Images et visages d’une grève de femmes (RTB-BRT, 1966-2016)

Alexandra Micciche et Anne Roekens (Historiennes, UNamur)

Le présent article est centré sur la question d’un éventuel rôle du média télévisuel dans la perception et dans la commémoration de la grève des femmes de la Fabrique nationale d’armes de Herstal (FN), du printemps 1966 jusqu’à aujourd’hui. La problématique nous a semblé pertinente puisque tout mouvement de contestation vise à accroître sa visibilité sociale via l’espace public (réel ou virtuel), puisque la télévision devient justement un média de masse dans les années 1960 et puisque les rapports entre images et femmes soulèvent, depuis le 19e siècle, une certaine ambiguïté. Dans un de ses derniers ouvrages, Nancy Huston décèle ainsi une tension contradictoire entre l’essor du féminisme d’une part et le développement de la photographie et du cinéma : alors que des femmes réclament leur émancipation et un statut de sujet à part entière, le « règne de l’image » impose et sublime la beauté physique de ces mêmes femmes, dès lors davantage apparentées à des objets[1].

Approche quantitative

Marie-Thérèse Coenen avait déjà posé le constat, le dépouillement des archives accessibles aujourd’hui n’a pu que le confirmer : la couverture télévisuelle de la grève  a été faible et tardive[2]. Comme le représente le tableau ci-dessous, les bases de données et les archives écrites de la RTB(F) ne rendent compte de l’existence que d’une émission et de trois sujets de JT diffusés entre le 21 mars et le 1er mai 1966[3].  Ni la BRT, ni Belgavox n’ont été plus prolifiques : trois sujets de journal télévisé et un magazine pour l’une ; une seule actualité pour l’autre.

  RTB(F) BRT-VRT Autres
1966 1 émission + 3 sujets d’actualité en 1966 (entre 21 mars 1966 et 1 mai 1966) 3 sujets d’actualité et une émission (entre 25 avril 1966 et 2 juin 1966) Un sujet d’actualité Belgavox (non daté précisément – sans doute début mars 1966)
1966-2016 18 productions télévisuelles qui font référence a posteriori à la grève (entre 21 novembre 1972 – 16 août 2016) Une production télévisuelle qui fait référence a posteriori à la grève (25 novembre 2004) « Femmes-machines  », M.-A. Thunissen (1996) – « L’Europe des luttes – Femmes en colère », Ph. Delporte (production RTBF, 2006)

Dans les années qui suivent, le mouvement de contestation est peu évoqué par le petit écran : jusqu’à aujourd’hui, on ne dénombre que dix-huit productions ertébéennes (essentiellement réalisées dans les vingt dernières années) et une seule de la BRT faisant référence à la grève. Par contre, celle-ci a fait l’objet de deux documentaires, Femmes-machines de Marie-Anne Thunissen et une édition de l’Europe des luttes, Femmes en colère, réalisée par Philippe Delporte et coproduits par la RTBF, respectivement en 1996 et en 2006.

Le faible nombre de productions et l’absence totale de références télévisuelles à la grève des femmes entre 1972 et 1996 posent question en soi. Certes, l’usage du conditionnel reste de mise puisque nos recherches sont tributaires de l’état de conservation et de l’accessibilité des archives télévisuelles (qui pourraient expliquer partiellement la rareté des sources retrouvées). Il reste pourtant étonnant qu’aucune mention supplémentaire ne puisse être relevée dans les bases de données des opérateurs. De surcroît, la répartition chronologique s’avère finalement assez logique : la résurgence de la grève des femmes à la télévision, en 1996, au sein d’un JT de la RTBF intervient l’année du 20e anniversaire de la grève, dans le sillage de la sortie du documentaire Femmes-machines et de la publication de la synthèse historique de Marie-Thérèse Coenen[4]. L’évocation croissante de la grève de 1966 peut également s’expliquer par le fait qu’elle est de plus en plus corrélée à la problématique de l’égalité salariale qui a entretemps gagné en acuité et en actualité[5].

Approche qualitative
Les images « d’alors »

Si l’on prend en considération les images qui ont été tournées et diffusées au moment de la grève des femmes, Il convient en premier lieu de déplorer la dispersion des fonds qui se caractérisent même par une disjonction entre les sons et les images, conservés séparément. Dans la mesure où la plupart des reportages des années 1960 consistent en des commentaires lus en direct et apposés sur les images filmées[6], la RTBF et la VRT ne conservent, dans le meilleur des cas, que des fragments muets. Quand ils ont été conservés, les textes ne sont, eux, plus accessibles que sous forme écrite (et non sonore) : la Sonuma dispose ainsi des conduites (incomplètes) des JT francophones, les Archives générales du royaume (AGR) conservent sur microfilms les conduites de la VRT, marquées hélas par une lacune concernant la période 1965-1968[7]. En ce qui concerne la grève des femmes, nous avons pu visionner, au final, trois fragments (muets) de journal télévisé (2 pour la BRT, 1 pour la RTB) et lire quelques commentaires francophones de journaux télévisés. Par contre, d’autres reportages d’époque ont bel et bien gardé leur intégrité audiovisuelle : en l’occurrence, sont consultables en son synchrone une actualité Belgavox (de début mars 1966) et deux numéros de magazines (le numéro de Neuf millions[8] du 6 avril 1966, pour la RTB et le numéro de Penelope[9] du 3 mai 1966, pour la BRT).

Il nous a semblé pertinent de dégager trois angles d’approche de ce corpus audiovisuel du printemps 1966. La première question est de savoir quels aspects de la grève ont été enregistrés par les caméras et micros de la RTB et de la BRT. Les reportages consacrés par les chaînes publiques belges au mouvement de contestation sont marqués de deux biais : d’une part, comme cela a été annoncé, il semble que les opérateurs télévisuels réagissent tardivement aux événements. D’autre part, – et cela relève des limites inhérentes au journalisme, les reporters se déplacent le plus souvent pour couvrir des événements qui sont prévisibles. Il s’agit en l’occurrence, des assemblées générales hebdomadaires à La Ruche, les événements d’envergure nationale comme la marche du 25 avril, le défilé du 1er mai ou la manifestation organisée le 2 juin par le comité À travail égal, salaire égal. Il en résulte que les sujets d’époque représentent des prises de parole à la tribune, des applaudissements et des sourires dans la salle, des défilés calmes et disciplinés, où le cameraman a pu sans danger se placer au cœur de la manifestation. Les images sont donc marquées par un certain décalage temporel et thématique par rapport aux aspects diversifiés et évolutifs de la grève des femmes. Elles occultent notamment le lancement spontané de la grève ou les heurts violents souvent évoqués par les témoins directs. Si la télévision d’alors véhicule une représentation « adoucie » de la grève, elle n’en joue pas moins un rôle de porte-voix des revendications ouvrières puisqu’elle accroit logiquement la visibilité publique des slogans et supports de communication. L’orientation des caméras vers les calicots, les tracts et les affiches du mouvement diffusent le slogan À travail égal, salaire égal bien au-delà des rues de Herstal. Sans que l’on puisse l’apprécier de manière précise, les télévisions jouent là un rôle actif, certes avec retard, dans l’événementialisation de la grève. A posteriori, il convient de souligner également que ce rôle d’enregistrement des manifestations revêt un intérêt archivistique puisque les reportages gardent une trace concrète des défilés et manifestations et sont ainsi susceptibles d’enrichir le « patrimoine du monde ouvrier » des supports de communication qui n’auraient pu être conservés sous format papier.

Archives VRT, Journal télévisé, 1er mai 1966. Défilé du 1er mai 1966 à Bruxelles : le reportage de la BRT apporte des informations supplémentaires par rapport aux descriptions, pourtant méthodiques, présentées dans les colonnes du Drapeau Rouge. Ici, un char combinant les revendications des ouvrières de la FN à la traditionnelle imagerie communiste.
Archives VRT, Journal télévisé, 1er mai 1966. Défilé du 1er mai 1966 à Bruxelles : le reportage de la BRT apporte des informations supplémentaires par rapport aux descriptions, pourtant méthodiques, présentées dans les colonnes du Drapeau Rouge. Ici, un char combinant les revendications des ouvrières de la FN à la traditionnelle imagerie communiste.
Archives Sonuma, Bulletin d’actualité, 1 mai 1966. Défilé du 1er mai 1966 à Bruxelles. Charlotte Hauglustaine fait ici figure de fer de lance du mouvement : le poing levé, tenant un calicot « les femmes de la FN Herstal luttent pour toutes les femmes », elle chante « Le travail, c’est la santé… ». Le montage du sujet d’actualité fait précéder et suivre ce portrait d’images de femmes qui, dans un champ-contrechamp, apparaissent comme les destinataires du geste et du chant de l’ouvrière de la FN. Cette séquence donne ainsi une certaine envergure au mouvement de contestation tout en le circonscrivant à des cercles féminins.
Archives Sonuma, Bulletin d’actualité, 1 mai 1966. Défilé du 1er mai 1966 à Bruxelles. Charlotte Hauglustaine fait ici figure de fer de lance du mouvement : le poing levé, tenant un calicot « les femmes de la FN Herstal luttent pour toutes les femmes », elle chante « Le travail, c’est la santé… ». Le montage du sujet d’actualité fait précéder et suivre ce portrait d’images de femmes qui, dans un champ-contrechamp, apparaissent comme les destinataires du geste et du chant de l’ouvrière de la FN. Cette séquence donne ainsi une certaine envergure au mouvement de contestation tout en le circonscrivant à des cercles féminins.

Le deuxième niveau de lecture des reportages télévisuels conduit à les considérer non plus seulement comme des modes d’enregistrement de portions de réel mais comme des discours portés sur l’événement.  À ce titre, les émissions de télévision peuvent révéler le positionnement de l’instance médiatique par rapport aux faits contestataires. À cet égard, ce sont les reportages conservés dans leur intégrité audiovisuelle qui sont les plus éloquents puisque ce sont bien souvent les commentaires qui orientent l’interprétation des images. Les sons enregistrés sont d’autant plus intéressants qu’ils constituent une « nouveauté » dans la couverture de l’actualité sociale par les chaînes publiques belges. En effet, au cours de l’hiver 1960-1961, la RTB et la BRT n’avaient réalisé que des reportages en voix off sur les événements et étaient restés fidèles au fonctionnement contraignant de feu l’INR qui avait pour ligne de conduite, en cas de conflit social, d’exclure toute interview dans la mesure où, selon le conseil de gestion « un son capté unilatéralement deviendrait un instrument de propagande et d’excitation des esprits »[10]. Contrairement à ces images « bâillonnées »  de l’hiver 1960, les reportages de la RTB et de la BRT du printemps 1966 donnent bel et bien la parole aux femmes grévistes, au premier rang desquelles on trouve Charlotte Hauglustaine, Jenny Magnée et Rita Jeusette. Les ouvrières disposent dès lors d’une tribune médiatique.

Cela ne fait pas pour autant de ces émissions des discours à charge. Loin s’en faut ! Certes, le magazine Penelope manifeste un engagement féministe patent : les femmes y prennent la parole, face caméra, dans un cadre neutre ; elles y exposent leurs revendications en référence au traité de Rome. Le média relaye alors pleinement la contestation des grévistes. Par contre, le magazine Neuf millions d’avril 1966 porte un regard moins favorable aux ouvrières de la FN. À l’entame de l’émission, le journaliste Pierre Manuel expose les revendications des femmes, tout en soulignant que « ces femmes ont d’ailleurs provoqué le chômage forcé de plusieurs milliers de travailleurs » et en présentant point par point les réponses de la direction et des organisations patronales qui estiment que la grève est illégale, que la question de la classification des fonctions doit être réglée au niveau national et que le rendement de la femme n’est de facto pas identique ou équivalent à celui de l’homme (en raison des fréquentes absences du personnel féminin). Pendant une bonne vingtaine de minutes, le reporter va à la rencontre du comité de grève et de quelques femmes et de leur famille à leur domicile. La parole est certes donnée à Charlotte Hauglustaine, Jenny Magnée et d’autres. Pourtant, les questions posées par Pierre Manuel sont très orientées. Aux grévistes, il demande :

– « On dit que les femmes sont incapables de s’organiser – les hommes disent ça. Qu’en pensez-vous ? »

– « on dit que certains n’ont pas compris ce qu’était le traité de Rome ».

– « La direction dit que les femmes sont plus souvent absentes, qu’est-ce que vous pouvez répondre à ça ? »

– Aux hommes qu’il interroge en aparté, il demande ; « entre nous, comme ça, vous trouvez que les revendications sont justifiées ? ».

Faussement naïves, de telles questions ont le mérite de provoquer la réaction des femmes et des hommes interrogés qui répondent souvent de manière contradictoire. Pourtant, ces questions n’en témoignent pas moins d’une série de stéréotypes et d’idées reçues sur la grève et sur la condition « de la femme en général, de la femme qui travaille en particulier » (selon les mots de Pierre Manuel lui-même). S’agit-il d’une formule rhétorique ou d’un parti pris du journaliste ? Le doute est permis.

 

Ce qui est clair, cette fois, c’est le ton paternaliste, voire condescendant, qui est utilisé quand le reportage évoque le paiement des indemnités de grève. En soi, les images des femmes grévistes qui font la file pour toucher de quoi nourrir leur famille pourraient constituer un signe fort de solidarité qui fonde le mouvement contestataire. Loin de mettre en évidence la détermination des ouvrières, la séquence apparente l’encaissement de l’indemnité comme un geste banal qui aurait simplement intégré le quotidien banal des femmes de la FN. La conjonction d’une musique légère, d’un commentaire badin et des images d’enfants dans les bras et de sacs à commission aux mains des femmes évacue toute dimension combattive du propos journalistique. Bref, il ne suffit pas de donner à voir ou à entendre des phénomènes de contestation pour en servir la cause.

Même si la congruité du corpus visionné incite à la prudence, une troisième question peut être formulée à l’égard de l’existence de représentations genrées telles qu’elles seraient véhiculées par la télévision belge des années 1960. La plupart des femmes grévistes sont représentées comme des militantes dignes et soucieuses de défendre leur statut de sujet égal de l’homme. Visuellement, cela se traduit par les actions organisées en-dehors de la présence de la caméra : cette dernière ne fait alors qu’acter et relayer les harangues des meneuses, les foules rassemblées, l’assurance d’une femme qui interpelle un homme lui faisant remarquer que « c’est rare, un homme-machine ! ». Subrepticement, se glissent pourtant des images plus « glamour » de certaines femmes qui s’apparentent alors davantage à des objets agréables à l’œil. Des gros plans de visages de jeunes femmes sont saisis dans le public de La Ruche ou dans l’entourage du comité de grève. Et puis, surtout il y a cette bribe de l’actualité de la BRT sur la manifestation du 2 juin, qui filme une jolie manifestante du bas vers le haut, comme pour souligner la silhouette longiligne de l’intéressée. Sans doute s’agit-il d’un réflexe quasi inconscient du caméraman. Néanmoins, il nous semble interpellant de trouver une telle image dans le contexte d’une lutte qui vise justement l’émancipation des femmes.

Les discours a posteriori

En matière de mémoires télévisuelles, il convient, dans un premier temps, de s’intéresser aux mobiles de ce retour dans le passé : pour les références dominantes, c’est-à-dire les émissions se consacrant entièrement à la grève, les anniversaires constituent, sans surprise, des moments-clés tout comme la journée internationale des droits des femmes célébrée le 8 mars. Les références plus ponctuelles, quant à elles, apparaissent dans le cadre d’émissions consacrées au travail féminin ou à la condition féminine, en général. Le mouvement s’illustre dans le cadre de l’actualité politique, en 2003, lorsqu’ECOLO lors d’un de ses congrès, effectue une filiation entre son action en faveur des droits féminins et celle des ouvrières de l’usine de Herstal. Enfin, la grève des femmes apparaît dans la rubrique culturelle d’un JT de 1996, par le biais d’un sujet évoquant le documentaire Femmes-machines parmi d’autres productions télévisuelles qui ont marqué l’année.

La majorité de ces productions recourent à des images d’archives. S’il est possible de reconstituer la trajectoire de certaines images (des actualités jusqu’aux documentaires historiques), il n’est pas aisé de déterminer précisément quels opérateurs étaient présents sur les lieux à l’époque et de quel reportage provient chaque image du fait du contexte problématique de la conservation des archives audiovisuelles et surtout, de l’absence de métadonnées fiables. Ce problème semble avoir également touché, dans une autre mesure, les chaînes télévisées puisqu’on peut observer une véritable surreprésentation de certaines images par rapport à d’autres. Ces images sont ressassées au fil des années au point de devenir de véritables « leitmotive visuels », comme a pu l’observer Anne Roekens pour la grande grève de l’hiver 60-61[11]: à force d’être rediffusées, elles deviennent des « lieux de mémoire » au même titre que la chanson Le travail, c’est la santé ou le fameux slogan À travail égal, salaire égal devenus de véritables gimmicks.

Ces leitmotive visuels et sonores participent à la construction de mémoires médiatiques dont on peut dégager plusieurs facettes communes. Le mouvement est le plus souvent présenté comme un tournant historique, unanimement suivi par tous, par les femmes, mais aussi les hommes et les syndicats. Ce n’est qu’à de rares exceptions, comme au sein de l’émission Écran témoin ou du documentaire de Philippe Delporte, qu’une certaine nuance est apportée à ce propos. De plus, la grève ne constitue pas seulement un événement majeur au regard de l’histoire belge, mais aussi de l’histoire européenne et même internationale. En témoigne la récurrence des images du discours enthousiaste d’une syndicaliste française lors d’un meeting à La Ruche vantant l’action des ouvrières ou encore l’insistance sur l’existence d’un véritable soutien international au mouvement.

Sans grande surprise, les images d’archives sélectionnées et remontées rendent compte d’une grève consensuelle, effectuée dans la retenue et le calme. La musique, souvent joyeuse, apposée sur de nombreuses images de rangs disciplinés de grévistes souriant à la caméra vont ainsi à l’encontre des interviews des témoins de l’époque révélant la férocité du mouvement. L’image, particulièrement présente au sein du corpus, d’un défilé capturé depuis le centre du cortège apparaît particulièrement révélatrice à cet égard.

Archives VRT, Histories, 25 novembre 2004.
Archives VRT, Histories, 25 novembre 2004.

Pour autant, ce caractère consensuel n’enlève rien au fait que la grève constitue un véritable tournant historique puisqu’elle est souvent interprétée et présentée comme élément déclencheur de l’émancipation féminine européenne et même du mouvement féministe par le biais, notamment, de témoignages postérieurs ou encore la rediffusion d’interviews de l’époque insistant sur ce point. Il est aussi intéressant de remarquer qu’au sein de ces émissions, la grève est reliée à d’autres grands jalons historiques de l’émancipation féminine en Belgique comme l’Affaire Peers, la légalisation de l’avortement et le vote des femmes. C’est d’ailleurs à ce titre que les Ecolos convoquent la mémoire de la grève des femmes de la FN pour se placer dans la lignée des avancées acquises par les femmes.

Archives VRT, Histories, 25 novembre 2004.
Archives VRT, Histories, 25 novembre 2004.

Si l’on compare les productions des opérateurs francophones et des néerlandophones, il n’est pas étonnant de constater que, quantitativement, la RTB(F) a consacré plus de productions à la grève, au vu du fort ancrage régional, voire local, de l’événement. Du point de vue qualitatif, il est à noter que l’émission Histories (qui constitue la seule évocation a posteriori de la grève sur la chaîne flamande) souligne, de manière explicite et bien plus nette que les émissions francophones, le caractère international du conflit social, la présence néerlandophone et l’unité belge autour des revendications des femmes de la FN.

Enfin, une approche de la question mémorielle d’un évènement ne peut se faire sans l’analyse de ses éventuelles icônes. On peut clairement dégager trois figures (qui prennent la parole dans une très large majorité des programmes visionnés) : Jenny Magnée, Charlotte Hauglustaine et Rita Jeusette, trois femmes qui sont à l’époque déjà les intervenantes principales sur les ondes de la RTB et de la BRT. Le dispositif télévisuel semble mettre un point d’honneur à entretenir une relation de proximité avec elles : femmes fortes et de caractère, elles sont présentées avec humanité. Le plus souvent interviewées autour de la table de leur salle à manger, elles se livrent avec émotion ; les reportages et discours télévisuels véhiculent une forte empathie à leur égard.

Si ces trois actrices font office de figures de proue du mouvement, une autre forte personnalité se dégage, de manière indirecte toutefois : « la petite Germaine » est souvent évoquée par les témoins comme le moteur du mouvement. Au micro, toutes les femmes insistent sur son énergie, sa détermination, des qualités mémorables, selon elles, pour une dame de son âge. Surtout présente, à travers le témoignage du trio de meneuses, dans les formats plus longs, cette militante communiste est le plus souvent reléguée, a fortiori dans les sujets de JT, au second plan, même quand elle apparaît subrepticement à l’image. Aussi, il est intéressant de constater que sa couleur politique soit, la plupart du temps, tue, sauf dans de rares occasions où elle est tout de même présentée comme « vraie communiste », « une vraie révolutionnaire »[12]. Bien que cette présence discrète puisse partiellement s’expliquer par une volonté de la principale intéressée de ne pas apparaître à l’écran et par le fait que les centrales syndicales se soient substituées au début du conflit au Parti communiste[13], on peut dévoiler, à travers son cas, une autre facette des mémoires médiatiques de cette grève qui tendent à atténuer, voire à taire, l’impulsion communiste de la grève. Est-ce le fruit d’une volonté expresse des réalisateurs, du simple reflet de l’érosion du communisme en Belgique ou d’une conjonction de ces deux facteurs ?

En conclusion, à la question de savoir quel rôle les reportages télévisés ont pu jouer dans l’événementialisation et la commémoration de la grève des femmes de la FN, il est délicat d’apporter une réponse tranchée et péremptoire. Il convient en effet de renoncer à deux visions extrêmes d’un média qui fabriquerait l’événement de toutes pièces ou de celui qui ne ferait que relayer une réalité qui s’impose à lui. Au travers des différents exemples présentés, nous avons justement voulu montrer que les contenus médiatiques sont construits à la fois par les actions des grévistes et par le point de vue des journalistes sur celles-ci. D’une part, les contenus télévisuels confèrent une visibilité sociale à certains aspects et visages de la grève. D’autre part, ils reproduisent, volontairement ou non, et renforcent par conséquent des visions réductrices et redondantes de l’événement (en se focalisant sur les seules revendications salariales ou sur la fin d’une grève de plus en plus disciplinée). Les hypothèses que nous formulons au sujet du cas de la grève de 1966 seraient idéalement à confronter à d’autres épisodes contestataires peu, mal ou abondamment couverts par des télévisions elles-mêmes en évolution. Histoire d’explorer plus avant les interactions complexes entre médias et mouvements sociaux…

[1] Huston, N., Reflets dans un œil d’homme, Paris, Actes Sud, 2012.
[2] Coenen, M.-T., La grève des Femmes de la FN de 1966, Bruxelles, Pol-His, 1991, p. 11.
[3] Seules les images d’une de ces actualités (relative aux manifestations du 1er mai) ont pu être visionnées. Des deux autres, il ne reste que les commentaires écrits.
[4] Ibidem.
[5] De 1994 à 2003, la question de l’égalité salariale va faire l’objet de nombreuses mesures tant au niveau belge qu’européen. Cfr. Jacquot, S., L’égalité au nom du marché ? : Emergence et démantèlement de la politique européenne d’égalité entre les hommes et les femmes, Bruxelles, 2014.
[6] Contrairement aux interviews qui sont le plus souvent enregistrées en son synchrone, les images des reportages réalisés sur le terrain sont commentés en studio et en direct.
[7] Derwael, J., Archief van de Belgische Radio en Televisie. Instituut van de Nederlandse Uitzendingen en rechtsvoorgangers. 1931-1973, Brussel, AGR-ARA, 2011, p.216.
[8] Poelaert, D., Ce n’est pas du cinéma : 9 millions, le premier magazine de grand reportage de la télévision belge (1959-1969), mémoire de licence, UCL, 1998.  
[9] Penelope est un magazine féminin lancé sur les ondes de la BRT dès 1954 et présenté par Paula Semer. Voir http://www.vrt.be/tijdslijn/penelope, consulté le 4 mars 2016.
[10] Ces mots ont été prononcés en 1964 par Maurice Hankard, alors directeur des programmes radiophoniques. Ils sont cités par Lhoest-Offerman, H., « La relation par la radio des grèves de l’hiver 1960/61 », Études de radio-télévision, Bruxelles, n° 5, 1964, p. 54.
[11] Roekens, A., La grande grève sur petit écran : quand, pourquoi et comment les programmes de la RTB(F) évoquent-ils l’hiver 1960-1961 (1960-2010) ?, dans Courtois, L., Francq, B., Tilly, P., Mémoire de la Grande grève (hiver 1960-61 en Belgique), Bruxelles, 2012, p. 312-324 ; Roekens, A., Vers une archéologie des images-archives. Le cas de la grande grève en Belgique, dans Maeck, J., Steinle, M.,  Définir/devenir une image d’archives, à paraître fin 2016.
[12] Témoignage de Rita Jeusette dans Delporte, P., L’Europe des luttes – Femmes en colère, RTBF, 2006.
[13] Coenen, M.-T., op. cit., p. 125.