organe exécutif : le Bureau. Quant au Secrétariat, il se charge des tâches administratives, de la gestion quotidienne des instances de pouvoir ainsi que de l’intendance. Seul le niveau interrégional se dote d’un Conseil qui prend le relais entre chaque Assemblée interrégionale, l’organe souverain du mouvement. Le mouvement tente de mettre en avant une volonté de participation dans son fonctionnement notamment à travers les divers collectifs.

SeP se constitue officiellement en mouvement lors de l’Assemblée générale du 26 mars 1983. À la suite de celle-ci, où SeP se dote de structures, le mouvement politique dévoile également l’orientation idéologique qu’il compte suivre et développer à travers un programme politique. Celle-ci est définie autour des trois lignes directrices : progressiste, pluraliste et fédéraliste.

« Progressiste, cela veut dire de refuser les inégalités sociales et donc se situer à gauche.
On peut donner deux significations au mot pluralisme. D’une part, le mouvement est ouvert aux non-chrétiens dont les options sont proches de celles du M.O.C. et d’autre part, le pluralisme est une valeur dans notre société et constitue le refus de monolithisme institutionnel, qui très rapidement conduit à des pratiques bureaucratiques et partisanes.
Quant au fédéralisme, il doit être vu comme une décentralisation de l’appareil d’État et comme moyen pour les régions de conduire leur propre politique économique ».[3]

Vers la transformation en part

En 1983, SeP entame les discussions sur son avenir. Les opinions sont divisées entre le maintien de SeP en tant que mouvement et l’évolution de SeP en parti politique sous plusieurs formes : rejoindre un parti existant, se fédérer avec d’autres partis ou créer un nouveau parti. La décision tombe lors d’une Assemblée interrégionale en décembre 1983 : SeP décide de poursuivre l’aventure en évoluant en parti politique. Son ambition est de se présenter aux prochaines élections législatives. Il reste à décider la forme : seul ou accompagné.

Les rapprochements avec les autres formations politiques dans le but de créer un rassemblement des progressistes se multiplient, sans résultat probant. SeP est en contact succinct avec les partis fédéralistes. Il sollicite également la DC qui ne répond pas à son appel du pied. Quant aux grands partis, tels que le PS ou le PSC, SeP ne les approche pas pour les raisons évoquées précédemment. En ce qui concerne le PSC, SeP ne les contacte pas, car les dirigeants du mouvement politique estiment que le PSC propose une politique opposée à ce que SeP veut proposer aux citoyens. SeP distingue donc la DC, pourtant tendance du PSC, et le PSC lui-même.

Caricature dans le Manifeste de SeP approuvé à l’Assemblée générale du 17 décembre 1983. SEP, Une autre réponse aux défis d’aujourd’hui, Bruxelles, 1983, p. 7.

SeP devient un parti politique

La décision prise au cours de l’Assemblée de décembre 1983 de se constituer en tant que parti politique et de participer aux élections va rythmer la vie de SeP du mois de décembre 1983 au 13 octobre 1985, date de scrutin électoral. En effet, le futur parti va devoir présenter des listes électorales, prendre une décision afin de savoir s’il se présente seul ou avec un autre parti, mais surtout établir un programme cohérent en rapport avec son idéologie progressiste, pluraliste et fédéraliste.

Programme politique

SeP devient officiellement un parti politique le 24 mars 1985 lors d’une Assemblée constitutive. Il y présente son programme politique. Sans prétendre à l’exhaustivité, il convient de citer quelques exemples d’objectifs politiques : un enseignement pluraliste, axe programmatique qui tranche avec ses origines MOC, que SeP décrit comme : « la liberté de l’enseignement dans les respects des sensibilités laïques et chrétiennes »[4] ; une politique d’égalité entre les sexes ainsi que la dépénalisation de l’avortement, qui sera voté cinq ans plus tard ; l’accroissement des droits aux immigrés dans le but de faciliter leur intégration dans la société (droit de vote et d’éligibilité au niveau communal).

CARHOP, Philippe Tinant, n°28, Programme politique de SeP, 1985.

Continuer la lecture de « Solidarité et Participation (SeP) : Approche chronologique du mouvement et du parti politique (1982-1988)[1] »

Le pluralisme et l’urgence de SeP : Le dilemme du MOC

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François Welter (historien, CARHOP asbl)

Considérer l’histoire de Solidarité et Participation (SeP) dans une temporalité qui dépasse les années 1980 amène à s’interroger sur les enjeux majeurs qui régissent les rapports du MOC avec son/ses prolongement(s) politique(s). à cet égard, il est une valeur qui devient centrale à partir des années 1970 : le respect du pluralisme au sein du MOC et de ses organisations constitutives. Cette donnée est fondamentale dans une société qui entame un mouvement de dépilarisation, sans toutefois qu’elle n’occasionne l’abandon total du sentiment d’appartenance à un monde idéologique spécifique. Au sens du MOC, elle est en fait bisémique. D’une part, le mouvement social reconnait le pluralisme de ses membres par rapport à leurs idées et à leurs choix. Ce droit est imprescriptible. « Le mouvement peut être en désaccord avec ces choix, il doit le dire et les refuser, mais il doit respecter ce choix et cheminer avec les gens tels qu’ils sont, en fonction de ce qu’ils sont, sans jamais s’attaquer aux personnes, mais en affirmant aussi que le choix de mouvement comme mouvement est supérieur aux engagements personnels aussi compréhensibles soient-ils. » D’autre part, le MOC pratique un pluralisme institutionnel, qui consiste à reconnaitre, en tant que mouvement, « comme valable et correct le choix de tel parti et de telle tendance de parti comme débouché politique pour des militants se réclamant du mouvement ». En d’autres termes, il reconnait « que l’engagement dans tel ou tel parti est légitime par rapport aux objectifs des organisations ».[1] La présente contribution a pour principal objectif de retracer dans une chronologie d’environ vingt ans en quoi l’émergence de SeP résulte des insatisfactions au sein du MOC nées du pluralisme et, paradoxalement, en quoi le nouveau parti politique peine-t-il à se positionner comme relais politique crédible.

Le PSC comme prolongement politique : une évidence ? Pas sûr !

Façonné initialement par les trois clivages majeurs qui structurent la société belge depuis le 19e siècle (clérical-anticlérical, possédant-travailleur et, surtout au 20e siècle, linguistique), le MOC a comme prolongement politique « naturel » le Parti Catholique. Historiquement, celui-ci se structure autour de « standen » représentant respectivement les travailleurs (Ligue nationale des travailleurs chrétiens, puis MOC), les agriculteurs et le monde rural (Boerenbond), les classes moyennes et les notables (anciens comités électoraux). Loin de former un bloc homogène, ces tendances divergentes ne sont unies au sein du parti que par la défense d’intérêts généraux minimalistes. Après la scission du PSC et du CVP[2], en 1968, elles se maintiennent partiellement ou dans des formes atténuées, tant du côté flamand que francophone. Au sein du PSC des années 1960 et 1970, l’aide droite[3] se confronte à une aile gauche incarnée par le MOC, tandis que le milieu est occupé par des « sans familles ».[4] Mais, les positions politiques du MOC trouvent peu de relais au sein du parti. Durant l’Entre-deux-guerres, déjà, elles sont minorisées par la bourgeoisie conservatrice dans le Parti Catholique. L’Après-guerre ne modifie pas fondamentalement cette dynamique.[5] Le MOC entre alors dans une profonde crise de conscience. Dès 1945, il est tiraillé entre partisans de la dépolitisation du mouvement, d’une coopération avec le PSC ou d’une réorientation vers un nouveau parti politique, l’Union Démocratique Belge (UDB). Si la deuxième tendance s’impose après les déconvenues électorales de la troisième, elle est remise en question dès les années 1960, concomitamment au processus de dépilarisation de la société. En mai 1964, le secrétaire général du MOC, Victor Michel, désapprouve publiquement la politique et les rapports internes du PSC. Cette position est trop tardive. Des formations dissidentes voient déjà le jour au niveau communal (Mouvement des travailleurs chrétiens à Charleroi, Démocratie chrétienne liégeoise).[6] Le MOC n’est pourtant pas prêt à rompre avec le PSC. Dans son manifeste de 1966, « Travailleurs solidaires et responsables dans un monde en progrès », il ne fait preuve que d’une timide ouverture. D’un côté, il déclare s’adresser « à tous les travailleurs de ce pays, sans aucune distinction, en vue de la promotion de leurs intérêts. (…). Les différences dans les conceptions philosophico-religieuses qui nous séparent de certains d’entre eux ne nous empêcheront pas de collaborer au plan social, économique, culturel et politique, chaque fois que la chose sera possible et nécessaire, d’adopter, en ces occasions, des positions communes et de défendre de concert les intérêts des travailleurs, dans le respect des principes qui sont à la base de chaque organisation ».[7]

MOC, Travailleurs solidaires et responsables dans un monde en progrès. Manifeste du mouvement ouvrier chrétien, Bruxelles, MOC, [1966].

Quant à ses propres militant.es, il se garde de les conseiller/obliger à devenir des mandataires au sein du PSC.[8] Mais, d’un autre côté, « en sa qualité de corps intermédiaire, est-il amené, dans la perspective de la réalisation de son programme, à accorder sa confiance à un parti déterminé, sans pour autant y être lié ni comme Mouvement, ni en matière de programme ».[9] Sans être explicitement mentionné, le PSC est évidemment le parti désigné ici. En fait, les réflexions qui mènent au manifeste de 1966 témoignent du caractère délicat des relations qu’entretient le MOC avec un éventuel prolongement politique. Le mouvement social doit en effet articuler la confiance qu’il peut accorder au parti, en fonction de la réalisation de son programme au plan politique, la marge d’adhésion au parti en question[10] et le pluralisme d’opinion de ses membres. Dans cette optique, le projet de manifeste d’avril 1966 conçoit initialement d’accorder sa confiance à plusieurs partis politiques.[11] Cette dernière idée est finalement évacuée dans la version définitive du manifeste. Cependant, le MOC se laisse la liberté de décider de l’octroi de la confiance à un parti déterminé et des termes de la collaboration concrète qui en résulteront.[12]

La scission du parti unitaire en 1968, sur fond de tensions communautaires, porte cependant un coup majeur au crédit porté par les militant.es du MOC au désormais seul PSC, lorsque la tendance conservatrice de la frange francophone apparait comme un frein à la réalisation d’une Wallonie progressiste. D’après Raymond Stélandre, nombre de militant.es se distancient des options centristes et réformistes, dont le PSC apparait pour beaucoup l’incarnation, et se positionnent plus clairement « à gauche », avec, comme ressorts principaux, le fait régional et les mutations politiques. Ils sont ainsi de plus en plus nombreux à quitter le parti centriste et à s’engager soit au Rassemblement Wallon-Front Démocratique Francophone (partis régionalistes – RW-FDF), soit dans des mouvements politiques divers. Des dirigeants régionaux des organisations ouvrières chrétiennes et des intellectuels s’engagent de fait dans un processus de rupture avec le PSC et aspirent au regroupement des travaillistes (Objectif 72 Wallonie-Bruxelles).[13] Du point de vue du secrétaire général adjoint du MOC, il « semble clair que, dans la situation actuelle (mutations idéologiques et politiques), il est indiqué de revoir notre attitude à l’égard du PSC et des partis en général ». Reprenant à son compte les propos du bureau national du 23 mai 1969, « il apparait nécessaire de dégager le Mouvement comme tel des luttes politiques de parti… ».[14]

Un pluralisme inévitable et une Démocratie chrétienne (DC) par dépit

En 1972, le MOC n’a d’autre choix que de reconnaitre le pluralisme de fait de ses militant.es et de son prolongement politique. D’une part, il réaffirme « son indépendance à l’égard des organisations et des partis politiques, assurant en même temps la liberté réelle des options et engagements politiques de ses militants et de ses membres ». D’autre part, son conseil général décide « d’organiser, tant au niveau national que régional, en collaboration avec les fédérations régionales et les organisations constitutives, les liaisons requises avec tous les mandataires qui se réclament du programme du Mouvement ».[15] La césure du lien exclusif avec le PSC semble toutefois douloureuse à admettre, d’autant que nombre de militant.es du MOC quittent encore le parti. En dernier recours, le MOC pousse donc celui-ci à reconnaitre l’existence d’une structure d’accueil capable d’organiser l’action des militant.es ouvrier.es au sein du parti : la Démocratie chrétienne de Wallonie-Bruxelles et des cantons de l’Est est née.[16]

D’illustres figures du MOC se revendiquent de la DC, jusqu’à occuper parfois des postes ministériels : Alfred Califice (vice-président du MOC de Charleroi et ministre des Affaires wallonnes sous le gouvernement Tindemans III, notamment), André Oleffe (ancien président du MOC et ministre des Affaires économiques sous le gouvernement Tindemans II), André Tilquin (secrétaire fédéral du MOC de Namur et sénateur puis député), Victor Barbeaux (secrétaire fédéral du MOC de Dinant, ainsi que député et sénateur), Victor Michel (président du MOC et parlementaire européen), etc. Dans son manifeste de 1974, la DC entend réunifier la base historique, sociale et idéologique des organisations constitutives du MOC.[17] Califice concède toutefois que, si la DC a effectivement pour objectif de réaliser le programme du mouvement, elle n’en est pas l’unique relais.[18] D’autres dissidences locales ont en effet la même ambition (ex : Parti Ouvrier Chrétien à Liège).[19] Quoiqu’il en soit, jusqu’alors réduits à des portions congrues au sein du PSC, les relais des idées du MOC occupent avec la DC une place plus importante au sein du parti et dans les travées du Parlement – au moins un tiers des mandats, voire davantage.[20] La DC parvient-elle à relayer et concrétiser certains points du programme politique du MOC ? La réponse à cette question mériterait une étude à part entière sur une décennie.

Au début des années 1980, les militant.es du MOC semblent en tout cas dans un état d’impuissance et de désespoir quant aux réalisations politiques de leur programme. Georges Liénard, secrétaire politique du MOC depuis 1977, fait un constat contrasté du pluralisme institutionnel : « De façon unanime, tout le monde estime que le pluralisme n’a pas été efficace, qu’il nous a dispersés et donc affaiblis politiquement. Mais une partie d’entre nous, souligne – à juste titre me semble-t-il – que le pluralisme institutionnel nous a permis de vivre ensemble dans notre mouvement et qu’il a été et demeure un compromis qui nous a conduit à consacrer plus d’énergie et de forces à notre développement global externe plutôt qu’à la gestion de divisions politiques internes ».[21]

Vers un prolongement unique : SeP contre le pluralisme

Positionnement électoral du MOC et nouveaux échecs (1981)

à la veille des élections du 8 novembre 1981, le MOC, tout en affirmant respecter les engagements personnels de ses militant.es, appelle à voter en faveur « des hommes qui ont fait ou qui font leurs preuves et militent dans la Démocratie Chrétienne du P.S.C. ou comme Démocrates-chrétiens au F.D.F.-R.W. ».[22] Quant à un choix éventuel en faveur du Parti socialiste (PS), la présidente du MOC, Jeanine Wynants, et Georges Liénard fustigent la stratégie socialiste de « pêche à la ligne[23] », telle qu’elle est pratiquée à l’époque à l’égard de militants du MOC du RW et qui compromet tout débat collectif sur base du respect des mouvements. En d’autres termes, ils reprochent au PS, et à certains membres du MOC, de mener des rapprochements ciblés qui ne s’inscrivent pas dans le cadre d’une ligne de conduite collective et débattue démocratiquement au sein du mouvement. De surcroît, J. Wynants et G. Liénard rappellent un principe convenu apparemment depuis longtemps : « faut-il rappeler que le MOC ne reconnait pas dans son pluralisme le choix PS ? ».[24]

Sur le plan électoral, les élections législatives du 8 novembre 1981 se concluent par un net recul du PSC, miné par la guerre fratricide entre la DC et le CEPIC[25]. Son nouveau président, Gérard Deprez, s’emploie alors à réduire les « familles » à de simples tendances dénuées de structures autonomes, de recrutement et d’expression politique externe propres.[26] Au contraire du CEPIC, la DC ne se saborde toutefois pas : elle se restructure tout en prenant en compte les injonctions des instances dirigeantes du PSC.[27]. Au niveau politique, l’association des sociaux-chrétiens aux libéraux flamands et francophones au sein du gouvernement Martens-Gol marque une étape supplémentaire dans la crispation des militant.es du MOC à l’égard du PSC. Dès la déclaration gouvernementale du 18 décembre 1981, le recours aux pouvoirs spéciaux, voulu par les libéraux, est annoncé, en vue de réduire le coût des entreprises, de limiter les dépenses publiques, de restaurer l’équilibre financier de la sécurité sociale, de promouvoir les exportations et les commandes publiques et de diminuer la masse salariale globale de 3%. Bref, le gouvernement prévoit un menu qui rencontre très largement les priorités définies par la Fédération des Entreprises de Belgique (FEB). Les conséquences pour les travailleurs et travailleuses sont lourdes : la liaison des salaires à l’indice des prix à la consommation est suspendue[28] ; les allocations sociales sont réduites ; les mesures fiscales bénéficient seulement à une frange de la population qui dispose déjà de moyens et hauts revenus.[29] La concertation sociale entre patrons et syndicats est en berne, y compris dans les entreprises.[30] Les dissensions entre le PSC et le MOC ne semblent jamais aussi prégnantes, tandis que le FDF et le RW, associés sur les listes aux élections législatives, reculent.[31] Le MOC se cherche alors un nouveau prolongement politique.

Concerter la base

Naturellement, la mission d’identifier et de construire ce prolongement politique est confiée au secrétaire politique, Georges Liénard. Au sommet du MOC, il est décidé d’entrer dans un processus de consultation des fédérations et des organisations constitutives. Le 18 novembre 1981, G. Liénard s’associe à Jeanine Wynants et Raymond Stélandre pour rédiger une note au bureau journalier du MOC, destinée à définir les « orientations pour la discussion dans les comités fédéraux à propos de l’action politique ». Sur la forme, le MOC a la volonté d’activer un débat, et non des interventions juxtaposées. Il prône donc des assemblées de vingt à trente personnes, où une majorité serait constituée de responsables et militant.es non permanents, par rapport aux responsables permanent.es. Sur le fond, il est notamment question d’évaluer le pluralisme du MOC, les pratiques de la DC au sein du PSC, du RW, du FDF et du PS, ainsi que les adhésions des militant.es chrétien.nes à ces partis/tendances. Les organisations sont également invitées à se prononcer sur l’existence d’un terrain politique propre et original à partir des critères « catholique » et « chrétien », ainsi que sur le rôle du MOC par rapport au politique. In fine, les militant.es doivent se positionner sur la légitimité d’une décision et d’une cohésion collectives à propos de ces questions, au terme d’un débat démocratique.[32]

Effectivement, le processus de consultation et, par la suite, de construction du mouvement est large et induit une implication personnelle des permanents du MOC très importante, et particulièrement du secrétaire politique :

Moins de trois mois après avoir esquissé les grandes lignes du débat démocratique, le conseil central dispose d’une synthèse des débats tenus en régions à propos de l’action politique du MOC et de son prolongement. Dans sa publication pionnière sur l’histoire de SeP, Thibaut Durant en détaille la teneur.[33] Il ne convient pas d’y revenir, si ce n’est à propos des enjeux liés au pluralisme. Car, sur le plan formel, les comités fédéraux et le bureau national de Vie Féminine prennent la peine de relayer au MOC national les différents points de vue exprimés lors des discussions entre militant.es et représentant.es d’organisations, tout en traçant de futures lignes d’action. Sur le fond, il se manifeste une incompréhension, des perceptions divergentes ou, le plus souvent, une insatisfaction à l’égard du pluralisme institutionnel pratiqué et reconnu par le MOC national depuis 1972.[34] Avec l’éparpillement des forces capables de concrétiser ses objectifs, le mouvement social est affaibli dans ses moyens de peser sur le politique. Pour autant, les comités fédéraux et le bureau national de Vie Féminine sont très loin de pousser unanimement à la création d’une nouvelle formation politique, quoique cette aspiration soit déjà bien implantée dans certaines franges des organisations (ex : milieu syndicaliste). En revanche, l’idée d’un mouvement politique recueille un assentiment plus ample.[35]

Pluralisme et mouvement : l’adhésion relative

Précisément, le MOC national décide de s’engager dans cette voie en créant « un mouvement politique, qui soit un lieu de rassemblement politique d’hommes et de femmes de toutes catégories sociales, qui saisissent l’importance des enjeux politiques, tant pour les travailleurs que pour tous les citoyens de ce pays, qui s’unissent pour approfondir leurs convictions et leurs options politiques, élaborer et exprimer leur programme, débattre et décider ensemble des formes et du débouché de leur action politique, et associer un nombre, – toujours croissant –, d’hommes et de femmes qui découvrent, avec eux, l’importance du combat politique et s’y engagent. Ce mouvement doit viser à rassembler dans la ligne des options fondamentales et des objectifs du M.O.C. tous les démocrates chrétiens, issus du M.O.C. ou liés au M.O.C., quel que soit l’endroit politique où ils se trouvent actuellement et sans exiger d’eux qu’ils s’en écartent au départ, mais aussi tous ceux qui, à l’extérieur de nos organisations, ou de nos « appareils », participent globalement au projet de société basé sur nos options fondamentales. (…). Ce que le mouvement politique proposé doit réaliser, c’est ce que, par nature, aucune de nos organisations ni le M.O.C. lui-même ne peut assumer, c’est-à-dire le rassemblement, – sur base d’affiliations individuelles –, d’hommes et de femmes, – membres et militants de nos organisations ou non –, en vue de l’organisation d’une action politique qui tienne compte de tous les dédales et toutes les stratégies politiques indispensables, dans la perspective de la mise en œuvre, sur le terrain spécifiquement politique, de nos objectifs et de notre programme ». Tels qu’ils sont définis ici, les contours du mouvement politique inscrivent le respect du pluralisme individuel en leur sein en y admettant toute affiliation personnelle de militant.e, issu.e ou non du MOC d’ailleurs. Les organisations du MOC n’y portent que leur caution et leur appui.[36] Car, celles-ci disposent de leur propre stratégie pour peser sur le politique, comme le rappelle Georges Liénard :

La décision de constituer un mouvement politique officialisée, des groupes de lancement sont installés dans chaque région. Ils ont pour vocation de réunir des militant.es du MOC et de ses organisations constitutives, des membres de la DC, du RW, du Mouvement d’Animation Politique-Groupement Politique des Travailleurs Chrétiens (MAP-GPTC), ainsi que des personnes extérieures à la tendance chrétienne.[37] Le processus de constitution de SeP réussit-il sur ce point ? Une analyse biographique permettrait d’y répondre. Mais, il semble que SeP n’ait attiré que peu de militant.es extérieurs au MOC.[38] Quoiqu’il en soit, l’assemblée générale constitutive de SeP du 26 mars 1983 réunit près de 1.700 militant.es. À ce moment, le mouvement peut compter sur près de 3.000 adhérents.[39] D’emblée, il entend définir son relais politique, au niveau des partis, avant la fin de l’année 1983, voire plus tôt en cas d’élections législatives anticipées.[40] Le 17 décembre, il se prononce en faveur de sa transformation rapide en parti politique.[41] À l’analyse, cette posture étonne, tant nombre d’organisations expriment des réticences, voire un refus à l’égard d’un pareil prolongement politique ; elle est même en opposition directe avec l’association de militant.es d’autres partis aux groupes de lancement du mouvement politique. Dans son discours appelant au lancement du mouvement politique, Raymond Stélandre incite lui-même à la prudence et à ne pas agir dans la précipitation.[42] Les organisations constitutives sont-elles déjà circonspectes quant à l’avenir du projet SeP à ce moment-là ? C’est probable au vu des déconvenues ultérieures.

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C’est parti… c’est par terre : la communication de SeP en 1985

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Julien Tondeur (historien, CARHOP asbl)

En guise de préambule

Initiée en 1982 pour s’arrêter en 1988, l’aventure de Solidarité et Participation (SeP) aura été éphémère. Officiellement lancé comme mouvement en mars 1983 par le Mouvement Ouvrier Chrétien (MOC), notamment en réaction à la participation du Parti Social Chrétien (PSC) au gouvernement Martens-Gol et à sa politique d’austérité[1], SeP doit rassembler, « dans la ligne des options fondamentales et des objectifs du MOC, tous les progressistes ».[2] Dès le mois de décembre 1983, SeP entérine la décision de sa transformation future en parti politique et vise les élections législatives de 1985, se définissant comme « pluraliste, fédéraliste et progressiste ». Malgré l’espoir qui l’accompagne et l’engagement des militant·e·s, SeP ne transforme pas l’essai : les résultats sont décevants, et le parti disparaitra trois ans plus tard.

C’est par l’angle de la communication déployée à l’occasion de la campagne électorale que cette analyse tend à étudier l’expérience SeP. Plus précisément, c’est l’année 1985 qui fait l’objet de notre attention. Décortiquer la manière dont le parti politique communique envers l’électorat et les médias, mais également avec ses militant·e·s, offre des clés de compréhensions différentes pour décoder les problèmes auxquels il est confronté lors de sa courte existence. Comment qualifier la communication de SeP et de quelle manière est-elle organisée ? Quelles en sont les priorités, les réussites et les échecs ? Autant de questions auxquelles cette analyse va tenter d’apporter des embryons de réponse.

Outre les archives de SeP, conservées au Carhop, deux témoignages ont servi à la rédaction de cet article. Jeanine Cornet et Diana De Crop, respectivement responsable de la communication et attachée de presse du parti en 1985, ont accepté de se prêter au jeu de l’interview. Leurs souvenirs, bien que parcellaires, car les faits remontent à près de 35 ans, viennent enrichir et donner du relief à ce que dévoilent les archives de SeP.[3]

« C’est parti, c’est un parti, c’est partout »

Une approche professionnelle

Si le peu de documents consacrés à la communication de SeP ne nous permet pas de tirer des conclusions définitives, il apparait qu’à partir du moment où la décision de présenter une liste électorale lors des élections législatives et provinciales d’octobre 1985 est validée, la communication de SeP va faire l’objet d’une approche professionnelle. Des personnes extérieures, dont c’est le métier, sont appelées en renfort pour structurer la campagne. Jeanine Cornet, Diana De Crop, André Piroux et Pierre Louviaux vont ainsi bientôt former la « Team communication », telle qu’elle sera nommée par la suite. Pour Jeanine Cornet, celle-ci s’est formée de manière naturelle : « nous avons été appelés chacun de notre côté. Et on s’est rassemblé parce qu’on était dans la communication. Donc nous avons organisé l’affaire, chacun à sa place, avec ce qu’il devait faire. (…) Moi j’avais posé les bases, et le quotidien, Diana était là pour l’assurer. Elle était l’attachée de presse du parti. (…) André était le créatif ».

C’est, en effet, à André Piroux, graphiste du Design Studio, qu’on confie les visuels du jeune parti. C’est à lui également qu’on doit le slogan de SeP : « C’est parti, c’est un parti, c’est partout », ainsi que différentes phrases d’accroche prévues pour la campagne.[4] Présenté aux militant·e·s lors de l’assemblée constitutive du parti, l’ensemble rencontre un franc succès. Dans un premier temps, le logo sera limité au nom : “SeP”. Celui-ci est « remplacé au printemps par un trèfle à trois feuilles vertes avec une petite pointe de rouge à l’endroit où aurait dû venir la quatrième feuille. Pour accentuer le symbolisme, une distribution de raviers de trèfles à cultiver a été effectuée auprès des militants de base ».[5]

Autocollant SeP, « c’est parti, c’est un parti, c’est partout ». CARHOP, La Cité, SeP.

Diana de Crop, jeune journaliste sortie depuis quelques années de la rédaction du journal Le Soir, est engagée comme attachée de presse du parti à la fin de l’année 1984. Elle se souvient des réunions consacrées à la création du visuel : à son avis, le recours au vert, couleur du mouvement et de ses organisations, ne doit rien au hasard. De même, nous dit-elle, la petite touche de rouge peut laisser transparaitre un désir de rassembler toutes les forces progressistes, appel du pied aux affiliés de la FGTB ou du Parti Socialiste. Le trèfle symbolise l’espoir de voir émerger une société nouvelle, en adéquation avec le programme de SeP. Si les souvenirs sont parfois flous, la faute au temps qui passe, pour Diana De Crop, le petit coin qu’on soulève, présent en bas à droite des autocollants, annonce que quelque chose de nouveau se prépare et invite le public à chercher à en savoir plus.

La chance. Affiche trèfle. CARHOP, SeP, n°18 (classement provisoire).

Le rôle du Design Studio s’étend également à la définition des grands axes de la communication de SeP. Dans une lettre adressée au bureau interrégional du parti, André Piroux propose un échéancier avec des objectifs à atteindre : « donner à SeP une image de parti jeune et dynamique », et une stratégie pour y parvenir.[6] C’est également le Design Studio qui présente l’idée d’une déclinaison de visuels sur l’ensemble des supports, (affiches, brochures, autocollants et tracts), qui recourent aux mêmes couleurs et logo. En débutant chaque affiche par « Parce que… », le Design Studio entend justifier l’existence de SeP. À la question « Pourquoi SeP », les affiches répondent « Parce que » l’avenir, la solidarité, la participation, l’an 2000, le changement, la chance. L’ensemble des visuels et slogans est jugé à l’époque par Création, magazine spécialisé dans le visuel publicitaire, comme « très frais, style un peu boisson au goût nouveau, et fonctionnant parfaitement au niveau de la reconnaissance et de la mémorisation ».[7]

Le procédé de l’articulation des messages entre les supports est largement utilisé dans la communication du parti, comme pour ces deux affiches : « Parce que… quelque chose se prépare : L’AVENIR. SeP. L’AVENIR. Ça vaut bien un vote ». L’accroche est la même pour toutes les affiches, permettant un style reconnaissable et synthétique. CARHOP, SeP, Affiches.

Une team efficace

Dans un dossier envoyé à toutes les régionales de SeP, l’équipe de communication se présente et détaille l’ensemble des services mis à disposition des militant·e·s. Diana De Crop s’occupe notamment de rédiger les communiqués, d’organiser les conférences de presse, de constituer les dossiers de presse et de prodiguer des conseils en matière de communication et de relation aux médias.[8] Être tacticien, « mettez vos adversaires en difficulté en mettant leur discours en contradiction avec leurs actes. Exemple : le PSC ne cesse de parler des allocations familiales alors qu’il les bloque depuis 4 ans » ; avoir de l’humour, « mettez les rieurs de votre côté » ; jouer le jeu, « Vous êtes en représentation, vous devez convaincre » ; aller droit au but, « Soyez concis, synthétiques » sont autant de suggestions avancées dans le but d’aider les candidat·e·s et militant·e·s à se démarquer.[9]

Pierre Louviaux, qui gère le service de documentation, a préparé, en collaboration avec Jeanine Cornet et Diana De Crop, un argumentaire comprenant les réponses à une série de questions “pièges” ou d’affirmations auxquelles les militant·e·s pourraient être confronté·e·s. Elles constituent un bon baromètre pour estimer les difficultés qui émaillent la campagne électorale des personnes de terrain et les interrogations soulevées par l’opinion publique, les médias et les affilié·e·s ou sympathisant·e·s du MOC et de ses organisations à l’égard du parti. En voici quelques exemples éloquents : « Vous divisez les travailleurs chrétiens », « Aucun parti issu d’un syndicat n’a de chance de percer », « Le seul résultat de SeP sera de favoriser le PS au détriment du PSC », « Vous êtes de gauche ou de centre gauche ? », « Pourquoi aucune “tête” du MOC ne figure-t-elle sur vos listes ? ».[10] S’imprégner de cet argumentaire permet non seulement aux militant·e·s de s’entrainer à faire face à des situations difficiles, mais également d’offrir à leurs interlocuteurs un discours cohérent, puisque partagé par toutes et tous.

C’est justement pour amener plus de cohérence dans la campagne électorale que Jeanine Cornet est sollicitée. En 1985, elle affiche déjà un solide bilan en communication politique, raison pour laquelle les dirigeants de SeP l’approchent : « vous ne voulez pas nous rencontrer ? Nous créons un nouveau parti politique, et vous pouvez former les porte-paroles (…) sur deux choses : un, pouvoir expliquer dans les réunions publiques le programme, et deux, gérer les journalistes ». Jeanine Cornet est intéressée par le challenge : « c’est emballant, un nouveau parti, ce n’est pas tous les jours que ça arrive, intellectuellement c’est sympa ». Elle se demande, avec un peu de curiosité, « comment effectivement, on pouvait partir d’un mouvement pour devenir une force politique ». Engagée par SeP, elle effectue une tournée régionale avec Diana De Crop. Elle explique comment les événements se déroulaient : « on réunit des gens qui sont censés être des porte-paroles, ou des gens qui vont présenter le programme, et je leur donne alors une formation. J’explique comment on parle en public, comment on met en évidence un raisonnement, comment on gère une interview avec un journaliste, comment on gère des questions difficiles, etc. C’était mon job habituel. J’ai fait un dossier de presse pour les aider. Pour leur dire : voilà, c’est sur ça qu’on travaille. Qu’on reste cohérent, que tout le monde reste dans les lignes, sinon on ne va plus s’en sortir ».

Ces différents éléments offrent la possibilité de tirer un premier constat : le recours à des professionnels permet à SeP d’obtenir une communication qui apparait comme organisée, réfléchie et dynamique, notamment parce qu’elle est basée sur des outils visuels et des techniques de communication modernes.

La nouvelle communication politique brise les codes

Cette approche professionnelle novatrice pour l’époque, qui symbolise une période charnière de la communication politique et de relations publiques, arrive en droite ligne des États-Unis. Jusque dans les années 1970 en Belgique, selon Jeanine Cornet, qui travaille alors dans une agence de communication de premier plan, cela « se cantonnait presque exclusivement à envoyer des communiqués à la presse ». Au début des années 1980, Jeanine Cornet commence à être sollicitée par des hommes politiques afin d’organiser leur campagne électorale. Le contexte médiatique est différent d’aujourd’hui. L’influence de la presse écrite est immense poursuit-elle, « avec des journaux très marqués [idéologiquement]. Les hommes politiques d’un certain parti ne parlent pas dans les journaux qui ne sont pas de leur obédience. Ce qui est très rigolo, parce que nous, on dit : “tiens, la communication, c’est parler à tout le monde”. Donc ça a été un des premiers tabous qu’on a cassés. On a dit : “surtout pas !”, si vous êtes libéral, vous allez parler à La Libre Belgique et au Peuple ! ». Jeanine Cornet souligne également l’influence de quelques personnalités de la presse écrite et une certaine « accointance entre les grandes signatures et les politiques ». Il en découle que faire parler de soi pour un nouveau parti n’est pas si évident. Toutefois, cette nouvelle génération qui travaille dans les relations publiques et la communication brise les codes de l’époque, jugés sclérosés et poussiéreux.[11] « On sortait des cadres. On ne faisait pas des congrès, des caucus[12]… On disait : “tout ça c’est étouffant”. Ce qu’il faut, c’est parler aux électeurs, aux gens. Pas parler entre vous ». Les attachés de presse sont choisis dans le sérail, continue Jeanine Cornet, « donc c’étaient des types qui n’étaient pas formés, ou qui avaient une vague formation de journalistes. Souvent, ils n’étaient pas du tout à l’aise dans ce truc-là ». Pour y remédier, elle préconise une approche différente, plus proche des électeurs, qui amène les candidat·e·s dans les foyers : « les techniques du “porte à porte”, des réunions tupperware, etc. On allait présenter le programme pour faire cascade ». C’est d’ailleurs pour cette nouvelle manière de procéder et les résultats probants qu’elle engrange que Jeanine Cornet est approchée par SeP.

Une communication militante avant tout

Le recours à des professionnels chez SeP ne doit cependant pas donner l’illusion d’une communication désincarnée, sans prise réelle avec le terrain. C’est même l’exact opposé : les valeurs de SeP y sont toujours présentes et les militant·e·s y tiennent un rôle de premier plan. Pour les visuels et les slogans par exemple, la « Team communication » soumet des propositions sur base des grandes orientations indiquées par l’équipe dirigeante de SeP. « Ensuite il y avait des réunions avec les responsables », indique Diana De Crop. « On retrouvait Willy Thys, Claude Debrulle, et puis les idées sortaient de ce groupe, qui était le bureau qui gérait tout ça. Nous avions des instructions et une feuille de route ». D’ailleurs, Jeanine Cornet, quoique responsable des relations publiques de SeP, refuse le rôle de “gourou” de la communication. Sa fiche de présentation de l’époque précise sa vision : « le véritable but à atteindre, à mes yeux, consiste à apprendre aux gens à communiquer entre eux, à s’exprimer, à se valoriser eux-mêmes ».[13] Elle constate que la base de SeP est très volontaire, qu’elle a confiance dans son projet de société et qu’elle veut l’exprimer. Diana De Crop se souvient bien des militant·e·s de SeP et elle en dresse un portrait élogieux :

Elle ajoute que lors de l’élaboration du programme, elle constate que « c’était vraiment des gens dont on se souciait, vraiment des idées ». Car, si, dans les rangs de SeP, personne ne maitrise la communication professionnelle, les membres sont pour la plupart « des responsables syndicaux, des délégués en entreprise qui sont confrontés directement à la réalité du travail, et donc à la réalité politique ». Des personnes engagées socialement, qui connaissent leurs dossiers, « ils argumentaient, ils avaient des choses à dire. C’est pour ça que j’ai comme souvenir que le vrai travail de communication se faisait-là », ajoute Diana De Crop. « Je pense qu’aujourd’hui, que ce soit dans un parti ou dans un syndicat, la communication, elle peut se concentrer autour de quelques personnes. Et alors, les militants disent en lisant le journal : “Ah tiens, on a dit ça ? On a fait ça ? Mais je ne suis pas d’accord ”. À SeP, ce n’était pas comme ça. Ce n’était pas la communication qui prenait le pas sur le contenu, la communication était au service du contenu ».

SeP au féminin

Deux des grandes réussites de SeP sont sans nul doute la participation massive des femmes dans ses rangs ainsi que la place qu’elles occupent sur les listes électorales. Cette réussite est aussi médiatique, le profil des candidat·e·s que SeP souhaite diffuser étant repris par les journaux, qui en font bon écho : « Une des fiertés de SeP est d’avoir (…) pu compter sur un grand nombre de femmes de conditions et d’âges divers », écrit La Cité. Le Courrier de L’Escaut reconnait que SeP satisfait « le mieux aux revendications des féministes du comité Femmes et Politique ». Quant au journal Le Soir, il constate la recherche d’un équilibre pour Bruxelles : « une moitié de femmes sur la liste de la chambre, un quart sur celle du Sénat ».[14] Dans ce domaine, comme l’écrit Diana De Crop à l’époque, « force est de constater que les thèmes que SeP a mis en évidence sont formidablement bien passés ».[15] Le programme de SeP reconnait, en effet, le « rôle des femmes dans la dynamique sociale » et lui accorde une place importante.[16] Les courriers internes du parti reflètent d’ailleurs assez bien cette préoccupation, car le recours à la féminisation des noms y est fréquent. Il n’est pas rare qu’un courrier interne parle de « militant·e·s », de « candidat·e·s », ou commence par « chère amie, cher ami »[17], ce qui est sans doute relativement précurseur pour l’époque. Diana De Crop se souvient aussi de la présence de nombreuses femmes dans les différentes instances. Ce phénomène n’était, selon elle, pas uniquement réservé aux échelons inférieurs : « quand on était autour de cette grande table, qui était en quelque sorte le bureau national de SeP, c’est-à-dire l’ensemble des responsables (régionaux), il y avait beaucoup de femmes ». Pour Diana De Crop, il est évident que les femmes sont présentes en nombre parmi les militants, qui sont souvent des militantes, mais « c’est quand on passe le fameux plafond de verre que ça se rétrécit ». Le fait que SeP s’appuye principalement sur sa base militante, permet d’avancer une explication quant à la présence et la visibilité des femmes sur ses listes.

Si on part du postulat, comme les archives et les témoignages récoltés le laissent supposer, que la communication de SEP était aux mains de professionnels pour l’encadrer et de militant·e·s de terrain enthousiastes pour la relayer, il s’impose de chercher ailleurs les raisons de l’échec communicationnel du jeune parti politique lors des élections du 13 octobre.

« C’est parti, c’est… par terre »

Pas des communicant·e·s et pas de leaders

Le travail de Jeanine Cornet est, entre autres, de donner des formations dans les régions pour préparer les porte-paroles en vue des élections, « dans la mesure où ils sont désignés », précise-t-elle, « parce que je n’ai pas trouvé non plus d’organisation très cohérente chez eux, en fédération et en région ». Néanmoins, lorsque c’est le cas, elle est en présence de personnes « pleines de bonne volonté, mais qui sont dans la culture militante, pas du tout dans la culture de communication ». Les trucs et astuces pour apparaitre “dynamique” et pour se démarquer lors d’une campagne politique, cela s’acquiert. L’équipe de communication propose d’ailleurs aux candidat·e·s d’être « beau, sympa et “correct” », et « d’inventez le style SeP ».[18] Cependant, continue notre interlocutrice, « ça demande du temps parce que ce n’est pas en quelques séances que vous structurez les gens et que vous leur apprenez quelque chose qui est nouveau pour tout le monde ». Or, Jeanine Cornet se remémore avoir donné au maximum deux à trois formations en région, pour préparer les candidat·e·s. Trop peu, selon elle, pour pouvoir faire la différence. Le manque de “poids lourds” politiques lui apparait également comme un frein à la réussite. « De mon souvenir, il n’y avait pas de personnes charismatiques. On est quand même face à des Gol, Martens, Cools, Spitaels, Dehaene, etc. Donc à ce moment-là, si vous n’avez personne pour être la figure, l’emblème et pouvoir avoir le charisme et la crédibilité nécessaires, ça devient compliqué ». Si cette affirmation doit sans doute être nuancée, car Willy Thys peut légitimement être considéré comme une personnalité importante à l’époque, il s’agit là d’une volonté assumée de SeP, quoique sans doute une peu forcée par le désamour avec le MOC et la Démocratie Chrétienne. Car selon le principe de collégialité, la richesse du parti, ce sont ses militant·e·s. Dans ce domaine d’ailleurs, SeP a atteint son objectif de communication, comme un rapport interne le signale après les élections. La presse diffuse largement « l’image de candidat(e)s de terrain qui n’ont pas l’habitude du pouvoir, mais qui sont suffisamment insérés dans les rouages de la vie politique et sociale que pour avoir acquis une efficacité sur le terrain ».[19]

Le temps manque

Lancé officiellement comme mouvement en mars 1983 par le MOC, décidant de se transformer en parti politique dès décembre de la même année, validant ensuite la décision de se présenter aux élections législatives de 1985, la temporalité de SeP est courte. Cette rapidité étonne d’ailleurs la presse de l’époque[20], mais également nos deux témoins. Jeanine Cornet se souvient que cette précipitation l’avait interpelée à l’époque.

Pour ne rien arranger, initialement prévues en décembre, les élections sont avancées au 13 octobre 1985. Malgré ce manque de temps, SeP arrive à construire un programme, engager une campagne de communication et présenter des listes complètes dans toutes les circonscriptions. La performance, loin d’être anodine, n’est toutefois pas suffisante pour obtenir les résultats escomptés. Le manque de temps, dû à la précipitation à se lancer dans l’aventure politique, a des conséquences néfastes sur SeP. Par exemple, les archives stipulent que Jeanine Cornet n’aurait été engagée qu’au mois de juin 1985, même si elle pense se souvenir avoir été approchée par les dirigeants un peu plus tôt. André Piroux et le Design Studio ne peuvent envoyer leur proposition de stratégie pour la communication que le 12 juillet 1985. Ce dernier document indique, par ailleurs, que l’accord sur le concept de la campagne et les slogans doit être effectué pour le 21 juillet.[21] Les mois de juillet et d’août étant traditionnellement consacrés aux vacances, cela laisse peu de temps aux équipes de SeP pour effectuer leur campagne électorale.

Positionnement ? Vous avez-dit positionnement ?

Les tensions avec les organisations du MOC, apparues lors de la mue du mouvement SeP en parti politique, ne facilitent pas la communication. Il y avait certaines réticences, explique Jeanine Cornet, « moi j’étais plutôt pour y aller : “donnons une grande visibilité, faisons connaitre les idées, etc.”. Mais je crois, sans le savoir, qu’à l’intérieur même de l’organisation, on n’était pas exactement d’accord sur les directions. Ça se ressentait ». Quand elle rencontre l’équipe dirigeante de SeP, Jeanine Cornet leur pose quelques questions générales sur les positions du parti : « et là, vous vous rendez compte qu’il n’y a pas unanimité sur la réponse. Et vous vous dites qu’au fond, il faudrait une position pure et claire sur un certain nombre de points. (…) Avec les influences des uns et des autres, vous n’aviez pas de lignes directrices, vous n’aviez pas vraiment de continuité ». Ce manque de clarté est aussi épinglé largement par la presse et vu à l’époque par Diana De Crop comme un « fameux talon d’Achille ».[22] Or, il n’est pas aisé de communiquer efficacement vers l’extérieur si le positionnement n’est pas clairement établi en interne. C’est sans doute une des raisons qui amène La Dernière Heure à qualifier la campagne de SeP de « plutôt discrète »[23], ou Le Soir à remarquer que SeP « a peu fait parler de lui ».[24]

Communiquer, mais à qui ?

La communication de SeP lors de la campagne électorale comprend deux volets. Outre les efforts déployés à destination du grand public et de la presse, évoqués précédemment, les militant·e·s et candidat·e·s de SeP visent « avant tout, les gens du mouvement », selon Diana de Crop. « L’électorat devait être ces gens-là, les gens du MOC, du PSC, de la CSC, etc. Évidemment, on peut dire l’ensemble de la population. Mais avant tout, c’était (…) la mouvance chrétienne, et au passage les gens de gauche. Il y avait quand même un vivier extraordinaire. J’avais l’impression qu’on communiquait avant tout pour ces gens, qui représentaient un sérieux paquet d’électeurs. Si tous ceux-là avaient voté pour SEP… Ils ne l’ont pas fait visiblement ». Dans l’argumentaire préparé par la “Team communication” à destination des militant·e·s, la présence de nombreuses questions évoquant la difficulté des liens avec le MOC semble indiquer qu’en effet, ce déchirement était au centre des débats. Il parait alors logique que pour la base de SeP, convaincue de la légitimité et de l’importance de créer ce parti, il était primordial de persuader l’ensemble du mouvement. Le parti, en opposition à sa propre ambition de créer un parti populaire pluraliste, est tiraillé par ses démons intérieurs. Il fallait, pour Diana De Crop, « faire comprendre aux gens “pourquoi ce parti ?”, pourquoi c’était important de le faire à ce moment-là. En l’occurrence il fallait le dire assez vite parce que, malheureusement, on n’avait pas beaucoup de temps devant soi ». Tellement peu de temps que, de l’enthousiasme débordant présent au début de l’aventure, il ne reste plus qu’un espoir déchu, à l’image du slogan de SeP, nous rappelle Diana De Crop, détourné par les médias en un cruel « Sep c’est parti… c’est par terre ».

Conclusion

Approcher l’expérience SeP par l’angle de sa communication est un processus qui ne peut être réalisé de manière isolée, car il ne serait pas judicieux d’étudier la communication d’une organisation en la dissociant de cette organisation elle-même. Nonobstant, cette approche offre des clés de compréhension différentes pour décoder les difficultés et les réussites auxquelles SeP est confronté lors de sa courte expérience en tant que parti politique. En scrutant la communication déployée par SeP à l’occasion de la campagne électorale, plus précisément lors de la courte période de l’année 1985, on peut tirer plusieurs conclusions.

Dès la transformation en parti politique, l’équipe dirigeante de SeP décide de faire appel à quelques professionnel·le·s pour encadrer la communication. L’émergence de nouvelles techniques de communication politique et leur popularité croissante auprès des hommes et femmes politiques du pays ne sont sans doute pas étrangères à cette décision. Visuels, slogans, formations aux médias, relations avec la presse, postures corporelles et phrases d’accroches sont autant de techniques, parfois innovantes, amenées par la « Team communication » pour enrichir la campagne de SeP.

En plus d’une approche professionnelle et d’une équipe efficace, SeP peut se reposer sur des militant·e·s chez qui, selon Jeanine Cornet, « on ressentait l’enthousiasme, très fort. Ils aspiraient à autre chose, quelque chose de nouveau, plus juste ». Ces différents éléments et quelques belles réussites au niveau de la communication, notamment sur l’image des candidat·e·s, n’ont toutefois pas suffi à éviter l’échec électoral.

La vitesse avec laquelle SeP évolue de mouvement en parti, pour ensuite se lancer dans la bataille électorale est sans doute à l’origine de plusieurs problèmes rencontrés. Jeanine Cornet et Diana De Crop sont en accord sur ce point : outre la dissension avec le mouvement, le manque de temps est un facteur déterminant dans l’échec de SeP. Il entraine précipitation et impréparation dans l’organisation de la campagne, ce qui sera relevé par les médias à l’époque. Cette précipitation n’offre pas, par exemple, l’opportunité à Jeanine Cornet et à Diana De Crop de former les candidat·e·s de manière adéquate. Le manque de personnalités charismatiques dans les rangs de SeP est épinglé par Jeanine Cornet qui l’identifie comme un frein supplémentaire à la réussite, même si SeP a établi ce principe de collégialité en argument de campagne. Elle se souvient également que « ça a été très difficile, car ils ne sont pas parvenus à trouver un positionnement et des réponses qui soient (…) innovantes par rapport à ce positionnement ». La question de la place de SeP sur l’échiquier politique est, en effet, soulevée par les médias de l’époque, pour qui elle n’apparait pas de manière évidente.

Enfin, et c’est symptomatique de la relation œdipienne qu’entretiennent SeP et son géniteur, la communication du parti, malgré les efforts envers les médias et la population en général, est, selon Diana De Crop, surtout tournée vers les militant·e·s du mouvement. La base de SeP s’évertue avec énergie à convaincre le MOC et ses organisations du bien-fondé de sa démarche, de l’importance et de l’urgence qu’il y avait à transformer SeP en parti, de la nécessité de voter pour lui. Il serait d’ailleurs, à ce titre, intéressant de se pencher de manière plus approfondie sur l’impact qu’a pu avoir la dissension avec le mouvement sur le moral, voire le bien-être des militant·e·s de SeP. Comment l’ont-ils/elles vécu, eux et elles qui étaient pour la plupart membres du MOC, de la CSC, de Vie Féminine, des Équipes Populaires ? Et aujourd’hui, se demande Diana De Crop, à l’heure où les droits sociaux sont mis sous pression par les attaques des politiques néolibérales, que penseraient les militant·e·s d’une démarche de ce type ? Aurait-elle un certain succès ? Pour Jeanine Cornet, à qui nous laissons le mot de la fin, SeP est peut-être arrivé trop tôt, avec beaucoup d’émotion et d’enthousiasme, mais ce n’était pas suffisant. Il n’est pas chose aisée de nager à contre-courant de son propre mouvement et « la structure politique fait que, si vous voulez réussir, soit vous jouez avec le système, soit vous jouez contre. Mais si vous jouez contre, vous devez être très, très, très fort. Et ce n’était pas le cas ».

Notes

[1] Pour les raisons qui poussent le MOC à créer SeP, voir notamment Durant Th., « Solidarité et Participation (SeP). Approche chronologique du mouvement et du parti politique (1982-1988) », Dynamiques. Histoire sociale en revue, n° 9, mars 2019, URL : http://www.carhop.be/revuescarhop/index.php/2019/01/25/solidarite-et-participation-sep-approche-chronologique-du-mouvement-et-du-parti-politique-1982-19881/.
[2] Loriaux Fl., « Chronique d’un mouvement social, de 1945 à nos jours », dans Le mouvement ouvrier chrétien 1921-1996. 75 ans de lutte, CARHOP, Evo-Histoire, Evo et MOC, Bruxelles, 1996, p.  199.
[3] Les citations utilisées dans cet article, sauf mention contraire, proviennent de : CARHOP, CARHOP, Dynamiques n° 9, SeP et communication, Interview de Jeanine Cornet par Julien Tondeur, 15 février 2019 et CARHOP, CARHOP, Dynamiques n° 9, SeP et communication, Interview de Diana De Crop par Julien Tondeur, 20 février 2019.
[4] CARHOP, SeP, n° 18 (classement provisoire), Extrait du dossier Team communication, 10 août 1985, p. 5.
[5] CARHOP, SeP, n° 18 (classement provisoire), Extrait du dossier Team communication, 10 août 1985, p. 5.
[6] CARHOP, SeP, n° 18 (classement provisoire), Extrait du dossier Team communication, 10 août 1985, lettre du 12 juillet 1985, p. 24.
[7] CARHOP, SeP, n° 18 (classement provisoire), Extrait du dossier Team communication, 10 août 1985, p. 5.
[8] CARHOP, SeP, n° 18 (classement provisoire), Extrait du dossier Team communication, 10 août 1985, p. 7-8.
[9] CARHOP, SeP, n° 321 (classement provisoire), Radio, télévision, débats publics…, s.d., p. 1-2.
[10] CARHOP, SeP, n° 561 (classement provisoire), Argumentaire, élections législatives du 13 octobre 1985, p. 1-17.
[11] CARHOP, SeP, n° 527 (classement provisoire), Le marketing politique : une affaire de femmes, mini-interview, p. 22.
[12] Expression désignant une réunion de sympathisant·e·s ou de membres de mouvements politiques, principalement utilisée dans le monde anglo-saxon, plus particulièrement en Amérique du Nord.
[13] CARHOP, SeP, n° 18 (classement provisoire), Extrait du dossier Team communication, 10 août 1985, p. 9-11.
[14] CARHOP, SeP, n° 561 (classement provisoire), « Élections législatives. SeP et l’œil de la presse… Un mois avant, un mois après, quelle est l’image de SeP ? », Le Soir, 12 septembre 1985, p. 12.
[15] CARHOP, SeP, n° 561 (classement provisoire), « Élections législatives. SeP et l’œil de la presse… Un mois avant, un mois après, quelle est l’image de SeP ? », p. 12.
[16] CARHOP, SeP, n° 561 (classement provisoire), Présentation du programme, Bruxelles, le 20 septembre 1985, p. 2.
[17] CARHOP, SeP, n° 18 (classement provisoire), Convocation pour le SeP de Gembloux, 15 août 1985.
[18] CARHOP, SeP, n° 321 (classement provisoire), Note de Diana De Crop aux militant·e·s et aux candidat·e·s, s.d., année 1985.
[19] CARHOP, SeP, n° 561 (classement provisoire), « Élections législatives. SeP et l’œil de la presse… Un mois avant, un mois après, quelle est l’image de SeP ? », s.d., p. 19.
[20] Voir Delvaux A.-L., « SeP passé sous silence. Regards croisés de la presse francophone sur SeP », Dynamiques. Histoire sociale en revue, n° 9, mars 2019, URL : http://www.carhop.be/revuescarhop/index.php/2019/01/25/sep-passe-sous-silence-regards-croises-de-la-presse-francophone-sur-sep/.
[21] CARHOP, SeP, n° 18 (classement provisoire), Extrait du dossier Team communication, 10 août 1985, lettre du 12 juillet 1985, p. 26.
[22] CARHOP, SeP, n° 561 (classement provisoire), « Élections législatives. SeP et l’œil de la presse… Un mois avant, un mois après, quelle est l’image de SeP ? », p. 18.
[23] CARHOP, SeP, n° 561 (classement provisoire), « Élections législatives. SeP et l’œil de la presse… Un mois avant, un mois après, quelle est l’image de SeP ? », La Dernière Heure, 11 octobre 1985, p. 15.
[24] CARHOP, SeP, n° 561 (classement provisoire), « Élections législatives. SeP et l’œil de la presse… Un mois avant, un mois après, quelle est l’image de SeP ? », Le Soir, 24 septembre 1985, p. 17.

POUR CITER CET ARTICLE

Référence électronique

Tondeur J., « C’est parti… c’est par terre : la communication de SeP en 1985 », Dynamiques. Histoire sociale en revue, n°9 , mars 2019, mis en ligne le 4 avril 2019. URL : http://www.carhop.be/revuescarhop/

SeP passé sous silence : Regards croisés de la presse francophone sur SeP

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Anne-Lise Delvaux (historienne, CARHOP asbl)

En 1983, de nombreux petits partis, se définissant comme progressistes, sont déjà présents sur l’échiquier politique et gravitent autour des plus grands (Parti Social-Chrétien – PSC, Parti Socialiste – PS). Constatant l’échec du pluralisme institutionnel, le Mouvement Ouvrier Chrétien (MOC) se distancie de ses relais politiques traditionnels (Rassemblement Wallon – RW, Front Démocratique Francophone – FDF et surtout PSC). Il décide de constituer un mouvement « pluraliste, fédéraliste et progressiste »[1] : Solidarité et Participation (SeP). Ce projet est traçable dans les archives de SeP ou par des témoignages, mais c’est aussi via la presse de l’époque qu’il est possible de l’approcher. Que disait cette dernière de ce mouvement, devenu parti politique ? Y a-t-il eu des controverses à son sujet ? La question étant trop vaste pour le format de cette analyse, en voici un aperçu.

Les archives de SeP, conservées et consultables au CARHOP asbl, détiennent une série de revues de presse couvrant la période de 1982 à 1988. Constituées par SeP à titre d’information ou en préparation à un projet clairement défini, ces dernières permettent de cerner ses principales préoccupations politiques, socioéconomiques et culturelles. Celles-ci me sont, désormais, utiles pour réaliser une courte analyse du regard que la presse a porté sur ce mouvement-parti. Si ces revues permettent d’accéder rapidement à l’information sans passer par un dépouillement systématique et chronophage des journaux de l’époque, il ne faut pas en oublier la sélection aléatoire qui en résulte. Cette brève analyse ne prétend donc pas à l’exhaustivité. Le corpus d’articles sera limité à ceux présents dans les revues de presse des archives, en espérant pouvoir livrer un aperçu ciblé sur les réactions suscitées par l’émergence de ce mouvement progressiste. Pour établir la comparaison, le journal La Cité[2] sera confronté à quelques autres organes de la presse francophone. La période analysée commence avec la constitution officielle du mouvement SeP en mars 1983 et prend fin avec les résultats des élections législatives d’octobre 1985.

La Cité : un quotidien entre MOC et SeP

Le journal La Cité est l’organe de presse démocrate-chrétien le plus proche idéologiquement du MOC. Étant donné que ce dernier a initié SeP, le journal nous a semblé être la source à privilégier. En effet, il reflète, par son idéologie, les idées progressistes que SeP souhaite propager. La Cité est, d’ailleurs, le journal qui fournit les articles les plus fréquents et les plus détaillés au sujet de SeP. Le quotidien agrémente régulièrement ses articles d’informations complémentaires, au moyen de témoignages, de reportages, d’entretiens… Un travail que l’on ne retrouve pas dans les autres quotidiens de presse (seule La Libre Belgique fournira également occasionnellement quelques articles plus longs). Qu’ils soient liés aux mouvements de gauche ou à d’autres orientations politiques, les journaux ne semblent pas prêter une attention particulière à SeP. Après dépouillement, les articles qui l’évoquent, lorsqu’ils existent, sont généralement restreints à un encadré et ne dépassent pas le quart de page. Le fait que le mouvement devienne un parti en 1985 n’y changera rien.

Dans la presse, SeP est unanimement présenté comme l’« enfant légitime et désiré du mouvement ouvrier chrétien »[3], mais les quotidiens libéraux et socialistes ne manquent pas d’y voir une ambiguïté œdipienne. Pour y répondre, La Cité insistera plusieurs fois, au fil des ans, sur l’indépendance et l’autonomie de SeP par rapport au MOC. En 1985, c’est encore le cas puisqu’elle relaye en une du journal les paroles de Willy Thys, représentant de SeP, qui disait : « Le MOC a aussi prévu l’autonomie du mouvement et maintenant du parti politique. SeP reste proche du MOC, mais pas dépendant. »[4]. Cependant, quoi qu’en pense La Cité, le lien qu’entretient SeP avec le MOC n’est pas ce qui défraye le plus la chronique.

SeP mouvement – SeP parti

De manière générale, la presse ne semble pas s’intéresser outre mesure à la constitution d’un nouveau mouvement politique belge. Les quelques articles que nous avons dépouillés pour 1983 restent sur le mode de la recension d’un évènement et semblent considérer cette entreprise de manière positive. Y sont soulignés le progressisme du mouvement, l’envie de se dissocier du PSC et de constituer une nouvelle gauche.[5]

Alors que l’arrivée du mouvement progressiste dans le paysage politique a été perçue plutôt de manière positive par les différents organes de presse, il en va autrement lorsqu’il décide de s’organiser en un véritable parti politique le 17 décembre 1983. Si certains journaux emploient le terme de « nouvelle fusée »[6], de « nouvelle gauche » ou de « deuxième gauche »[7], pour parler de SeP, d’autres quotidiens se montrent beaucoup plus réservés à son sujet. « Issue d’un malaise, la création de SeP suscite autant de réserves que d’enthousiasme dans le monde chrétien. Les adversaires de l’initiative veulent en souligner les risques : celui d’un échec cuisant, ou celui d’un éparpillement des voix et d’un affaiblissement supplémentaire de la Démocratie chrétienne, l’aile gauche du P.S.C. »[8], écrit-on assez objectivement dans La Meuse. C’est la « poursuite de l’émiettement des partis politiques belges », conclut Le Vif.[9]

Le satirique Pourquoi Pas ? qualifie l’initiative de « très sympa » et reconnaît l’envie de nouveauté, mais l’hebdomadaire libéral termine son article de manière plus sarcastique : « souhaitons simplement à ces jeunes gens de ne pas servir de sas d’entrée vers le parti socialiste ».[10] L’arrivée du nouveau parti suscite, en effet, surtout des réactions pour son alliance possible avec le PS. Cette crainte est partagée par les démocrates-chrétiens qui ne souhaitent pas non plus voir le nouveau parti s’allier à l’« ogre socialiste[11] ». Ce dernier a, en effet, la réputation d’absorber les autres petits partis progressistes qui gravitent autour de lui, et ils sont légion en 1985 (RW, Écolo, Parti Communiste Belge – PCB). Il y a ainsi un véritable scepticisme de la presse, toutes tendances confondues, sur la capacité de SeP à se démarquer du PS, sans y être intégré. La Cité relaye d’ailleurs le discours du président du PSC, Gérard Deprez, qui dénonce : « l’aveuglement politique de ceux qui, sous le couvert d’un soi-disant progressisme, font le jeu du PS et affaiblissent la force politique des travailleurs chrétiens ».[12]

L’originalité de SeP ? Une question qui fait débat

La crainte de voir SeP se rallier au PS est réfutée par La Cité à plusieurs reprises, notamment au discours du premier « 1er mai » de SeP à Walcourt en 1985. Lorsque Willy Thys (au nom de la présidence collective de SeP) explique la nouveauté de son parti, il affirme que : « Les chrétiens de gauche ont le désir de sortir de ce clivage tout en se démarquant du comportement partisan du Parti socialiste ».[13] Le porte-parole souhaite toutefois « un véritable dialogue égalitaire entre progressistes soucieux de promouvoir, à Bruxelles comme en Wallonie, une majorité capable de mener une politique de changement face à la politique socialement injuste et économiquement inefficace de la coalition PRL-PSC-CVP-PVV ».[14]

Le nouveau parti semble ouvert au dialogue socialiste. (CARHOP, SeP, n° 83 (classement provisoire),  » 1er mai : Un SeP dans les vignes de Spitaels », Vers l’Avenir, 1er et 2 mai 1985).

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Solidarité et Participation et Écolo : destins croisés

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Geneviève Warland (historienne, UCLouvain)

Les années 1960 à 1980 ont été marquées tant par des mouvements de contestation politique que par des crises économiques au plan international comme en Belgique. Pour ce dernier pays, les moments marquants sont les grèves de l’hiver 1960-1961 révélant l’écart entre le Nord et le Sud de la Belgique et provoquant un réveil wallon, l’affaire de Louvain en 1968 comme moment de crispation du problème communautaire et le choc pétrolier du début des années 1970 suivi par une récession importante. Dans ce contexte, les gouvernements se succèdent – que l’on se rappelle les gouvernements Martens, allant de Martens I en 1979 à Martens IX en 1991. Au début des années 1980, le gouvernement social-chrétien et libéral Martens-Gol fait voter à plusieurs reprises des pouvoirs spéciaux afin de mener une politique d’austérité visant à assainir les finances publiques et à accroître la compétitivité des entreprises. Le chômage progresse.

Dans ce contexte où les inégalités sociales augmentent, où les tensions communautaires s’approfondissent et où les revendications pour une plus grande participation des citoyens à l’exercice du pouvoir politique se font entendre, de nouveaux partis à tendance régionaliste émergent : tels le Rassemblement wallon (RW) – qui devient rapidement la deuxième force politique en Wallonie au cours des années 1960-1970 – et le Front Démocratique des Francophones (FDF) à Bruxelles. D’autres partis de type fédéraliste, insistant sur la décentralisation de la décision au niveau des quartiers et des communes pour redistribuer le pouvoir confisqué par les partis traditionnels, apparaissent dans les années 1970-1980. Ils se situent à gauche de l’échiquier politique et entretiennent des liens étroits : ils se nomment Écolo et Solidarité et Participation (SeP). Ces deux partis, l’un toujours sur la scène politique belge en 2019 et l’autre à la durée de vie très courte, sont issus, pour le premier, d’un mouvement de citoyens et, pour le second, d’un mouvement social.

SeP : un météore en politique

SeP est créé en 1982 par des membres du Mouvement Ouvrier Chrétien (MOC) souhaitant une formation de gauche, pluraliste, non-confessionnelle et se distinguant du Parti Socialiste (PS). Ce mouvement, qui se transforme rapidement en parti, se définit comme « nouveau, ouvert, pluraliste et progressiste ».[1] Son nom énonce les deux axes de sa politique : d’un côté, la « solidarité » entre travailleurs et sans-emplois, entre jeunes, adultes et personnes âgées, entre malades et bien-portants, entre régions rurales et urbanisées ; de l’autre, la « participation » dans le but d’associer le citoyen à l’élaboration des décisions. Le modèle démocratique dont SeP se revendique est l’autogestion, autrement dit un modèle de démocratie participative ou délibérative et non pas seulement représentative. L’absence de référence à la famille politique chrétienne dans le nom même de ce mouvement atteste la volonté à la fois de se démarquer d’un parti social-chrétien jugé trop conservateur et d’attirer des militants progressistes venant d’autres horizons.

Tract d’Écolo et SeP aux élections législatives, 1987 (CARHOP, SeP, n°433 (classement provisoire)).

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Questionner le sens du travail social, hier et aujourd’hui

En 1977, la revue Contradictions entame une réflexion sur le travail social. L’un des objectifs du comité de rédaction est de contribuer à établir à la fois « une mémoire et une analyse théorique de différents domaines où des travailleurs sociaux sont en lutte ». Aujourd’hui, que reste-t-il de cette réflexion sur le travail social, critique mais « qui entendait aussi aller de l’avant dans l’invention de nouvelles pratiques et de nouveaux rapports entre les travailleurs sociaux, les usagers et leurs employeurs »? Revue Contradictions, n°19-20, 1979, p.2.

Éditorial

Christine Machiels (directrice du CARHOP asbl)

Aujourd’hui comme hier, les travailleurs sociaux s’interrogent sur le sens de leurs pratiques professionnelles et sur les finalités implicites de leur travail. Pour nourrir le questionnement contemporain, on peut s’inspirer de ce que les travailleurs sociaux d’une génération précédente ont pu témoigner de leur métier, de leurs pratiques. La période 1970-1980 est en effet marquée par une interrogation radicale sur l’existence même du travail social comme corps professionnel et mode d’intervention de la société sur elle-même, mais aussi par un champ d’expérimentation, d’exploration en vue de renouveler les pratiques. Pourquoi ? Quels sont les questionnements ? Ont-ils évolué ? Quelles sont les issues ou les alternatives proposées ?

Ce court argumentaire, que je vous livre dans sa première mouture, a servi de point de départ à la construction des numéros 7 (septembre 2018) et 8 (à paraître) de la revue Dynamiques. Histoire sociale en revue, dédiés au sens du travail social hier et aujourd’hui. Rédigé à plusieurs mains, il est le fruit d’une réflexion menée par une poignée d’enseignant·e·s en histoire sociale, impliqués dans la formation de bachelier Assistant social, qui se réunit régulièrement au CARHOP[1]. Le pari est alors de lancer l’idée d’une histoire partagée entre anciens et futurs praticiens… Ce dossier explore les possibilités d’ouvrir ce chantier d’histoires, de faire surgir les sources et ressources qui l’éclairent, de transmettre des questionnements d’hier pour mieux les prolonger aujourd’hui.

Notes

[1] Ce groupe se réunit sous l’impulsion de Paul Lodewick à partir de 2015. Il est composé de Pierre Tilly (coord.), Christine Machiels, Luc Blanchard (HELHa), Florence Loriaux (HELMo), avec le soutien du CARHOP. Ce projet s’inscrit dans le cadre d’une réflexion initiée par l’ABFRIS (Association belge francophone pour la formation, la recherche et l’intervention sociale) sur les mutations du travail social, qui donnera lieu à une exposition réalisée par La Fonderie à la fin de l’année 2018. Le comité de lecture des n°7 et 8 de Dynamiques est en partie une émanation de ce groupe d’enseignants, avec également la contribution de Renée Dresse (CARHOP, ISFSC).

Quand la situation fait la fonction. Agir en travailleur social

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Lionel Francou (doctorant en sociologie à l’UCLouvain et professeur invité à l’ISFSC, filière assistant social

En Fédération Wallonie-Bruxelles, le paysage des politiques sociales et socioculturelles (dont l’éducation permanente) s’est complexifié institutionnellement lors de ses transformations successives depuis la seconde moitié du 20e siècle. Face aux demandes des usagers, les professionnels de terrain sont amenés à redéfinir les contours du métier de travailleur social au fil de leurs pratiques.

Ces dernières décennies, les politiques qui entendent produire des effets sur « le social » se sont complexifiées, notamment du fait de la superposition de référentiels hérités d’époques successives (marquées par des points de rupture comme la crise des années 1970, mais aussi des processus de fond comme l’essor du new public management) ayant dessiné des discours et logiques d’action spécifiques, qui coexistent désormais et dont la complémentarité n’est pas toujours éprouvée. Comme l’explique Jacques Moriau[1], en Belgique, le secteur associatif s’est transformé en profondeur au cours du 20e siècle, allant d’une structuration initiale en piliers au triomphe de l’appel à projets, en passant par la reconnaissance des initiatives issues de mouvements sociaux, qui se sont ensuite professionnalisées (comme l’alphabétisation, l’accompagnement scolaire ou une série de mouvements visant à la démocratisation de la culture). On assiste à une superposition progressive de différentes logiques et à la multiplication de métiers du « social » (animateurs socioculturels, intervenants sociaux, médiateurs sociaux…) allant de pair avec la formation de ce que certains auteurs ont qualifié de « nouvelles règles du social »[2]. Ce contexte conduit à s’interroger sur la porosité des frontières entre ces différents métiers et sur ce qui amène un professionnel à s’identifier ou non à la figure du travailleur social (un diplôme, une pratique, une éthique, des missions…).

Au sein des institutions de la lutte contre la pauvreté, comme les CPAS ou le secteur du sans-abrisme, où les travailleurs ont affaire à des usagers en situation de (grande) précarité par rapport auxquels ils poursuivent des objectifs très ciblés, individuels, d’accompagnement et d’aide sociale (à la fois financière et matérielle), le travail social prend des contours assez clairs. Dans d’autres domaines du « social », les travailleurs font face à des situations plus floues, où leur apport est moins évident, leur intervention moins décisive ou en tout cas ses effets moins directement visibles et quantifiables. Tant les politiques sociales territorialisées[3] que l’éducation permanente, malgré des différences de principes et de modalités d’action marquées, reposent sur des intervenants dont le lien au travail social est ambivalent. Comme l’explique Didier Vrancken[4], le travail social s’est professionnalisé tout en se spécialisant, ce qui le rend, tout particulièrement en Belgique, « diversifié, difficilement cernable, voire même quantifiable », et ce d’autant plus qu’il prend en grande partie forme au sein d’associations subsidiées, plutôt qu’au sein d’institutions étatiques, le tout dans un système institutionnel complexe.

Professionnalisation et spécialisation des métiers du social

Alors que le travail social s’est professionnalisé tout au long du 20e siècle[5] – malgré l’émergence de « petits boulots du social » et de nouvelles formes de volontariat[6] –, développant ses pratiques et se dotant de formations ad hoc, mais aussi de contrats de travail, d’horaires et de rémunérations, il s’est aussi spécialisé, chaque secteur se dotant d’objectifs, d’usagers-cibles ou de méthodologies spécifiques. Dans ce texte, j’entends mettre en avant cette spécialisation fonctionnelle des métiers du social, redoublée par le succès de la logique de l’appel à projets, d’une part, et la manière dont en situation, dans la relation à l’usager, l’intervenant social se trouve régulièrement placé face à des dilemmes qui l’obligent à poser des arbitrages entre différentes valeurs (entre autres professionnelles et morales) qui sous-tendent son action, d’autre part.

Je m’appuierai pour ce faire sur ma recherche doctorale en cours qui porte sur l’action publique en matière de « vivre-ensemble » à Bruxelles et sur les conditions de sa mise en œuvre par différents professionnels de terrain. Dans le cadre de cette recherche, j’ai mené entre 2015 et 2018 près de soixante entretiens approfondis, réalisé plusieurs dizaines d’observations directes et formé un corpus de documents (textes législatifs et réglementaires, littérature grise, flyers…). Je me pencherai particulièrement ici sur des entretiens réalisés avec des travailleurs évoluant dans les secteurs de la cohésion sociale et de l’éducation permanente. Alors que l’éducation permanente a été formalisée en 1976 au moyen d’un décret qui entendait promouvoir une action publique émancipatrice passant par la reconnaissance de l’expertise d’un tissu associatif, sa mise en œuvre concrète s’est heurtée à une révision à la baisse des moyens financiers et à « une logique de rationnement progressivement de plus en plus nette [qui] s’est imposée dès le départ »[7]. Quant à la politique de cohésion sociale menée par la Commission communautaire française (COCOF) de la Région de Bruxelles-Capitale, elle finance essentiellement des activités visant à suppléer d’autres politiques pour apporter des réponses à une série de problématiques sociales touchant particulièrement certains territoires bruxellois (soutien scolaire ; alphabétisation et cours de français ; permanences sociojuridiques ; échanges interculturels entre citoyens…). Ces deux politiques publiques ont en commun qu’elles financent souvent des associations qui sont également subsidiées par ailleurs – que ce soit par nécessité financière ou du fait d’une évolution du projet de la structure[8] –, cumulant l’inscription dans l’une de ces deux politiques avec l’autre, ou avec l’insertion socio-professionnelle, par exemple, ce qui peut créer des tensions entre des logiques d’action parfois difficilement compatibles. C’est d’autant plus le cas dans un contexte où « c’est désormais la logique du projet, du contrat, de la convention… ou encore du mandat qui prévaut »[9], ce qui place « une multitude d’institutions en concurrence pour s’approprier des ressources limitées, obligées de s’adapter constamment aux formulations changeantes d’un politique avant tout soucieux de court terme »[10]. Ces deux politiques partagent aussi le fait qu’elles privilégient majoritairement le travail en groupe à l’accompagnement individuel. Aucune des deux n’impose l’embauche de travailleurs disposant de diplômes spécifiques, ce qui débouche sur une diversité de profils importante (travailleurs sociaux, animateurs, formateurs…). Celle-ci est d’autant plus grande que, comme le souligne Jean-François Gaspar, en Belgique francophone, les formations d’assistant social, surtout, mais aussi d’éducateur spécialisé ou d’infirmier en santé communautaire, mènent aux « métiers canoniques du travail social ». Quant aux « animateurs », ils peuvent tout aussi bien avoir obtenu un diplôme de l’enseignement secondaire (après avoir suivi une filière technique de qualification), de différentes formations dispensées dans les hautes écoles, ou être passés par des formations en communication dans l’enseignement supérieur.[11]

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Les universités ouvrières : un enjeu contemporain

 

De gauche à droit : Université populaire  Quart Monde, 1996 (collection ATD Quart Monde) ; pochette de disque produit par le CASI-UO (collection Carhop) ; couverture  les Cahiers du fil rouge, n°15, 2010 (collection Carhop) ; collection Université des femmes ; brochure de l’Université syndicale FGTB (collection CEPAG).

 

Éditorial

 Les universités ouvrières toujours populaires !

 Après avoir présenté dans la précédente revue des expériences d’éducation populaire nées en Wallonie et à Bruxelles à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle, Dynamiques consacre ce double numéro aux universités populaires mises en place durant la période des Trente Glorieuses. En effet, après la Seconde Guerre mondiale, les initiatives se sont poursuivies et multipliées afin de répondre aux demandes des couches multiples du tissu social (immigrés, précarisés, ouvriers…) et en développant des objectifs spécifiques. Consacrer un double numéro à cette problématique s’est avéré nécessaire d’un point de vue historique tant en raison de la diversité des publics concernés que de la multiplicité des questionnements, des sources et des méthodes. Le vaste chantier de recherches, ouvert par le CARHOP, sur l’histoire particulière des universités populaires inscrite dans l’histoire de la démocratie culturelle est encore loin d’être clos.

L’émergence de nouveaux mouvements sociaux apportant une réflexion critique sur l’éducation et la production des savoirs n’est certes pas étrangère au renouveau de ce courant, sans parler de l’impact de Mai 68 (dont le 50e anniversaire s’apprête à être célébré) qui revendique une « université autrement », démocratique et ouverte aux classes populaires, ouvrières et paysannes.

Outil de formation continue et d’émancipation, l’université populaire contemporaine veut aussi amener ses participants à un engagement citoyen et une action militante. On ne compte plus aujourd’hui le nombre d’institutions se revendiquant du label « populaire » qui retrouve ses lettres de noblesse. Loin d’avoir dressé un inventaire complet de toutes les initiatives, Dynamiques vous invite à découvrir quelques-uns de ces projets nés dans des contextes socio-économico-politiques particuliers et ayant pour objectif d’« ouvrir un espace démocratique autour de réflexions sur les enjeux de notre société, tout en voulant redynamiser l’idée que l’avenir est ouvert par l’émancipation et la transformation sociale »[1].

Notes

[1] http://uccn30.blogspot.fr/ cité dans Richez J.-C., Les universités populaires en France. Un état des lieux à la lumière de trois expériences européennes : Allemagne, Italie et Suède, INJEP Notes & rapports/Rapport d’étude, 2018/1, p. 52 http://www.injep.fr/sites/default/files/documents/rapport-2018-01-univpop.pdf