LES MOUVEMENTS SOCIAUX DANS L’ESPACE PUBLIC : OCCUPATIONS ET GESTIONS

Manifestation du 26 mars 1955 contre la loi Collard  au Boulevard du Jardin Botanique à Bruxelles lors de la guerre scolaire (1950-1958). Carhop, fonds La Cité, série photographies, dossier                    « Enseignement 1955 Loi Collard », Manifestation contre la loi Collard à Bruxelles, 26 mars 1955.

Éditorial

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L’espace public, un enjeu de pouvoir

L’espace public est un des lieux dominants d’expression des revendications et des crispations sociales. Cette notion « d’espace public » est aujourd’hui questionnée dans un contexte d’inquiétude lié aux menaces terroristes grandissantes et aux politiques sécuritaires qui en résultent et, qui en limitent l’accès. En même temps, l’espace public est devenu plus que jamais un lieu de contestation dans un contexte de crises à répétition, qui inspirent des politiques d’austérité adoptées en force, sans un recours à la concertation sociale. En réaction, les syndicats, mais aussi d’autres mouvements sociaux, descendent dans la rue pour manifester leur opposition et faire valoir leurs revendications. La problématique de l’occupation de l’espace public apparaît profondément contemporaine. Elle est pourtant fortement liée aux luttes sociales pour l’acquisition de la démocratie politique, sociale et économique des 19e et 20e siècles.

Ces luttes sociales, le CARHOP les travaille avec les militant.es d’aujourd’hui dans le cadre de la formation des adultes comme « acteurs/actrices de changement » (formation ISCO, BAGIC, animations ponctuelles avec des groupes militants syndicaux, associatifs etc.). Au vu des actualités, il nous semblait donc important d’investir ce dossier et d’interroger tout particulièrement la notion « d’espace public » avec notre regard d’historien. Cette notion nous apparaît non pas comme subsidiaire des luttes sociales, mais bien comme un enjeu majeur des rapports de force entre mouvements sociaux et pouvoirs publics. Un retour via l’histoire sociale permet de montrer toute la gageure d’un débat contemporain sur la négociation de cet espace public aujourd’hui.

Notre approche se veut sociohistorique. Le Carhop s’est ainsi attelé à réaliser une généalogie des luttes sociales des 19e et 20e siècles selon une perspective toute particulière, qui a supposé de relire les archives sous le prisme d’un questionnement : celui de l’articulation entre l’histoire sociale belge et l’évolution de la législation relative à l’ordre public.

À partir de cette contextualisation réalisée par l’historien François Welter, nous avons choisi de réunir dans ce même dossier des contributions qui éclairent plusieurs questions que soulève aujourd’hui la problématique « L’espace public, un enjeu de pouvoir ». Nous avons souhaité croiser les approches de la sociologie de l’action collective, de l’histoire sociale, orale, urbaine, de la sécurité et de la gestion des risques.

Occuper l’espace public aujourd’hui. De quoi parlons-nous ?

L’occupation de l’espace public revêt des formes très différentes. Une manifestation réunissant dans les rues plusieurs milliers, voire des dizaines de milliers de personnes, n’en est qu’une forme parmi d’autres. Mais l’espace public est aussi occupé par la diffusion des idées dans la presse et les pamphlets, tandis que les nouvelles technologies, que se partagent autant les dirigeants que les contre-pouvoirs, renforcent encore cette occupation.

Indignés, Nuit debout, Enfants de Don Quichotte, altermondialistes, collectifs de Sans-papiers, mobilisations étudiantes, syndicats, collectifs de chômeurs… Ces différents mouvements sociaux ont pour point commun d’utiliser l’espace public comme principal lieu d’action tout en adoptant des formes de mobilisation très différentes, dépassant largement le cadre traditionnel de la manifestation. Lahcen Ait Ahmed, permanent au CIEP communautaire, dresse une typologie des formes contemporaines d’occupation avec une focale sur le rôle de l’utilisation de la place publique dans une action collective.

La gestion négociée de l’espace public. Revoir nos perceptions

Parce qu’il règne chez certains militant-es une perception systématiquement négative vis-à-vis de l’appareil policier, François Welter nous convie à reconsidérer le rôle des forces de l’ordre et leur place vis-à-vis des mobilisations citoyennes dans leur gestion de l’espace public en croisant les témoignages de Roland Dewulf, ancien secrétaire politique de la CSC, et Vincent Gilles, président du SLFP Police. Ces derniers reviennent sur les dispositifs qu’installent depuis ces trente dernières années les syndicats (pour gérer l’auto-encadrement de leurs troupes) et les services de police afin que le rassemblement collectif dans l’espace public ne soit pas taxé de trouble à l’ordre public, notamment dans le cas de manifestations.

La militarisation de l’espace public… En question

Mais au final, de quelle liberté d’expression dans la rue les citoyens bénéficient-ils lorsque l’espace public est militarisé ? Jonas Campion, historien spécialiste de l’histoire de la sécurité, des polices et des justices en guerre, nous explique que, la présence des militaires dans les rues n’est pas en soi une nouveauté produite par le contexte de la menace terroriste, mais qu’elle n’en pose pas moins question. L’auteur retrace cette histoire de « situations exceptionnelles » et met en exergue les enjeux que suscite ce phénomène pour la démocratie.

Bruxelles. Un lieu d’expression qui cristallise les foules

Par son statut particulier de capitale plurielle (Europe, Belgique, gouvernements régionaux et communautaires…), Bruxelles est un véritable épicentre pour de nombreux mouvements sociaux, où se développent depuis le 19e siècle des pratiques d’occupation et de gestion de l’espace spécifiques que rappelle l’historien Cédric Leloup. Ce dernier nous explique comment et dans quelles circonstances la zone neutre, qui, selon une certaine approche, empêche la confrontation directe entre la population et ses dirigeants, a été constituée.

Au final, l’espace public, qui se décline de multiples façons, est donc une matrice dans laquelle beaucoup de mouvements sociaux prennent corps, quitte à être ensuite relayés dans d’autres enceintes plus officielles ou plus structurées. Il est un enjeu majeur dans les rapports de force entre les mouvements sociaux et les pouvoirs publics et ce, d’autant plus que les médias contemporains participent souvent à la diffusion et à l’amplification des revendications sociales exprimées dans cet espace. C’est notamment pour cette raison que le mouvement ouvrier a un intérêt évident à ne pas négliger ce débat sur l’espace public, qui constitue un lieu symbolique de revendications à défendre.

Introduction. Espérer, contester, concilier et réprimer : les mouvements sociaux dans l’espace public (19e-20e siècles)

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François Welter (Historien, CARHOP asbl)

L’occupation de l’espace public par les foules est une pratique aussi ancienne que les revendications portées par celles-ci. à travers les époques, elle revête des formes très différentes, que le législateur tente d’encadrer, de contrôler plus ou moins efficacement et avec un degré de permission fluctuant selon le contexte politique et socioéconomique. En tant qu’état démocratique, la Belgique accepte un trouble admissible de l’ordre public, avec comme seuil de tolérance la protection des libertés fondamentales, des institutions et de l’ordre social, économique, moral, voire, à certaines époques, religieux.[1]

Considérée comme libérale, la Constitution belge de 1831 protège en effet plusieurs libertés fondamentales qui, chacune, permettent une occupation de l’espace public sous différentes formes : la liberté de manifester ses opinions en toute matière (art. 14), la liberté de la presse et l’interdiction de la censure (art. 18), le droit de s’assembler paisiblement et sans armes, sans le soumettre à une autorisation préalable (art. 19), le droit de s’associer (art. 20), le droit d’adresser aux autorités publiques des pétitions signées par une ou plusieurs personnes (art. 21), etc., n’en sont que quelques exemples.[2] Pourtant, le législateur pose d’emblée des balises à ces libertés. Les délits perpétrés à l’occasion de l’usage de la liberté d’opinion constituent, par exemple, une limite mentionnée explicitement par la Constitution.[3] Une autre concerne la soumission des rassemblements en plein air, eux-mêmes liés au droit de s’assembler, aux lois de police. Les règlements de police peuvent ainsi prescrire des mesures préventives, telles que la nécessité d’une autorisation préalable, pour empêcher le désordre sur la voie publique et dans les lieux publics.[4]

Détenteurs à la fois de l’autorité administrative, y compris sur la police, et politique, les bourgmestres sont les principaux garde-fous de l’expression des mouvements sociaux dans les rues, dans un contexte où l’autonomie communale est sacro-sainte face au pouvoir central. Il serait illusoire de parcourir l’ensemble des mesures législatives adoptées dans chaque commune pour contrôler l’occupation publique durant les 19e et 20e siècles ; les principaux mouvements sociaux qui parcourent l’histoire de Belgique montrent néanmoins des évolutions à la fois dans les revendications qui cristallisent des franges de la population et dans l’attitude des autorités publiques vis-à-vis de ces mobilisations. Renonçant à un tracé chronologique stricto sensu et sans prétendre à l’exhaustivité, le parcours présenté ici essaye de mettre en perspective des moments marquants par les motifs et les formes d’occupation de l’espace public, ainsi que par les moyens et l’ampleur de leur encadrement/répression légale.

La Loi et la force face aux droits sociaux et politiques élémentaires : le long 19e siècle

L’héritage juridique de l’état belge n’incite pas à une ouverture face aux revendications populaires (droits sociaux et politiques), malgré que la Constitution soit jugée libérale et installée en réaction aux pouvoirs autoritaires précédents. Le régime français marque durablement de son empreinte les pratiques juridiques de la Belgique indépendante, tandis que le plus pur libéralisme économique conçoit toute réclamation concertée des ouvriers et des ouvrières comme une attaque à son encontre. Le contrôle social et la défense de la propriété privée s’inscrivent dans ce paradigme et le législateur du 19e siècle travaille dans ce sens. Ainsi, le Code pénal de 1810, en application sur notre territoire jusqu’en 1867, prévoit que « toute association de plus de vingt personnes dont le but sera de se réunir tous les jours ou à certains jours marqués pour s’occuper d’objets religieux, littéraire, politique ou autre, ne pourra se former qu’avec l’agrément du gouvernement, et sous les conditions qu’il plaira à l’autorité publique d’imposer » (art. 291).[5] Le texte ne précise pas son champ spatial d’application ; mais, les commentaires y relatifs semblent considérer de la même manière les espaces publics et privés. Le législateur estime que les coalitions ouvrières, au contraire des associations de maîtres, sont de nature à troubler la paix publique et les intérêts du commerce, par les rassemblements qu’elles provoquent et la fermeture des ateliers.[6] En tant que tel, l’article 291 est abrogé par le décret du gouvernement provisoire du 16 octobre 1830 ; mais, la coalition ouvrière est toujours sévèrement réprimée.[7] Jusqu’à la révision du Code pénal, les poursuites judiciaires se succèdent : près de 2 000 ouvriers sont traduits devant les tribunaux correctionnels et plus de la moitié d’entre eux sont condamnés à des peines d’emprisonnement. Malgré les nombreuses oppositions dénonçant la menace pour l’ordre public, la loi spéciale du 31 mai 1866, intégrée à l’article 310 du Code pénal de 1867, met fin au délit de coalition, tout en assurant à la Justice de pouvoir poursuivre le délit d’atteinte au libre exercice du travail ou de l’industrie[8] ; tout individu qui porte atteinte à la liberté des maîtres ou des ouvriers en se rassemblant près des établissements où s’exerce le travail ou à proximité de la demeure de ceux qui le dirigent s’expose à la même menace.[9]

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Occupez l’espace public !

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Lahcen Ait Ahmed (Permanent, CIEP communautaire)

Le 17 décembre 2010, Mohamed Bouazizi, vendeur ambulant tunisien, en s’immolant par le feu devient le symbole du déclenchement du « Printemps Arabe » (Tunisie, Maroc, Egypte, Syrie, Yémen, etc.) ; un mouvement invoqué ensuite par certains acteurs d’actions collectives en Amérique du Nord – le «printemps d’érable» canadien, « occupy Wall-Street » – et en Europe – les «Indignés» espagnols et français, les manifestations grecques contre l’austérité ou tout récemment les « Nuit Debout » françaises. Les formes et les désirs d’investissement de l’espace public se propagent et cette propagation n’est pas le fruit d’un calcul savant ou d’une stratégie concertée entre les acteurs-contestataires du monde entier. Ceux-ci s’emparent d’un symbole, d’un geste, reformulent une revendication. Ils s’autorisent d’une action collective proche ou lointaine (dans l’espace ou le temps) et font ainsi monter en généralité leurs propres revendications.

Selon la philosophe étasunienne Judith Butler[1] , il existe bel et bien une politique de la rue. Elle est un espace de visibilité et de rassemblement pour des corps maltraités ; l’espace d’autoconstitution d’un acteur ; le lieu d’une affirmation, d’une parole.

En Belgique, les actions collectives de l’automne 2015 rappellent à tous et toutes que la rue, la place, l’espace public sont encore et toujours des espaces politiques. L’espace public est l’espace des publics, un lieu privilégié de la représentation des conflits entre les groupes sociaux.

INTRODUCTION

Les formes d’investissement de l’espace public sont diverses (de la manifestation à la pétition en passant par le blocage d’autoroutes). Dans ce texte, nous concentrerons notre regard sur une forme spécifique de protestation: l’occupation des places. Nous contextualiserons ce mode d’action et proposerons quelques éléments d’analyse. Nous dégagerons ensuite de cette forme spécifique des éléments généraux concernant l’action collective dans l’espace public.

RÉPERTOIRES D’ACTIONS

Selon l’historien Charles Tilly, les acteurs qui souhaitent « mettre en scène » une protestation, puisent très souvent à l’intérieur d’une série « limitée de routines qui sont apprises, partagées et exécutées à travers un processus de choix relativement délibéré. »[2] Il existerait donc à chaque époque, dans chaque lieu, « un stock limité de moyens d’action à la disposition des groupes contestataires. » L’auteur qualifie de «performances» ces actions dans l’espace public.

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L’occupation et la gestion négociée de l’espace public : ou comment concilier revendications sociales et maintien de l’ordre

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François Welter (historien, Carhop asbl)

Dans leur configuration spatiale, les manifestations sont certes des espaces de revendications, d’expression de messages politiques ; elles sont aussi des lieux de confrontations entre militant-es et les forces de l’ordre. Sous ce derniers aspect, les relations entre organisateurs et forces de l’ordre sont plus ou moins tumultueuses selon le contexte et la dynamique du mouvement social ; cependant, la possibilité laissée au citoyen par la Constitution de s’exprimer aboutit à la construction de pratiques militantes et policières évolutives permettant une occupation réglementée/contrôlée et, à terme, négociée de l’espace public.

INTRODUCTION

Le 6 novembre 2014, près de 100 000 manifestant-es se mobilisent à Bruxelles contre les politiques d’austérité du gouvernement Michel : les troubles en marge de la mobilisation provoquent 120 blessés du côté des forces de police et d’importants dégâts matériels (véhicules incendiés ou dégradés, panneaux et feux de signalisation détruits) ; le 24 mai 2016, dans la même ville, une manifestation nationale des trois principaux syndicats du pays réunit 60 000 personnes : l’affrontement entre une dizaine de casseurs et la police cause une vingtaine de blessés, 21 arrestations administratives et deux arrestations judiciaires. Ces dernières années, les médias se font surtout l’écho des violences en marge des mouvements sociaux et placent au second plan la dénonciation des politiques gouvernementales actuelles, marquées par l’austérité et les injustices sociales de plus en plus prégnantes. Bien qu’existants, ces dérapages doivent toutefois être étudiés à l’aune de leurs proportions réelles et des stratégies mises en œuvre pour, justement, les éviter. En effet, si l’histoire des mouvements sociaux en Belgique montre des débordements et des confrontations entre forces de l’ordre, voire l’armée, et manifestant-es, des regards croisés sur les trente dernières années tendent à revoir un jugement trop hâtif sur l’ampleur des troubles de l’ordre public dont la presse fait sa « Une ».[1]

Interroger des acteurs et les actrices de terrain et questionner leur vision paraissent un moyen adéquat pour définir ce qui est mis en oeuvre, tant par les organisateurs que par les forces de l’ordre, lors de la préparation et la tenue d’une manifestation, ainsi que l’évolution des pratiques et, in fine, l’efficacité de celles-ci. Les témoignages de Roland Dewulf, secrétaire politique du secrétaire général de la CSC de 1979 à 2008, et Vincent Gilles, président du SLFP Police depuis 2010, constituent de ce point de vue un matériau de base intéressant pour une approche sociohistorique de la gestion de l’espace public.

L’ORGANISATION DES MANIFESTATIONS : UNE GESTION INTANGIBLE

En tant qu’organisation structurante des institutions belges, la CSC dispose de moyens humains et logistiques, d’une part, et d’une ligne de conduite claire, d’autre part, pour mener des manifestations dans les rues.[2] D’après Roland Dewulf, le processus de ces trente dernières années est presqu’intangible au sein du syndicat chrétien. Une mobilisation telle qu’il s’en déroule régulièrement est d’abord le résultat d’une décision politique prise par les instances de la CSC. Elle a pour objectif de créer un rapport de force dans le cadre de négociations avec le gouvernement et/ou les interlocuteurs sociaux. [🕪] Et, lorsqu’une lutte en front commun est décidée, des quotas et un nombre de manifestants à mobiliser sont fixés, en concertation avec les autres syndicats et les fédérations. La suite de l’organisation est surtout le fruit d’une concertation avec le bourgmestre et les services de police. [🕪] Ceux-ci se montrent d’ailleurs proactifs dans la prévention de tout trouble à l’ordre public. Les sections « Renseignements généraux »[3] des zones de police s’informent préalablement des revendications portées par les manifestant-es, des militant-es présent-es et des personnes de contact parmi les organisateurs. Au cours de la manifestation, le dialogue est constant entre organisateurs et les services de police, en fonction des évènements qui surviennent à proximité ou au sein des cortèges. Les négociations préalables entre organisateurs et représentants de l’ordre ne sont toutefois pas un gage de manifestation pacifique. Le déroulement des évènements et la capacité des acteurs et actrices à réagir proportionnellement aux troubles influent sur la gestion de l’espace public. Au sein des cortèges qu’elle organise, la CSC dispose d’un service d’ordre, parfois des métallurgistes à la réputation pourtant sulfureuse dans la conscience collective, chargé d’encadrer les manifestant-es, de les prémunir de fauteurs de troubles extérieurs et, le cas échéant, de neutraliser ceux-ci en concertation avec les services de police. Mais, dans de telles circonstances, les choix de réaction sont encore décidés en collaboration avec les services de police.

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Démocratie, situations « exceptionnelles » et militarisation de l’espace public

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Jonas Campion
(Chercheur associé, Irhis, U. Lille 3
Chargé de cours invité, UCLouvain)

Depuis les attentats de Charlie Hebdo et de l’hypercasher à Paris en janvier 2015, et dans la foulée du démantèlement d’une cellule terroriste à Verviers, le gouvernement belge a pris la décision de déployer des militaires dans les rues du pays. Face au risque terroriste, ils ont pour mission d’augmenter la sécurité – à savoir assurer la protection des personnes, des biens et des institutions -. Ils apportent leur soutien à la police locale et fédérale dans la protection des lieux sensibles. Dispositif temporaire à l’origine, la présence de l’armée dans l’espace public est régulièrement prolongée par le gouvernement Michel, au gré d’un niveau de menace toujours considéré comme élevé. Les effectifs déployés varient. Ils sont passés d’environ 150 hommes à l’origine à près de 1 800 après les attentats de mars 2016 à Bruxelles, pour se stabiliser au printemps 2017 aux alentours de 1 250 unités, hommes et femmes.

La présence de l’armée dans les rues doit être questionnée selon deux axes. D’abord, il faut interroger son caractère inédit dans l’histoire contemporaine du pays. D’autre part, il faut envisager les conséquences et les risques potentiels d’une telle mobilisation : comment participe-t-elle à transformer l’ordre public, le rapport à l’espace public ou plus largement la démocratie ?

(DÉS)ÉQUILIBRE SÉCURITAIRE ?

Fin 2015, la mobilisation de militaires pour contribuer à la sécurisation de la société belge rencontre à l’origine une large approbation des partenaires de la majorité, malgré des réserves initiales du CD&V dénonçant un « plan antiterrorisme » manquant de transparence. Par contre, elle donne rapidement lieu à des réticences de la part de syndicats policiers et/ou militaires qui invoquent à son égard des raisons identitaires, de spécialisation des institutions, de formation de leurs membres mais 2 aussi d’attribution inadéquate de ressources financières.[1]

Pour eux, policiers et militaires sont des métiers distincts, basés sur des moyens et une formation particulière. Ils reposent surtout sur des «identités professionnelles» spécifiques. Selon les syndicats policiers, plutôt que de faire exercer les tâches des premiers par les seconds, il conviendrait de veiller à renforcer la police en lui donnant notamment les budgets nécessaires pour garantir l’efficacité de l’institution et lui permettre d’exercer ses missions dans de bonnes conditions. Les syndicats militaires dénoncent quant à eux la surcharge de travail induite par cette mobilisation massive. Ils relèvent également la surqualification des militaires pour les tâches demandées. Enfin, ils mettent en lumière l’impact de cette mission sur l’entraînement des unités et sur la vie privée des militaires.[2]

Ils soulignent pour finir la nécessité d’envisager une stratégie claire d’emploi de l’armée, envisageant déjà les cadres de son retrait de l’espace public, face à une sécurité absolue impossible à garantir.[3]

En réaction à diverses propositions faites par des membres du gouvernement (faire revêtir l’uniforme policier à ces militaires, rendre leur présence permanente,…), un discours critique face à cette mesure se fait progressivement entendre au sein de la société civile. Premier point d’orgue de cette opposition, plusieurs associations (CNAPD, la Ligue des droits de l’homme, de Liga voor Mensenrechten et Vrede vzw,…) annoncent le 5 mai 2015 qu’elles portent plainte contre cette décision, jugée à la fois comme « anxiogène » (puisque la présence permanente et massive de militaires en rue peut contribuer à ancrer et développer la crainte parmi la population), « injustifiée » et « illégale ».[4]

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Bruxelles : un épicentre pour les mouvements sociaux

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Cédric Leloup (historien CARHOP asbl)

Capitale de la Belgique et siège d’institutions européennes, Bruxelles est aussi le théâtre récurrent de manifestations populaires sur des thématiques aussi diverses que variées. Des premières heures de l’indépendance à nos jours, son histoire est émaillée des actions de mouvements sociaux, tantôt pacifiques, tantôt violentes, mais toujours revendicatives. En ces temps où les manifestations populaires sont si souvent banalisées ou décriées, il est utile d’en évoquer les origines, l’évolution et les enjeux afin de comprendre leur sens au sein de notre démocratie.

Bruxelles, une capitale au cœur des manifestations

De nos jours, Bruxelles est la ville dans laquelle se déroulent le plus grand nombre de manifestations dans le monde.[1] Ce « record », bien que surprenant de prime abord, n’en est pas moins logique et s’explique par la place qu’occupe Bruxelles tant en Belgique qu’en Europe. Capitale belge depuis 1830, la ville constitue aussi le siège de la plupart des institutions européennes depuis la fin des années 1950. C’est également là que se situent les parlements des Communautés flamande et française, ainsi que celui de la Région de Bruxelles-Capitale. C’est donc tout naturellement vers elle que convergent les manifestations de citoyen-nes belges et européen-nes qui désirent faire connaître leurs opinions ou leurs griefs sur divers sujets aux décideurs politiques de ces multiples instances.

Dès les premières années de la Belgique indépendante, l’occupation de l’espace public bruxellois à des fins de contestation constitue un moyen de pression exercé par la population sur le gouvernement. Cette politique dite « des grandes voiries » est, dans un premier temps, employée par les libéraux contre leurs adversaires catholiques.[2] Elle est ensuite reprise de manière systématique par le Parti ouvrier belge (POB) fondé en 1885. Pour ce dernier, dépourvu de moyens importants et de possibilités d’expression, elle constitue un outil efficace permettant de faire entendre ses revendications, notamment l’obtention du suffrage universel, tout en sensibilisant à sa cause les quartiers populaires généralement hermétiques à toute propagande intellectuelle ou écrite. À ce moyen d’agitation socio-politique, les socialistes ajoutent la grève, ce qui renforce la cohésion et la solidarité au sein du mouvement, tout en rendant les couches populaires plus réceptives aux messages des meneurs.[3]

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Bloc-notes

Vers une criminalisation des mouvements sociaux ?

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François Welter (Historien au CARHOP)

Ces derniers mois, plusieurs évènements nous amènent à nous interroger sur, d’une part, l’évolution des regards portés sur les mouvements sociaux et leur occupation de l’espace public et, d’autre part, les futures possibilités de mobilisation. À cet égard, notre participation à deux colloques nous incite à quelques constats et pistes de réflexion.

 Le 24 février 2017, le Centre d’Information et d’Éducation Populaire organisait une journée d’étude consacrée à la « Pluralité de mobilisations et à la convergence de luttes ». Moins de deux mois plus tard, le 20 avril 2017, se tenait le colloque annuel du réseau de cabinets d’avocats progressistes Progress Lawyers Network, en partenariat avec la FGTB et la Ligue des droits de l’Homme, autour des menaces qui pèsent actuellement sur l’état de droit. Il ne nous appartient pas de revenir sur toutes les évolutions qui ébranlent certains socles de notre démocratie (accroissement des compétences des services de police et de sécurité, réduction du contrôle des magistrats sur ceux-ci, addition et pérennisation des mesures d’exception destinées à combattre le terrorisme, généralisation de celles-ci à l’ensemble de la criminalité, restriction des droits de la défense, etc.). Le climat ambiant a toutefois des incidences sur les capacités d’action des mouvements dans l’espace public.

Dans les présentations des différents intervenant-es des colloques, le constat d’une criminalisation des actions militantes est criant, comme le montrent les éléments rapportés. Le contexte sécuritaire lié à la menace terroriste et le discours ambiant contribuent, en effet, à jeter la suspicion, voire à menacer, les mobilisations des militant-es. Toute une série de mesures limitées dans leur ampleur s’additionnent les unes aux autres pour œuvrer à ce processus. Sur le plan judiciaire, policier et administratif, la multiplication de mesures de coercition à l’égard d’actes de militants (recours aux huissiers lors de grèves, impositions d’astreintes, poursuites pénales de syndicalistes, intimidations, sanctions lors de grèves, expulsions de représentants de sans-papiers, etc.) sont perçues comme autant d’attaques à la liberté syndicale et, de manière générale, à la possibilité de revendiquer/contester. Certaines enquêtes policières cherchent même d’éventuels liens entre les actions de syndicats et des actes de terrorisme.

L’association des actions militantes au terrorisme, et plus généralement au crime, est, de fait, un phénomène en expansion dans le discours ambiant. Les menées des syndicats sont régulièrement associées à autant d’entraves au droit au travail, détournant du même coup le sens premier de celui-ci. Le gouvernement fédéral actuel use de sa légitimité issue des urnes pour défendre son projet, décrédibiliser les contestations et revendications des interlocuteurs sociaux, notamment en dénonçant une prétendue désinformation, et justifier sa seule primauté dans les décisions politiques. Des candidat-es/élu-es politiques et des représentants patronaux dénoncent le prétendu terrorisme des syndicats (ex : affiches diffusées par la N-VA). Lors d’évènements dramatiques (ex : décès de personnes, accidents, etc.), les médias incriminent des militant-es en diffusant des informations partielles, voire erronées, à propos des implications provoquées par les actions menées dans des lieux publics (ex : barrages filtrants, blocage des routes, etc.). D’aucuns dénoncent les facilités de transport offertes aux syndicats pour accéder aux points de rassemblements (ex : trains mis à disposition pour les manifestations nationales à Bruxelles).

De notre point de vue, l’ensemble de ces constats incite à une vigilance à porter aux attaques multiples contre les possibilités de mobilisation, et donc contre certains de nos droits. La militance, pour autant qu’elle défende des valeurs conformes au respect de nos libertés fondamentales, doit aussi œuvrer à défendre/justifier sa légitimité sociale, politique, économique et culturelle, en poursuivant ses combats, d’abord, en brisant par la voie légale ou informative les agressions frontales dont elle fait l’objet et en s’appuyant sur des avancées sociales probantes.

Éditorial

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Être une travailleuse enceinte : le parcours d’une combattante

Après avoir traité dans le n° 0 de la revue Dynamiques. Histoire sociale en revue la question de l’inégalité salariale à travers le combat emblématique des travailleuses de la FN, le Carhop poursuit ce chantier dédicacé à l’histoire des femmes en consacrant ce n° 1 à une problématique marquée également par des discriminations.

« Félicitations. Vous attendez un heureux événement ». Combien de guides législatifs sur la maternité au travail n’introduisent-ils pas ainsi une question qui n’est pourtant pas neuve puisqu’elle s’est posée avec acuité dès le 19e siècle mais qui n’en est pas pour autant définitivement réglée de nos jours et qui continue à soulever régulièrement des débats passionnés. Il s’agit de la compatibilité entre vie domestique et familiale (et vise à travers elle la fonction sociale de la maternité) et vie professionnelle, deux activités que la majorité des femmes sont tenues d’exercer. Face aux débats contemporains et dans une perspective socio-historique, le Carhop a choisi de traiter cette problématique en invitant des collaborateurs et des collaboratrices à croiser les regards sur cette problématique dont le traitement a fortement évolué depuis deux siècles mais où les tensions entre la volonté réelle de protéger les travailleuses enceintes et la mise en place de mesures discriminatoires pouvant mener à l’exclusion du monde du travail sont toujours présentes.

Introduction au dossier. Travail et maternité sont-ils inconciliables ?

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Florence Loriaux (Historienne, CARHOP asbl)

Travail et maternité font-ils bon ménage ? Au cours de l’histoire, pouvoirs publics, scientifiques, Église, presse, moralistes… se sont montrés souvent assez unanimes pour dénoncer la situation des femmes au travail et inciter ces dernières à retrouver rapidement la sphère familiale et privée afin de se consacrer à ce qui a été considéré comme leur première fonction « naturelle » : la maternité. Avec l’arrivée massive des femmes sur le marché du travail à partir du 19e siècle, les législateurs (au plan national et international) se sont saisis de la question de la protection de la maternité et ont peu à peu élaboré un dispositif législatif allant du congé de maternité forcé et non rémunéré à une protection sociale prenant la forme d’assurance maternité. Aujourd’hui, les femmes sont intégrées dans le monde du travail comme le prouve leur taux d’activité. Mais malgré ces avancées, force est de constater que les discriminations à l’encontre des travailleuses enceintes sont encore légions. La potentielle fonction maternelle des femmes sert encore de prétexte à un refus d’engagement et la grossesse reste un prétexte au licenciement abusif. La maternité continue à être un obstacle à l’emploi des femmes comme en témoigne l’enquête de 2010 de l’Institut pour l’Égalité des Femmes et des Hommes[1]. Entre la mise en place de mesures spécifiques visant à protéger les travailleuses enceintes et les risques de discriminations pouvant en découler, les débats sur la question tenus dans les assemblées parlementaires, les cénacles médicaux, les associations féminines et féministes, les organisations syndicales ont souvent été houleux et passionnés entre partisan-e-s et opposant-e-s de toute forme de réglementation.

L’histoire de la maternité et de son rapport à l’activité professionnelle des femmes est donc un sujet éminemment complexe et large dont toutes les facettes ne peuvent être abordées au travers de ce seul numéro de Dynamiques. Histoire sociale en revue, la revue du CARHOP. Nous avons cependant veillé à adopter une approche pluridisciplinaire en donnant la parole non seulement à des historien-ne-s mais aussi à des scientifiques relevant de disciplines multiples telles la sociologie, l’économie, la démographie ou les sciences juridiques, ainsi qu’à des responsables d’associations. De la sorte, nous espérons porter des regards croisés sur une question dont le traitement a fortement évolué depuis deux siècles et qui concerne deux des activités  au cœur des enjeux féministes, à savoir la reproduction sociale et la production économique.

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La protection de la maternité sous la IIIe République (1870-1940)

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Anne Cova (Institut en Sciences Sociales de l’Université de Lisbonne)

La durée du congé de maternité (actuellement fixée à 16 semaines en France) est régulièrement débattue. Cet article analyse la genèse et le cheminement de l’idée de la protection de la maternité dans les hémicycles. Quelles en sont les grandes étapes depuis la fin du 19e siècle ? De quelle façon s’est opéré le passage de l’assistance à l’assurance ? La France se trouvait-elle en retard ou en avance par rapport à ses voisins ? Quel a été l’apport des féministes à la construction de l’État-providence ?

Lente émergence de la protection de la maternité

Le repos après et avant l’accouchement et le versement d’une indemnité sont des idées qui mûrissent lentement chez les législateurs[1]. C’est d’abord la discussion autour du repos après l’accouchement qui retient l’attention. Puis l’indemnité entre en scène, avant même que ne soit prise en considération la nécessité d’un repos avant l’accouchement. La question du repos avant et après l’accouchement est loin de rencontrer l’unanimité. En dehors des parlementaires qui s’y opposent, des clivages existent entre ceux favorables à un repos uniquement après l’accouchement, et d’autres qui réclament le repos avant et après ce dernier. Une difficulté supplémentaire est de déterminer à partir de quelle période avant l’accouchement doit commencer le repos.

Ce n’est que peu à peu que l’État devient protecteur, en témoigne le nombre d’années de débats parlementaires nécessaires entre le dépôt d’une proposition ou d’un projet de loi et la promulgation d’une loi : trois années pour la loi Engerand (loi du 27 novembre 1909, du nom du député de droite Fernand Engerand), quatorze années pour la loi Strauss (loi du 17 juin 1913, du nom du sénateur radical Paul Strauss), neuf années pour les assurances sociales qui comprennent l’assurance maternité (lois des 5 avril 1928 et 30 avril 1930) et quatre années pour les allocations familiales (loi du 11 mars 1932).

Loi du 17 juin 1913 (collection Bnf Gallica)

Avec la loi Engerand, l’employeur ne peut impunément rompre un contrat de travail d’une femme enceinte. C’est une forme de responsabilisation et surtout de garantie pour les travailleuses de retrouver leur travail après l’accouchement. La loi Strauss permet aux femmes enceintes de se reposer quatre semaines avant et quatre semaines après l’accouchement — seul le repos après l’accouchement est obligatoire — et de bénéficier d’une indemnité, si minime soit-elle.

L’assurance maternité constitue une avancée notable en permettant notamment aux femmes mariées ou salariées de toucher pendant douze semaines, six semaines avant et six semaines après l’accouchement, une indemnité journalière pour perte de salaire, égale à la moitié de la moyenne du salaire de leur branche et des primes d’allaitement.

Aucune loi n’étant votée sur la protection de la maternité en France avant le début du 20e siècle, il convient donc de poser la question du retard français.

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Le travail au féminin fécond

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Michel Loriaux (démographe, économiste et sociologue UCL)

De tous temps, la société a fait porter aux femmes la lourde responsabilité d’assurer la continuité de l’espèce et la perpétuation de la famille, du clan, de la communauté ou de la Nation.

En outre, dans la foulée de la maternité, elles ont la charge d’élever et d’éduquer les enfants. Des enfants qui furent longtemps nombreux pour compenser les pertes dues à des niveaux incroyablement élevés de mortalité infantile et juvénile. Dans l’ancien régime démographique qui a précédé la révolution industrielle et la transition démographique occidentale, il n’était pas exceptionnel de trouver des femmes ayant eu des descendances de quinze enfants ou plus. La faible efficacité des pratiques contraceptives de l’époque (abstinence, coitus interruptus, avortement…) n’était d’ailleurs pas la seule explication puisque les couples étaient dans la quasi obligation de concevoir beaucoup d’enfants pour avoir une chance d’en amener au moins deux vivants jusqu’à l’âge du mariage et de l’entrée en activité de façon à perpétuer la lignée.

Un exemple de famille nombreuse à la fin du 19e siècle (collection CARHOP).

La situation commence à évoluer à la fin du 18e siècle avec l’entrée dans la révolution démographique, elle-même concomitante de la révolution industrielle. La fécondité amorce alors une descente rapide au point d’alarmer les pouvoirs publics qui craignent qu’une natalité trop basse provoque une diminution de la population et une perte de vitalité de l’économie. On ne tarde pas à mettre en cause le travail des femmes qui les éloigne du foyer familial et réduit leur propension à peupler les berceaux.

Les femmes ont toujours travaillé

En réalité, les femmes ont toujours travaillé que ce soit sous l’Ancien régime ou comme plus tôt au Moyen Âge ou dans l’Antiquité. La révolution industrielle n’a donc pas changé fondamentalement le rapport des femmes au travail et à la maternité sinon que la nouvelle organisation du travail dans les manufactures et les entreprises a contribué à rendre plus visible l’éloignement de la mère par rapport à son foyer. Entre 1846 et 1880, si le taux d’activité féminine se situe autour de 36 % (tous âges mélangés), il faut toutefois rappeler que les statistiques ne prennent en compte que le travail salarié et négligent le travail à domicile et le travail bénévole. Or, le travail est souvent une nécessité de survie, pour tous hommes et femmes confondus.

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La maternité en affiches : l’allaitement, une injonction sociale

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Marie-Thérèse Coenen (Historienne, CARHOP)

À la fin du 19e siècle et au début du 20e, l’affiche devient un support publicitaire, largement utilisé dans le cadre de politiques de santé publique pour prévenir des maladies contagieuses (tuberculose), dénoncer les pratiques à risque (syphilis, alcoolisme) ou développer des réflexes d’hygiène (se laver, aérer). L’objectif de ces messages simples, vie une image combinée à un court texte, est clairement d’éduquer aux bonnes pratiques, condamner les mauvaises, faire peur, développer la responsabilité individuelle, voire de moraliser « le peuple », cible de ces campagnes.[1]

La maternité, et plus particulièrement l’allaitement maternel, est un thème récurrent vu qu’il est au centre de nombreux enjeux, esthétiques, moraux, sanitaires, religieux et socio-économiques. Au début des années 1920, l’arrivée du lait de vache pasteurisé puis du lait en poudre change un peu la donne surtout pour les travailleuses, qui disposent ainsi d’une alternative à l’allaitement maternel. Mais ce n’est pas l’idéal prôné et la mère travailleuse sera encore longtemps accusée de négligence, voire d’égoïsme, d’abandon d’enfants, de mauvaise mère. Le modèle féminin qui s’impose est celui de la bonne ménagère, restant au foyer, instruite, nourrissant et éduquant ses enfants selon des règles précises élaborées par des professionnels que sont les médecins, les hygiénistes, voire les moralistes. La puériculture s’impose comme un nouveau savoir à acquérir. Elle est enseignée dans les écoles au même titre que les arts ménagers et fait l’objet de nombreuses publications. L’affiche participe de ce mouvement d’éducation par l’exemple. Le sujet de l’allaitement est récurrent. Cet acte sous haute surveillance s’inscrit dans une politique de santé publique de lutte contre la mortalité infantile en vue d’améliorer la santé physique et mentale des générations futures. Les mères sont donc objets de contrôle et cibles de toutes les campagnes, non pour leur bien-être mais pour celui de leur progéniture.

Notre corpus reprend les premières affiches publiées par l’Office national de l’enfance (ONE) datant de 1920. Elles mettent en scène des poupons et déclinent plusieurs messages à destination des mères. Dans les années 1950, le service éducatif de la Province de Liège lance une campagne pour l’allaitement maternel. La dernière affiche est publiée, début 1980, par l’ONE et met en scène la femme enceinte.

1920 : la campagne de prévention de l’ONE

Dès sa création en 1918, l’ONE[2] publie une série d’affiches s’inscrivant dans le mouvement de prévention contre les épidémies et d’hygiène sociale qui émerge fin du 19e siècle. L’institution veut lutter contre la mortalité infantile et recourt à l’affiche pour atteindre cet objectif. La « nouvelle culture », que l’ONE souhaite implanter, s’inscrit en rupture aux coutumes existantes, notamment en matière d’alimentation des petits enfants qui, après un rapide sevrage, sont souvent nourris comme des adultes, entrainant un taux de mortalité infantile. Le discours dénonce ces pratiques anciennes et met l’accent sur ce qui est attendu, pour le bien-être des enfants. La première étape est de convaincre les mères de fréquenter les consultations gratuites offertes par ses soins. Le changement de mentalités et donc des pratiques se fera ensuite par l’éducation des mères, pendant les permanences.

L’ONE signe son affiche et donne ses références : sous le haut patronage de L.L.M.M. le Roi et la Reine. Sur le bord, de manière discrète, la mention « exempt de timbre, loi du 6 sept. 1919 » donne une indication de date de diffusion, au moins après 1919.

Affiche ONE, Bruxelles, 1919 (Archives de la ville de Bruxelles, fonds affiches).

Le message s’adresse aux mères, principales destinataires de celui-ci. Le texte ne laisse planer aucun doute : « Sauvez votre bébé ! Mères, fréquentez les consultations de nourrissons qui sauvent 14 enfants par jour ». L’action bienfaisante des consultations de nourrissons est validée scientifiquement : elle sauve quatorze enfants par jour tandis que le patronage de la Reine et du Roi lui ajoute une honorabilité.

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La maternité comme une anomalie : une régulation patriarcale et productiviste des risques reproductifs

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Laurent Vogel (Juriste, Institut syndical européen, ETUI)

L’évolution de la réglementation en santé au travail est marquée par un paradoxe. Au 19e siècle, les premières initiatives de législation ont toutes été justifiées par la protection de l’espèce humaine. Il s’agissait de permettre une reproduction de la classe ouvrière sans courir le risque d’une perte de valeur productive pour la génération suivante. Les hygiénistes s’inquiétaient souvent de la « dégénérescence de la race » qui aurait résulté autant des conditions matérielles de travail des femmes et des enfants que des conditions morales (promiscuité, affaiblissement des liens « naturels » entre les mères et leurs enfants, attitudes d’insoumission des ouvrières jugées incompatibles avec la décence et l’humilité « propres à leur sexe »). Si les règles actuelles ont évolué de manière considérable, elles restent marquées par cette origine du droit de la santé au travail et n’ont pas perdu leur caractère patriarcal.

La mise en tutelle des travailleuses

Dans le célèbre rapport d’Édouard Ducpétiaux[1] sur la condition des classes ouvrières et sur le travail des enfants publié en 1846, une double inquiétude s’exprime constamment. Le travail des ouvrières dans des usines les rendrait amorales et contribuerait à la mortalité infantile. On peut citer ces quelques chiffres de la Société de médecine de Gand : sur 369 ouvrières interrogées par les médecins, 294 n’étaient pas mariées mais 18 d’entre elles avaient eu ou étaient sur le point d’avoir un enfant, 12 étaient mariées mais n’avaient pas d’enfant, 57 étaient mariées et avaient donné naissance à 237 enfants dont 114 étaient morts, 8 étaient veuves[2]. Si les données citées sont nombreuses, les médecins qui interviennent dans l’enquête sont très peu conscients des risques reproductifs spécifiquement liés au travail. Ils signalent de nombreux cas d’aménorrhées parmi les ouvrières, mais ils ne s’interrogent pas sur la toxicité reproductive des substances chimiques. En ce qui concerne le plomb, on constate un écart considérable entre les pratiques populaires (l’usage du plomb comme abortif est attesté par des sources judiciaires dès la moitié du 19e siècle[3]) et la médecine savante qui ne s’intéresse à la toxicité reproductive du plomb que vers la fin de ce siècle.

En Belgique, contrairement aux autres pays industrialisés, toutes les propositions de réglementation du travail se sont heurtées à une hostilité acharnée de la bourgeoisie. Il a fallu attendre les émeutes insurrectionnelles de 1886 pour qu’une législation commence à être élaborée. Une idée centrale y est sous-jacente : pour les travailleurs masculins adultes, la législation n’intervient que de manière exceptionnelle ; pour les femmes et les enfants, l’État doit assurer une sorte de tutelle sur leurs conditions de travail.

L’enjeu de ces débats est de faire supporter par les travailleuses le fardeau d’une caractéristique du mode de production capitaliste : le travail de reproduction ne permet pas de produire de la plus-value (du moins, pas à grande échelle) mais sa valeur d’usage est évidemment indéniable. Plutôt que d’aménager le travail de production de manière à le rendre compatible avec le travail de reproduction, les normes juridiques poussent les femmes à prendre en charge la reproduction en renonçant à l’égalité, notamment sur le terrain du travail salarié.

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Entreprise #EnfantsAdmis : Côté face, une démarche, un label. Côté pile, la maternité, une réalité discriminante

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Marie-Thérèse Coenen[1] (Historienne, CARHOP asbl)

En 2016, l’ASBL Amazone, Carrefour de l’Égalité de Genre[2], lançait une campagne et un label[3] : l’entreprise #EnfantsAdmis, avec un slogan optimiste Happy parents, happy employees, happy employers. Qui vise à rendre visible et à encourager les bonnes pratiques des entreprises et des organisations dans le soutien à la parentalité tant vis-à-vis de la mère que du père.

Chaque entreprise qui sollicite le label, s’engage à mieux intégrer la parentalité dans son organisation et à faciliter la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale. L’entreprise labellisée #EnfantsAdmis s’engage à respecter les principes de cette charte : « Ici, les parents sont les bienvenus ! Notre organisation s’engage à mener une politique parent-friendly. Nous nous efforçons d’engager des candidat-e-s sur l’évaluation de leurs talents et compétences, sans tenir compte de leur (éventuelle) maternité ou envie d’enfants, de soutenir les femmes enceintes, de chercher des solutions avec les mères et les pères pour une combinaison harmonieuse entre vie professionnelle et familiale ».

Les entreprises candidates soumettent les règles qu’elles mettent en œuvre pour favoriser la parentalité. L’ASBL Amazone vérifie alors qu’aucune plainte n’est portée à leur encontre pour une discrimination au travail, elles reçoivent le droit d’user du logo dans toutes leurs communications et offres d’emploi et se font remettre officiellement un joli trophée.

Le changement par l’exemple

L’idée est simple. Il vaut mieux promouvoir les bonnes pratiques que de stigmatiser et dénoncer les mauvaises. Pour Marleen Teugels, directrice de l’ASBL Amazone à l’initiative de ce label et de la campagne, il s’agit d’introduire le changement par l’exemple. C’est une approche positive. Elle s’inspire de la campagne « Bob », dont l’objectif est de réduire les risques de conduites sous influence de l’alcool et ce, particulièrement durant les périodes des fêtes. Cette campagne s’est largement popularisée et est même devenue un label de responsabilité partagée : « Si je suis le Bob de la soirée, je ne bois pas ». Pour Marleen Teugels, il est évident qu’une entreprise, qui soutient la parentalité, se donne un atout tant par rapport à d’autres entreprises de son secteur que pour son image ou que vis-à-vis de son personnel qui aura tendance à apprécier cette culture d’entreprise. Valoriser les rôles de père et de mère de leurs employé-e-s et de leurs cadres peut devenir un critère de différenciation, par rapport à la concurrence, particulièrement dans les secteurs où l’attractivité des travailleurs et des travailleuses est forte.

Brochure #EnfantsAdmis publié par Amazone asbl, Carrefour de l’Egalité de Genre

La campagne a son site #EnfantsAdmis sur lequel les témoignages et les bonnes pratiques[4] sont mis en évidence. Les employeurs comme les travailleurs et les travailleuses peuvent constater et comparer ce qui se fait, ce qui est possible et ce qui est aisément envisageable. Les exemples sont éclairants et montrent l’innovation en matière d’organisation du travail, la souplesse dans la gestion du temps, principalement pendant des périodes de congés scolaires et les mercredis après-midi. À titre d’exemple, la société d’assurances Ethias organise, entre autres, un service de garde d’enfants malades à sa charge et fournit également de l’information aux travailleurs masculins sur les possibilités de crédit-temps et/ou congé parental. D’autres sociétés, et non des moindres, développent également un plan de soutien à la parentalité. Ainsi BNP-Paribas-Fortis déclare « permettre à chacun d’être pleinement soi-même au travail, donc aussi un parent, papa ou maman. Cette volonté d’inclusion, qui accueille avec plaisir les expériences différentes et essaie de s’adapter aux besoins différents, est aussi porteuse d’innovation et de performance. C’est notre stratégie en matière de diversité ». L’entreprise qui comptabilise bon an mal an, 400 naissances, et donc autant de pères et de mères, a sondé ces nouveaux parents sur leurs besoins et c’est principalement le besoin d’informations qui vient en premier. La banque mène des actions au niveau de l’accueil des mères quand elles reviennent de congé de maternité, organise des lieux d’échanges sur ce qu’elles vivent au niveau de leur poste de travail, sur la réappropriation de leurs fonctions, sur l’articulation entre vie professionnelle et vie privée, sur leur vision de leur carrière professionnelle. L’entreprise souligne : « Nous en profitons toujours pour leur rappeler que pour l’entreprise, leur maternité est aussi une opportunité, en développant chez elles des compétences d’organisation mais aussi de leadership »[5].

Parmi les solutions, le télétravail est le plus souvent mis en œuvre ce qui permet aux travailleuses de garder leur poste à temps plein et donc aussi leur salaire et leurs droits. La flexibilité du temps de travail et des prises de jours de congé sans solde sont souvent évoquées pour parer aux circonstances exceptionnelles. Dans certains cas, plus rares, l’entreprise intervient dans les frais de garde d’un enfant malade, etc. Un bémol toutefois : ces dispositifs sont encore trop tournés vers les seules mères travailleuses.

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Éditorial

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Il y a 50 ans, 3 000 travailleuses de la Fabrique nationale d’armes de Herstal (FN) déclenchent une grève au nom du principe « À travail égal, salaire égal ». Afin de commémorer cet événement majeur dans l’histoire du syndicalisme mais aussi dans l’histoire du féminisme, le CARHOP asbl, en partenariat avec l’ULB et l’ULg, ont organisé un colloque de deux journées en mars 2016 au cours desquelles, chercheurs et chercheuses, syndicalistes, militant-es, travailleurs et travailleuses, représentant-es des milieux associatifs mais également des témoins des faits ont mis en commun leurs approches plurielles, apportant ainsi un nouvel éclairage à ce mouvement social sans précédent.

Quoi de mieux pour lancer la revue en ligne du CARHOP « Dynamiques. Histoire sociale en revue » qu’un dossier réalisé à partir de cette rencontre de mars 2016, dont l’objectif était de confronter l’approche socio-historique du CARHOP avec d’autres regards contemporains, qu’ils soient issus d’une démarche scientifique ou d’une expérience d’éducation permanente ? Le numéro zéro de « Dynamiques » est dédiée à ce dossier exceptionnel.

Dans une dynamique socio-historique, le CARHOP asbl, à travers la revue « Dynamiques », poursuit l’objectif de mener des projets collectifs sur différents thèmes de l’histoire sociale qui réunissent de manière inédite des expertises universitaires, suivant un dialogue interdisciplinaire, des savoirs de terrain, issus des milieux syndicaux, associatifs et des témoignages, qui constituent les sources de cette histoire. L’espoir est de faire émerger de cette cohabitation une démarche réflexive, critique et constructive, mais également des pistes d’action.

Introduction au dossier. La grève des ouvrières de la FN de 1966 : enjeux et mémoires

Sara Tavares Gouveia (Historienne, CARHOP asbl)
et Nicolas Verschueren (Historien, ULB)
Le 17 février 1966, les femmes de la FN se réunissent aux portes de l’usine. Elles se rendent à l’assemblée convoquée par le front commun syndical (CARHOP, fonds La Cité).

L’année 2016 marque le cinquantième anniversaire de la grève des femmes de la Fabrique nationale d’armes de Herstal (FN). Parallèlement aux évènements commémoratifs et aux expositions organisées à Herstal, le colloque « Les ouvrières de la FN changent l’histoire. 1966-2016 » qui s’est tenu à Liège les 24 et 25 mars 2016 a permis d’explorer cette lutte sociale en l’insérant dans un contexte historique et géographique plus large, d’en offrir une lecture plurielle et à partir de sources diverses. Il est interpellant de voir à quel point ce mouvement a marqué l’histoire des luttes sociales, du mouvement ouvrier et des droits des femmes en Europe. Un demi-siècle plus tard, avec le recul que permet l’histoire, il semblait pertinent de faire le point et d’évaluer la portée concrète de cet évènement tant au niveau national qu’européen et de rendre hommage à la mobilisation des femmes-machines.

Le colloque, dont les différentes contributions sont rassemblées ici, s’est inscrit dans une série d’initiatives organisées à Liège et Herstal dans le cadre du Mois de la femme et des commémorations de la grève des femmes. Le cycle s’est clôturé le 26 mars 2016 avec la fin de l’exposition Femmes en colère réalisée à l’initiative de la CSC et de la FGTB Liège-Huy-Waremme, à laquelle le CARHOP et l’IHOES ont participé pour l’élaboration du contenu historique.[1] Ce colloque a ceci d’original qu’il est le fruit d’un partenariat entre le CARHOP, l’ULB et l’ULg, et qu’il a placé en son cœur l’approche pluridisciplinaire. Ainsi Sophie Jacquot nous présente les implications internationales de la grève, tandis que Jackie Clarke compare ce mouvement social à des manifestations du même type ayant éclaté par la suite en France. La mobilisation de sources aussi diverses que riches, comme l’iconographie, ou encore les sources sonores redonnent vie aux travailleuses en grève. Des témoins militant­­­‑e‑s ont retracé pour nous leurs souvenirs de cette période, comme Annie Massay permanente syndicale FGTB-SETCa et Jean-Marie Roberti, journaliste au Drapeau Rouge. Le colloque a également été l’occasion de mettre en avant certaines figures emblématiques du mouvement telles que Jenny Magnée, ou Rita Jeusette. Ces militantes ont laissé quelques traces, souvent orales, et certaines, comme c’est le cas pour Germaine Martens – qui fait l’objet d’un portait dans ce dossier-, ou encore Charlotte Hauglustaine, ont déjà leur place dans le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier en Belgique (DBMOB)[2].

Tenu à la Cité Miroir de Liège, lieu emblématique de l’émancipation sociale, le colloque a rassemblé plus d’une centaine de personnes issues des milieux académique, associatif, féministe et syndicaliste de Belgique francophone, de France et d’Angleterre. La richesse des interventions présentées ouvre la voie à de nouveaux questionnements et à de nouvelles pistes de recherches en histoire sociale et ouvrière. C’est la raison pour laquelle le CARHOP a souhaité publier certaines des interventions.[3]

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Femmes en grève : Lucie Baud (1870-1913), tisseuse en soie de l’Isère

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Michelle Perrot (Historienne, Professeure émérite à Paris VII-Denis Diderot)

Lors de la séance inaugurale, Michelle Perrot, spécialiste française de l’histoire des femmes, a mis en avant les luttes militantes menées par Lucie Baud dans le secteur textile lyonnais. En cela, elles nous montrent la voie du combat syndical qu’aujourd’hui encore les femmes doivent mener pour obtenir plus de droits au travail. Le lien entre l’action de Lucie Baud et celle des femmes de la Fabrique nationale d’armes de Herstal (FN) est clairement établi en cela qu’elles se battent pour plus de justice sociale.

La grève des femmes de la FN en 1966 est exceptionnelle par son ampleur (3 000 femmes), sa durée (12 semaines), sa dimension géopolitique, la revendication salariale s’appuyant sur l’article 119 du Traité de Rome, ses effets et les travaux qu’elle a suscités.

Rien de comparable avec les grèves beaucoup plus modestes dont je vais vous parler. D’un côté, la métallurgie virile du Nord industriel ; de l’autre le textile soyeux et féminin d’un coin perdu du Dauphiné où les usines s’égrènent le long des rivières alpines. D’un côté, une grève organisée appuyée sur des syndicats puissants ; de l’autre, des grèves reposant sur une femme exceptionnelle mais isolée, Lucie Baud, et sur un mouvement ouvrier encore embryonnaire. La CGT, créée en 1895, adhère au syndicalisme d’action directe, d’inspiration proudhonienne et peu favorable au travail des femmes, moins encore à leur engagement syndical. L’histoire singulière, voire dramatique, de cette ouvrière, illustre les difficultés des femmes dans les luttes ouvrières du début du 20e siècle.

Première rencontre

Ma rencontre avec Lucie Baud s’est faite en plusieurs temps. Je l’ai d’abord croisée au cours de mes recherches sur les grèves de la fin du 19e siècle. Madeleine Guilbert, dans son ouvrage pionnier sur les femmes dans les congrès ouvriers[1], mentionnait la présence d’une certaine Lucie Baud au congrès national du textile de 1904. Tout en s’étonnant qu’on ne lui donnât pas la parole, elle signalait un texte de Lucie Baud paru en 1908 dans une importante revue, Le Mouvement socialiste. La lecture de ce texte m’avait intriguée par son côté (modestement) autobiographique. « Je suis entrée comme apprentie chez messieurs Durand Frères, au Péage- de-Vizille, au commencement de 1883. J’avais alors douze ans. » Le « je » d’une ouvrière s’exprime si rarement qu’il m’avait saisie et je n’avais jamais oublié Lucie Baud. Aussi, lorsqu’en 1978, la revue Le Mouvement social décida, sur ma proposition, de consacrer un numéro spécial au travail des femmes, que nous avions appelé « Travaux de femmes »[2], je suggérai que le témoignage de Lucie soit publié en annexe. Il alerta des lecteurs dauphinois de l’université de Grenoble qui entreprirent des recherches locales sur ces conflits. Par ailleurs, Andrée Gautier avait soutenu avec Yves Lequin une thèse sur les ouvrières en soie du Dauphiné[3] et avait rédigé pour le Dictionnaire Maitron  une notice courte et dépourvue d’état-civil sur Lucie Baud. Andrée en disait plus et mentionnait notamment une tentative de suicide de la part de Lucie, qui la rendait encore plus énigmatique.

Mélancolie ouvrière de Michelle Perrot
Mélancolie ouvrière de Michelle Perrot.

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Quand les femmes de la FN entrent dans la légende : construction et mythes d’un combat

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Florence Loriaux (Historienne, CARHOP asbl)

Il était une fois, 3000 femmes courageuses et téméraires qui, il y a 50 ans en s’opposant à la direction de leur entreprise et à leurs syndicats pour revendiquer l’application du principe À travail égal, salaire égal, écrivaient une page de l’histoire syndicale et de l’histoire des femmes. Le récit de cet événement constitue en quelque sorte une chanson de geste contemporaine qu’on se raconte encore dans le bassin liégeois.

Mon intervention pourrait s’arrêter là mais, la question qui nous est posée est de savoir comment au départ d’une « simple » grève s’est construit un véritable mouvement social dont la mémoire perdure depuis un demi-siècle, au point de constituer un véritable mythe profondément ancré dans la mémoire collective des populations, comme l’atteste d’ailleurs le succès de ce colloque et des deux expositions consacrés à la commémoration de cet évènement[1].

Si les mouvements sociaux sont aussi nombreux que diversifiés tant dans leur fondement que dans leur nature, ce qui est déterminant pour reconnaître l’existence d’un véritable mouvement social, c’est la présence d’une revendication, d’une volonté de remettre en cause un certain ordre social et de chercher à le transformer.

En général, les mouvements sociaux sont le fait d’une catégorie sociale ou d’une minorité porteuse d’une revendication qu’elle exprime à travers divers moyens d’action comme la grève, les manifestations ou l’occupation de bâtiments…

Dans le cas de la grève des femmes de la Fabrique nationale d’armes de Herstal (FN) de 1966, il est évident que tous les ingrédients sont présents : il s’agit bien d’un groupe particulier, des femmes d’abord et ensuite des ouvrières, se trouvant enfermées dans un rapport de forces au sein d’une entreprise qui leur impose des conditions de travail «exécrables» : lieu, durée, nature, salaire,…

Elles sont porteuses d’une revendication, au départ purement salariale, mais qui va se révéler, au fil du déroulement de la grève, beaucoup plus large et multiforme, touchant à l’égalité salariale, au rapport des sexes, à la hiérarchisation des organes de revendication et de négociation, etc.

Les revendications sont au départ locales (Herstal) et sectorielles (les fabrications métalliques), mais elles vont rapidement toucher la collectivité nationale et même internationale et avoir des répercussions dans tous les secteurs de l’économie.

On peut se demander si la grève des femmes de la FN est politique ou comporte une composante politique fondamentale. À l’origine probablement pas, même s’il existe une forte présence communiste au sein de l’entreprise, mais tout simplement parce que le mouvement démarre sur un ras-le-bol collectif face à des conditions de travail pénibles et mal rétribuées, sur des émotions causées par une condition sociale dégradée, dégradante et sur l’espoir d’une amélioration possible de celles qui sont surnommées femmes-machines, voire même « mamelles de la FN », quand ce n’est pas « putains de la FN ».

La cause première est claire et l’adversaire tout désigné, en l’occurrence l’employeur et la direction de l’entreprise.

Les moyens sont aussi bien identifiés : cesser le travail, ce qui aura pour conséquence de perturber l’activité d’autres ateliers et même d’autres entreprises liées à ce type de production, et de conduire des milliers de travailleurs masculins au chômage, manifester dans la rue pour mobiliser l’opinion publique et les médias et les rassurer sur la justesse de la cause défendue (alors que le concept de salaire d’appoint est souvent mis en exergue pour dénoncer leur action).

Mais au fur et à mesure que le phénomène prendra de l’extension dans l’espace et dans le temps, il se politisera nécessairement, mettant en cause d’autres institutions, à commencer par les syndicats et les mouvements patronaux, et plus tard les pouvoirs publics, qui, quoique absents au départ du mouvement, devront apporter des réponses à des revendications qui ne concernent plus uniquement celles de 3000 ouvrières de la FN. En témoigne le bombardement de questions parlementaires, d’interpellations et de propositions de lois relatives à l’effective mise en place de l’article 119 du Traité de Rome que subit, durant la période de la grève, le ministre du Travail, Léon Servais (PSC).

Au départ d’un affrontement limité à une catégorie de travailleurs dans l’espace d’une communauté locale et dans un face-à-face avec un employeur peu disposé à entendre leurs légitimes revendications, les femmes de la FN parviendront à faire entendre leurs voix en politisant le débat, en l’internationalisant… en créant une arène non institutionnelle.

Dans le cas des femmes de la FN, leur force a été de parvenir à créer un mouvement de sympathie en leur faveur qui leur a ouvert les voies d’autres arènes plus institutionnelles (notamment les syndicats), qui leur ont permis d’obtenir une satisfaction partielle de leurs revendications salariales (2,75 francs au lieu des 3,90 francs réclamés initialement).

Et si cela a été possible, c’est sans doute dû en partie au fait qu’elles ont pris conscience que l’enjeu qu’elles représentaient dépassait de loin leur cas individuel et que la lutte qu’elles menaient était avant tout une lutte collective dont toutes les femmes pouvaient bénéficier. Si l’historiographie de la grève évoque le nom de quelques personnalités comme Jenny Magnée, Charlotte Hauglustaine, Germaine Martens ou Rita Jeusette reconnues en tant que « meneuses », les grévistes forment avant tout un groupe compact auquel elles s’identifient aujourd’hui avec fierté : « J’étais une femme-machine » peuvent-elle enfin clamer après avoir longtemps eu honte, pour une majorité d’entre-elles, de cette étiquette.

Leur détermination et leur solidarité ont permis à d’autres femmes, pas nécessairement ouvrières comme elles, de prendre fait et cause pour leur combat et d’en élargir le périmètre en débordant du cadre un peu étriqué des revendications salariales pour atteindre des questions plus fondamentales d’égalité des salaires, et donc indirectement d’égalité des sexes.

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L’écart salarial aujourd’hui ? L’état des lieux de l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes

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Véronique De Baets (Institut pour l’égalité des femmes et des hommes)

L’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes a été créé par la loi du 16 décembre 2002 et reprend les missions menées de 1993 à 2002 par la Direction de l’égalité des chances du SPF Emploi, Travail et Concertation sociale concernant la mise en œuvre du suivi de la politique d’égalité des chances entre hommes et femmes au niveau fédéral belge. Cette Direction était issue de la fusion intervenue en 1993 entre le Secrétariat de la Commission du Travail des Femmes, première cellule administrative créée en 1974 et dont la compétence se limitait à la position des femmes sur le marché du travail, le Service de l’Émancipation sociale fondé en 1985 au sein du Ministère de la Santé publique et de l’Environnement et chargé de l’exécution de la politique d’émancipation sociale en général.

Il y a 50 ans, quelques 3 000 ouvrières s’opposent avec force à des conditions de travail inhumaines ainsi qu’à des inégalités de salaire par rapport à leurs collègues masculins. Ces femmes déterminées arrêtent le travail durant douze longues semaines. Leur détermination fait tache d’huile : la contestation s’étend bientôt à d’autres entreprises puis à l’étranger : en France, en Italie, aux Pays-Bas, en Allemagne. Le slogan À travail égal, salaire égal est décliné dans toutes les langues. Si le résultat de la grève de la Fabrique nationale d’armes de Herstal (FN) n’a pas été une victoire totale, les ouvrières n’obtenant que la moitié de l’augmentation salariale demandée, elle aura le mérite de provoquer une prise de conscience tant au sein des syndicats que dans le monde politique. D’autres mouvements de contestations, d’autres grèves seront nécessaires pour obtenir des avancées significatives, de nouveaux droits… Aujourd’hui, le principe de l’égalité salariale est inscrit dans de nombreux textes légaux internationaux et belge. En 2012, la Belgique a d’ailleurs adopté une nouvelle loi relative à l’égalité salariale sur laquelle nous reviendrons.

Evolution du taux d’emploi des femmes et de l’écart salarial

Ces dernières décennies, les femmes ont massivement investi le marché du travail. Leur taux d’emploi est en effet passé, en Belgique, de 50 % en 1997 à 56 % en 2000 puis à 63 % en 2015. Il est néanmoins inférieur à la moyenne européenne (64.3 %). En parallèle l’emploi des hommes est resté relativement stable avec une légère diminution suite à la crise de 2008. Il s’élevait en 2015 à 71.3 % contre 75.9 % de moyenne européenne[1]. L’augmentation du taux d’emploi des femmes est un défi majeur que notre pays doit relever s’il veut atteindre (ou approcher) les objectifs fixés par la Stratégie EU 2020 en matière d’emploi[2]. C’est aussi une condition pour retrouver le chemin de la croissance. Enfin, renforcer la présence des femmes sur le marché du travail est indispensable pour leur permettre d’être indépendantes économiquement et ainsi réaliser l’égalité de genre. Cette augmentation du taux d’emploi des femmes ne peut néanmoins pas se faire à n’importe quel prix. En effet, certains États membres qui connaissent des taux d’emploi des femmes parmi les plus élevés de l’Union européenne[3], comptent également les taux d’écart salarial les plus élevés. C’est le cas de l’Autriche (23 %), de l’Allemagne (21.6 %), du Royaume-Uni (19.7 %) du Danemark (16.4 %) ou des Pays-Bas (16 %)[4].

Le rapport 2016 de l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes (IEFH) sur l’écart salarial montre qu’en Belgique, l’écart salarial ne s’élevait plus, en 2013, qu’à 8 %. Il s’agit d’un écart salarial calculé sur base horaire. Autrement dit, une femme gagne 8 % de moins qu’un homme de l’heure. La bonne nouvelle est que cet écart calculé sur base horaire est bien moins élevé que la moyenne européenne (16.2 %) et qu’il est en constante diminution : il s’élevait en effet à 17 % en 1999. Plusieurs études font l’analyse que notre système de négociation des salaires, très centralisé, est un des facteurs qui favorisent un faible écart de salaire entre hommes et femmes. Mais attention, ce chiffre qui a le mérite de permettre la comparaison notamment au niveau européen, ne dit pas tout. Il ne prend notamment pas en compte les avantages extra-légaux. Le rapport de l’Institut montre ainsi que les femmes bénéficient nettement moins de ces avantages perçus en sus du salaire. C’est le cas par exemple des pensions complémentaires payées par certains employeurs : les travailleuses ne seraient que 9 % à en bénéficier contre 12 % des travailleurs. C’est également le cas de l’indemnité trajet domicile/travail qui serait 14 % moins élevée pour les femmes.

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Le mouvement syndical interpellé

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Marie-Thérèse Coenen (Historienne, CARHOP asbl, FOPES)

Un demi-siècle après les luttes des ouvrières du secteur métallique du bassin de liège, nous pouvons affirmer, sans beaucoup nous tromper, que ces grèves ont impacté durablement le mouvement syndical.

La belle exposition « Femmes en colère », présentée à Herstal de février à avril 2016, à l’initiative de la FGTB et de la CSC, en témoigne. Désormais, la grève des ouvrières de la Fabrique nationale d’armes de Herstal (FN), et plus largement celles des travailleuses du secteur métallique du bassin de Liège, font partie des grandes luttes ouvrières du 20e siècle et à ce titre, font l’objet de commémoration, comme les grèves de juin 1936 ou celles de l’hiver 60. La grève de la FN a été menée en front commun syndical. C’est suffisamment rare et difficile en 1966 pour être souligné par les contemporains. La pratique des négociations professionnelles et la revendication À travail égal, salaire égal, inscrite dans la liste commune de revendications, facilite cette collaboration.

Le syndicalisme est pluriel et se décline en Belgique en trois grandes confédérations nationales : socialiste, chrétienne, libérale[1] qui se déclinent en régionales interprofessionnelles, dans ce cas-ci Liège et en centrales professionnelles, la Centrale de l’industrie du métal de Belgique (CMB) et la Centrale chrétienne des métallurgistes de Belgique (CCMB). L’entreprise est le terrain des centrales professionnelles.

Les deux organisations syndicales chrétienne et socialiste n’ont pas la même approche en matière d’organisation des travailleuses. La CSC a depuis longtemps un service syndical féminin et des comités Femmes dans les régions et les centrales. La FGTB peine à mettre en place une structure spécifique même si, au début des années 1960, des décisions sont prises dans ce sens.

Les deux organisations n’ont pas la même vision de la femme au travail. La CSC opte pour la liberté de choix et l’égalité de traitement entre la travailleuse et la femme au foyer. La FGTB mise sur l’unité de la classe ouvrière et la défense de tous les opprimés sans distinction de sexe. Les travailleuses, comme les autres travailleurs, ont à juste titre des droits à revendiquer et à défendre. Le taux de syndicalisation dans la région et dans le secteur métallique est très élevé : près de 90 % des ouvrières sont affiliées, chez les socialistes pour les deux tiers et un tiers chez les chrétiens. Ce n’est pas de ce côté que la grève a révolutionné les pratiques.

Dans une enquête menée en 1964 auprès des ouvrières affiliées à la CCMB liégeoise, Christiane Bouhy[2] montre que le syndicat est pour elles une forme d’assurance : « On ne sait jamais ». Elles s’investissent relativement peu dans l’action syndicale locale et au sein de l’entreprise. Elles sont peu intégrées dans les structures et leurs revendications trouvent peu d’échos auprès des délégués. En 1966, il y a à la FN, trois déléguées (1 FGTB et 2 CSC) au comité d’usine, une au comité de sécurité, d’hygiène et d’embellissement des lieux de travail (CSHE)[3], aucune dans la délégation syndicale ni au conseil d’entreprise (CE).

Enfin, il existe dans l’usine, un noyau d’extrême gauche dont la figure dominante est Germaine Martens[4]. C’est elle qui lance le mot d’ordre de la grève suivi quasi par les 3000 travailleuses. Elle rencontre Cécile Draps, avocate à Liège, militante au Parti communiste Wallon (PCW) qui avec l’Union des femmes, est venue soutenir les grévistes aux grilles de l’usine. Cécile Draps met son réseau et ses compétences au service des ouvrières en grève. Elle trouve le graphiste qui réalisera la célèbre affiche À travail égal, salaire égal qui symbolise cette lutte. Germaine Martens est l’aiguillon du conflit et n’aura de cesse de vouloir l’étendre, avec les militants du PCW, aux autres usines du secteur métallique du bassin et aux ACEC à Charleroi. Ce n’est qu’après la grève qu’elle prend la carte du PCW.

Ces quelques remarques préliminaires balisent le contexte dans lequel la grève va se dérouler. Dès le lendemain de la grève, les témoins sont convaincus que ce qui vient de se passer est un évènement important. Jean Braham de la CCMB l’exprime ainsi : « On l’a dit et répété dans la presse, cette grève marque l’entrée en fanfare des femmes dans l’action syndicale. Certes, il y a, depuis plusieurs années, des femmes déléguées, voire même des permanentes syndicales. Mais, ici, il s’agit d’une prise de conscience collective.»[5]

La grève est-elle l’évènement par lequel les travailleuses accèdent à la maturité syndicale ? Il faudrait plutôt dire que cette grève de la FN révèle aux syndicalistes la capacité des travailleuses à se mobiliser et à mener une lutte pour leurs droits. Ils n’en étaient guère convaincus. Du côté des travailleuses, elles font l’expérience de la puissance du collectif et des potentialités de changement que cela recèle.

Il y a un avant, un pendant et un après la grève. Avant la grève, le champ était-il vierge de toute présence syndicale ? Pendant, beaucoup continuent à le penser et le dire, les syndicats ont couru derrière la grève. Nous verrons ce qu’il en est. Le troisième point analyse son impact sur le syndicalisme au sein de l’entreprise, dans les deux centrales professionnelles concernées et plus généralement à la FGTB et à la CSC. Enfin, les syndicats ne sont pas les seules organisations à être impactées par la grève. Pouvons-nous dire que la grève a ouvert le syndicalisme au féminisme ? Le mouvement féministe de l’époque a-t-il exercé une influence sur la mobilisation que la grève suscite ? La question reste ouverte.

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Qui est la petite Germaine ? Portrait d’une femme de tête à la tête des femmes en grève

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 Maxime Tondeur (Militant et blogueur)

À l’occasion de l’exposition Femmes en colère, présentée à Herstal, en février 2016, Maxime Tondeur, militant de gauche, retrace dans son blog ROUGEs-FLAMMEs cette lutte ouvrière exemplaire. Il lance un appel à témoin : « qui est cette Germaine Martens dont tout le monde reconnait que c’est elle qui a lancé le mot d’ordre de grève : « Cela a assez duré, on sort » (en wallon). » Son petit-fils, Armand Borsu, prend contact et raconte les souvenirs qu’il a gardés de sa grand-mère, une femme forte et chaleureuse. Maxime Tondeur tenait un fil de l’histoire et la bobine pouvait commencer à se dérouler.

Sa rencontre avec Cécile Draps, avocate et militante du Parti communiste wallon, qu’il connaît bien pour avoir milité dans les mêmes rangs, jette un autre regard sur le premier comité de grève de la FN. Il met en avant l’amitié qui se construit entre les deux femmes ainsi que le rôle prépondérant qu’elle a joué comme soutien à la grève, avec entre-autre la réalisation, à son initiative, de l’affiche générique de la grève. Autant d’éléments nouveaux qu’il publie en feuilleton, en février-mars 2016.

Après les événements commémoratifs (manifestation à Herstal, exposition, colloque) où la figure de Germaine est régulièrement évoquée (photo, archive sonore d’un meeting à La Ruche où elle prend la parole), il reprend son travail de biographe. En juin, nous rencontrons longuement Armand Borsu et son épouse Yvette Merveille. Une nouvelle rencontre avec Cécile Draps permet d’exhumer d’autres souvenirs et surtout quelques documents car Germaine, après la grève, a milité dans le parti communiste « chinois », comme elle se plaisait à la souligner. Enfin, Maxime Tondeur complète ses souvenirs glanés par un travail systématique de recherche documentaire au CArCoB, où il consulte la collection des journaux La Voix du peuple, Combat, ce qui apporte une nouvelle profondeur à ce portrait mais surtout, donne à lire des entretiens, des discours qu’elle a tenu comme « militante » de la grève des femmes de la FN, bref à saisir sa pensée et son regard sur la grève.

Cette démarche volontariste de Maxime Tondeur, pour faire émerger, derrière un nom et un visage, l’histoire d’une militante, s’inscrit dans le droit fil, des objectifs du CARHOP, qui est de valoriser la mémoire ouvrière, avec les travailleurs, mais rejoint aussi le projet du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier de Belgique, qui est de garder les traces de ces ouvriers et ouvrières qui se sont engagés dans le mouvement social. Le travail réalisé par Maxime Tondeur se complète d’un travail dans les archives et, à ce titre, s’inscrit dans un des effets importants de la mobilisation autour du souvenir de la grève de février 1966. Maxime Tondeur apporte ainsi par sa quête, des pièces manquantes du puzzle de la grève de 1966 des ouvrières de la FN, et vient enrichir le récit que les historiens et historiennes avaient pu, avec plus ou moins de bonheur, retracer. C’est un premier effet de la mobilisation commémorative de 2016 mais il serait souhaitable que d’autres grévistes sortent de l’ombre et puissent se retrouver un instant sous les feux des projecteurs de l’histoire. C’est avec cet objectif, que nous avons sollicité Maxime Tondeur, pour apporter sa contribution, -en l’état- dans cette publication qui reprend les actes du colloque Les ouvrières de la FN écrivent l’histoire, Liège, 23 et 24 mars 2016. Appel est donc lancé pour que d’autres témoins apportent leur souvenirs et témoignages autour d’autres figures de la grève ou des grèves de la FN à Herstal ou ailleurs.

Marie-Thérèse Coenen

Sur les pas de Germaine Martens

Le but est de rédiger et publier une biographie de cette militante ouvrière communiste, un peu oubliée, afin de sceller dans le marbre son apport au mouvement ouvrier et syndical. Je les avais déjà rencontré le 16 février 2016, avec mon ami, collègue blogueur, Hubert Hedebouw, à l’occasion du défilé commémoratif des enfants des écoles pour le cinquantenaire de la grève (février 2016). Et j’écrivais alors dans ROUGEs-FLAMMEs, sous le contrôle d’Armand : « Lui, Armand Borsu, est le petit-fils de Germaine Martens, la ˝petite Germaine˝, une des dirigeantes de cette célèbre grève des femmes qui portait le slogan À travail égal, salaire égal.

Le petit-fils de Germaine Martens montrant sa grand-mère à l’exposition Femmes en colère (collection privée).

Comme c’est sa grand-mère qui l’a élevé, on peut dire qu’il l’a bien connue. Elle, Yvette Merveille, son épouse, issue d’une famille de résistants de Bressoux, a bien connu aussi la grand-mère de son mari. Merveille de facebook dans ce cas-ci, puisque c’était suite à la lecture de mon blog ROUGEs-FLAMMEs, que ces contacts ont pu se nouer. Mon unique but ici est de mettre en lumière et de faire connaître cette figure incontournable de la grève de 1966, qu’a été Germaine, un peu évoquée dans l’exposition Femmes en colère au moyen d’une photo de groupe et d’une petite séquence vidéo d’archive dans laquelle elle chante et harangue la foule.»[1]

J’ai, depuis, dépouillé quelques journaux Combat et aussi La Voix du Peuple de janvier à juin 1966, hebdomadaire du Parti communiste pro-chinois, dit aussi « grippiste ». Il avait publié un reportage sur chaque assemblée des femmes en grève à La Ruche, ce qui apporte quelques détails intéressants sur « Germaine pendant la grève » et permet de découvrir aussi quelques photos inédites. J’ai donc retravaillé – complété mon blog. Nous dirons que c’en est la 2e édition, revue et corrigée.

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Défendre la santé et l’égalité : une dimension spécifique importante des luttes des travailleuses

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Laurent Vogel (Chercheur, Institut syndical européen-ETUI)

Je vais tenter de relier synthétiquement deux dimensions de l’histoire. La longue durée de deux siècles de luttes de travailleuses pour leur santé au travail et l’histoire plus circonscrite dans le temps et dans l’espace d’un de ses maillons : le combat des ouvrières de la Fabrique nationale d’armes de Herstal (FN) entre 1966 et 1977.

La lutte des travailleuses pour leur santé au travail est une constante depuis le début de la révolution industrielle. Elle a été négligée dans la production historiographique. Cette lutte est d’une radicalité particulière parce que sa dynamique fait converger des objectifs immédiats de défense de la santé avec la remise en cause des inégalités hommes-femmes. On peut résumer l’enjeu politique d’une manière simple : « aucune lutte pour l’égalité n’est efficace si elle n’aborde pas la santé au travail »; « aucune lutte pour la santé au travail n’est efficace si elle ne conteste pas les inégalités entre hommes et femmes ». Ces deux exigences restituent aux luttes du passé une actualité. Leur transmission est un enjeu stratégique pour la transformation des conditions de travail et de la société.

Quelques repères

Je commencerai avec quatre repères.

  • 1888. Grève des ouvrières de l’usine d’allumettes Bryant and May à Londres[1]. Leur mouvement a un impact international. Des grèves ont lieu notamment en France en 1895[2]. Dans ces luttes, la santé au travail n’apparaît jamais comme une question isolée. On se bat aussi pour de meilleurs salaires, contre le despotisme des chefs, contre le système des amendes. Dans la grève de Londres, la féministe socialiste Annie Besant joue un rôle important. Les ouvrières exigent qu’on élimine le phosphore blanc et qu’on le remplace par le phosphore rouge, un procédé connu depuis 1844 mais que les industriels écartent pour augmenter leurs profits. Des ouvrières qui entendent imposer leur point de vue sur l’organisation de la production !
  • 1909-1910. Le soulèvement des 20 000 secoue New York. Des grèves d’une radicalité exceptionnelle dans le secteur de la confection. Une lutte qui transforme de fond en comble l’organisation syndicale. The international ladies garment workers union (ILGWU) deviendra une forteresse de la combativité ouvrière à New York[3].
  • 1909. Grande grève des PTT en France. Pour la première fois, les « dames du téléphone » se mobilisent. Un secteur qui restera d’une grande combativité. Dans l’entre-deux-guerres, ce sont ces militantes qui publient Le Journal des dames. Un titre assez inoffensif, mais le journal devient le vecteur d’un syndicalisme féministe[4].
  • 1988. Vague de grèves des infirmières en France. Elles créent une coordination pour faire entendre leur voix[5].

Dans ces quatre cas, il y a la combinaison de plusieurs éléments. Il faut faire sortir de l’invisibilité des problèmes de santé au travail : les nécroses de la mâchoire chez les allumettières, l’insécurité des ateliers notamment en cas d’incendie, l’extrême fatigue liée aux rythmes et à la monotonie du travail à la pièce dans la confection, les troubles nerveux et les atteintes à la fonction auditive chez les téléphonistes, l’usure physique et émotionnelle du travail infirmier. Souvent, on se heurte au savoir médical qui attribue les maladies à la nature imparfaite du corps des femmes ou qui voit dans leurs plaintes, des phénomènes d’hystérie collective. En libérant leur parole sur le travail, les travailleuses remettent en cause la division sexuelle du travail qui légitime des bas salaires et prétend que leur travail est léger. La lutte implique presque toujours une contestation interne dans le mouvement syndical où se dessine le contour imprécis d’un féminisme ouvrier. Très radical dans la lutte, souvent moins explicite dans les mots par lesquels il s’attaque à la domination patriarcale. La radicalisation naît de l’expérience directe du travail. C’est ce qui fait sa force : elle surgit comme la négation de tout ce qui nie à l’humanité son caractère humain et de tout ce qui relègue les femmes salariées dans un rôle d’appoint, de salariée incomplète par rapport à la référence implicite ou explicite à l’homme comme seul salarié dans toute la plénitude du terme.

Ce qui est spécifique aux luttes des travailleuses pour leur santé au travail pourrait se résumer ainsi. Un combat contre une invisibilité renforcée des risques qui les concernent. Un combat contre le chantage permanent : dès que vous revendiquez un droit à la santé au travail, on menace de vous exclure du travail. C’est ce qui s’est effectivement produit dans les mines. C’est ce qui continue à se produire aujourd’hui dans les pratiques sociales même si les normes juridiques ont changé. En Europe occidentale, vous trouverez peu de femmes sur les chantiers de la construction ou aux hauts fourneaux. Un combat, enfin, qui implique une transformation du syndicat, un renouveau en termes de combativité et de démocratie interne ; des formes de luttes impertinentes, souvent festives.

Je franchirai le pont entre la longue durée de l’histoire des travailleuses et l’expérience des ouvrières de la FN à l’aide de cette citation d’un patron anglais de l’industrie métallurgique qui écrit en 1934 : « Les connaissances pour l’ensemble de ces travaux d’assemblage n’excèdent pas celles que mobilisaient la grande majorité des femmes au foyer lorsqu’elles assemblent le hachoir dans leur cuisine le mardi matin, pour accommoder le dernier morceau du rôti du dimanche pour le plus grand plaisir de leur famille »[6].

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Images et visages d’une grève de femmes (RTB-BRT, 1966-2016)

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Alexandra Micciche et Anne Roekens (Historiennes, UNamur)

Le présent article est centré sur la question d’un éventuel rôle du média télévisuel dans la perception et dans la commémoration de la grève des femmes de la Fabrique nationale d’armes de Herstal (FN), du printemps 1966 jusqu’à aujourd’hui. La problématique nous a semblé pertinente puisque tout mouvement de contestation vise à accroître sa visibilité sociale via l’espace public (réel ou virtuel), puisque la télévision devient justement un média de masse dans les années 1960 et puisque les rapports entre images et femmes soulèvent, depuis le 19e siècle, une certaine ambiguïté. Dans un de ses derniers ouvrages, Nancy Huston décèle ainsi une tension contradictoire entre l’essor du féminisme d’une part et le développement de la photographie et du cinéma : alors que des femmes réclament leur émancipation et un statut de sujet à part entière, le « règne de l’image » impose et sublime la beauté physique de ces mêmes femmes, dès lors davantage apparentées à des objets[1].

Approche quantitative

Marie-Thérèse Coenen avait déjà posé le constat, le dépouillement des archives accessibles aujourd’hui n’a pu que le confirmer : la couverture télévisuelle de la grève  a été faible et tardive[2]. Comme le représente le tableau ci-dessous, les bases de données et les archives écrites de la RTB(F) ne rendent compte de l’existence que d’une émission et de trois sujets de JT diffusés entre le 21 mars et le 1er mai 1966[3].  Ni la BRT, ni Belgavox n’ont été plus prolifiques : trois sujets de journal télévisé et un magazine pour l’une ; une seule actualité pour l’autre.

  RTB(F) BRT-VRT Autres
1966 1 émission + 3 sujets d’actualité en 1966 (entre 21 mars 1966 et 1 mai 1966) 3 sujets d’actualité et une émission (entre 25 avril 1966 et 2 juin 1966) Un sujet d’actualité Belgavox (non daté précisément – sans doute début mars 1966)
1966-2016 18 productions télévisuelles qui font référence a posteriori à la grève (entre 21 novembre 1972 – 16 août 2016) Une production télévisuelle qui fait référence a posteriori à la grève (25 novembre 2004) « Femmes-machines  », M.-A. Thunissen (1996) – « L’Europe des luttes – Femmes en colère », Ph. Delporte (production RTBF, 2006)

Dans les années qui suivent, le mouvement de contestation est peu évoqué par le petit écran : jusqu’à aujourd’hui, on ne dénombre que dix-huit productions ertébéennes (essentiellement réalisées dans les vingt dernières années) et une seule de la BRT faisant référence à la grève. Par contre, celle-ci a fait l’objet de deux documentaires, Femmes-machines de Marie-Anne Thunissen et une édition de l’Europe des luttes, Femmes en colère, réalisée par Philippe Delporte et coproduits par la RTBF, respectivement en 1996 et en 2006.

Le faible nombre de productions et l’absence totale de références télévisuelles à la grève des femmes entre 1972 et 1996 posent question en soi. Certes, l’usage du conditionnel reste de mise puisque nos recherches sont tributaires de l’état de conservation et de l’accessibilité des archives télévisuelles (qui pourraient expliquer partiellement la rareté des sources retrouvées). Il reste pourtant étonnant qu’aucune mention supplémentaire ne puisse être relevée dans les bases de données des opérateurs. De surcroît, la répartition chronologique s’avère finalement assez logique : la résurgence de la grève des femmes à la télévision, en 1996, au sein d’un JT de la RTBF intervient l’année du 20e anniversaire de la grève, dans le sillage de la sortie du documentaire Femmes-machines et de la publication de la synthèse historique de Marie-Thérèse Coenen[4]. L’évocation croissante de la grève de 1966 peut également s’expliquer par le fait qu’elle est de plus en plus corrélée à la problématique de l’égalité salariale qui a entretemps gagné en acuité et en actualité[5].

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Le son et l’écho de la grève

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Lionel Vanvelthem (historien, IHOES)

L’exposition « Femmes en colère » organisée par la FGTB et la CSC liégeoises pour les cinquante ans de la grève des ouvrières de la FN[1] a donné aux équipes historiques de l’IHOES et du CARHOP une belle occasion d’exhumer de nombreux documents d’archives ou objets en rapport avec cet événement emblématique : photographies, tracts, brochures, coupures de presse, éléments de la vie quotidienne, vêtements de travail, machines-outils, sources audiovisuelles et, enfin, documents audio. Le présent article ne s’intéressera qu’à ces derniers, en mettant délibérément de côté les autres types de sources. Il tentera notamment de répondre à la question suivante : qu’aurait été l’histoire de la grève des ouvrières de la FN sans les sources orales, sans les archives sonores ? Autrement dit : qu’aurait été l’histoire de cette grève sans la parole de celles qui l’ont vécue au plus près ?

Mettre en valeur la parole des travailleuses de la FN, c’est non seulement reconnaître leur rôle d’actrices historiques de premier plan, mais c’est aussi un moyen de nous imprégner de leur détermination et de leur énergie, à une époque où l’égalité hommes-femmes est loin d’être acquise et où sa mise en œuvre est remise en question par certains groupes au sein de notre société. Nous le verrons en détail plus loin : certains enregistrements de la grève de 1966 – qui donnent la parole, avec le moins d’entrave possible, aux « oubliées de l’histoire » – constituent des éléments importants pour la préservation de la mémoire populaire.

De manière schématique, les sources sonores de la grève peuvent être classées en deux grandes catégories :

le sonde la grève, correspondant aux sources contemporaines à l’événement (dites aussi sources primaires), c’est-à-dire enregistrées pendant la grève ou très peu de temps après : ce sont entre autres des prises de son in situ (dans une assemblée, dans une manifestation…) et des interviews de témoins ou d’actrices de la grève au moment de son déroulement ;

l’écho de la grève, correspondant aux sources enregistrées a posteriori, parfois plusieurs dizaines d’années plus tard et appartenant au registre de la mémoire et du souvenir : ce sont des interviews historiques, des témoignages, des récits de vie au cours desquels d’anciennes grévistes se remémorent les événements qu’elles ont vécus, en se les réappropriant et en les réinterprétant à l’aune de ce qu’elles ont vu, lu, entendu ou appris ultérieurement au cours de leur parcours personnel ou professionnel.

Il est important de bien distinguer ces deux catégories. Les sons enregistrés pendant la grève « ne mentent pas » : ils forment une trace brute, à vif, de l’événement et peuvent, comme toute autre archive d’époque (document « papier », photographie, article de presse, etc.), être passés au crible de la critique historique traditionnelle (critique externe et interne du document, critique de provenance…). Ce n’est pas le cas des sources orales enregistrées a posteriori, dont l’analyse et l’utilisation posent des problèmes particuliers, beaucoup plus délicats : quelle « valeur » historique donner à la parole d’une personne interrogée dix, vingt, voire cinquante ans après les événements auxquels elle a participé ? Comment déceler, dans un témoignage, ce qui est de l’ordre du mythe ou de la reconstruction mémorielle ? L’exploitation de ce type de sources demande une méthodologie spécifique et des précautions bien plus grandes que celles en vigueur pour une « simple » archive sonore[2].

La plupart des sources sonores qui seront présentées dans la suite de ce texte peuvent être écoutées en ligne sur la plate-forme « Mémoire orale » (www.memoire-orale.be), portail Web initié par la Fédération Wallonie-Bruxelles, mis en place et géré par l’IHOES. Deux thématiques y ont été créées pour l’occasion, reprenant la même distinction entre, d’une part, les sources primaires de la grève (le son) et, d’autre part, les sources collectées ultérieurement (l’écho)[3].

Le présent article est également repris, sous une forme légèrement différente et un peu plus longue, comme analyse d’éducation permanente sur le site Web de l’IHOES[4].

Le son de la grève : analyse de trois bandes sonores analogiques datant de 1966

Les archives sonores dont il sera question dans cette partie appartiennent au fonds Jacqueline Saroléa, syndicaliste, militante féministe et journaliste qui, en 1966, a couvert la grève à l’aide d’un magnétophone portable à bande magnétique. Conservé à l’IHOES, ce fonds d’archives est entre autres composé de 174 bandes sonores analogiques ou cassettes audio consacrées à divers sujets de société comme, en vrac, le travail des femmes, le combat en faveur de l’avortement, le problème des femmes battues, la féminité, l’éducation des enfants, les grèves, la formation syndicale, les réformes de structure, la Wallonie, le fédéralisme, la ruralité, le théâtre, le folklore…[5] Les bandes sonores consacrées à la grève des travailleuses de la FN, particulièrement bien conservées et numérisées en 2015, sont au nombre de trois et portent les numéros d’inventaire 260, 261 et 262.

Jacqueline Saroléa (1924-2004) : courte biographie[6]

Jacqueline Saroléa a seulement 16 ans lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate. Elle participe à la Résistance et se lie avec les milieux de gauche. Cinéphile, elle fréquente après la guerre le Club de l’Écran, où elle rencontre son futur mari, Georges Vandersmissen (syndicaliste belge, proche d’André Renard).

Elle s’investit au niveau syndical à partir de la grève de l’hiver 1960-1961, notamment en tenant le piquet de la Grand Poste de Liège en compagnie d’une délégation de militantes. Après cette grève emblématique, elle participe à la mise en place du Mouvement populaire wallon (MPW) et, à partir de 1962, elle est une des animatrices de la Commission du travail des femmes de la FGTB Liège-Huy-Waremme.

En 1964, elle se voit confier les rubriques « Radio-Vérité » et « Consommateurs » pour le magazine « F », une émission radiophonique de la RTB Liège destinée prioritairement aux femmes. Dans « Radio-Vérité », elle parle de la condition féminine sous un angle progressiste, engagé et novateur, abordant des thèmes peu traités à l’époque sur la radio publique, comme le travail des femmes dans la métallurgie, la question de l’égalité des droits parentaux, l’absentéisme féminin, la liberté sexuelle, l’adolescence… Elle donne fréquemment la parole aux principales intéressées via des tables rondes, des débats ou des interviews. Très méticuleuse, elle utilise un questionnaire pour baliser ses interviews, mais laisse également à ses interlocutrices la possibilité de s’exprimer librement, sans interruption intempestive et en permettant le hors-sujet.

Ces deux premières rubriques radiophoniques ne constituent que le début d’une longue carrière journalistique. Par la suite, Jacqueline Saroléa tiendra deux autres rubriques pour le magazine « F » (« Séquences socio-économiques » et « Athalie »), sera journaliste au journal parlé régional « Liège-Matin », entamera pendant environ cinq ans une carrière à la télévision avant de revenir, vers le milieu des années 1970, à son terrain d’origine : la radio, avec entre autres une nouvelle émission, « Radio Porte Ouverte », durant laquelle une association a carte blanche pour expliquer son projet et ses objectifs.

En 1966, Jacqueline Saroléa couvre personnellement, en tant que syndicaliste et féministe, la grève des travailleuses de la FN à Herstal. Elle se déplace avec un magnétophone portable dans les assemblées, dans les manifestations, interroge des grévistes sur leur ressenti et les conséquences de leur action…

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Lorsque les ouvrières chantaient. Histoire d’une expression culturelle de la protestation de 1966 à 1984

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Nicolas Verschueren (Historien, ULB)

L’histoire est parsemée d’évènements et d’images autour desquels flottent un air de musique, une ritournelle, une chanson. Les sons de la grève des ouvrières de la Fabrique nationale d’armes de Herstal (FN) sont envahis par la présence du thème « Le travail, c’est la santé mais pour cela il faut être payé ». Inspirée de la chanson de variété d’Henri Salvador sortie quelques mois plus tôt, ce qui ressemblait dans un premier temps à un slogan s’est rapidement mué en un chant forgeant une identité collective aux 3 000 ouvrières. À ce titre, les ouvrières de la FN sont les pionnières d’une forme d’expression de la lutte qui connaîtra son apogée une dizaine d’années plus tard.

En effet, la seconde moitié des années 1970 est marquée par l’omniprésence des chants de protestation lors des conflits sociaux et occupations d’usines. Il ne s’agit pas tant ici de souligner la fonction de ces chants dans les conflits sociaux mais d’observer ce que les ouvrières expriment au travers des chants de lutte. Au-delà de leur capacité à créer une identité collective du groupe en lutte et à affermir sa cohésion dans la durée, ces compositions culturelles sont également vectrices de messages qui peuvent transcender les enjeux du conflit en cours. Partant de la grève des femmes de la FN en 1966 et se concluant avec la lutte des ouvrières de Levi’s près d’Arlon en 1984, cet article propose d’analyser la manière dont les chants composés lors des conflits sociaux offrent un éclairage pertinent sur ces évènements, sur les conditions de travail et sur l’engagement des ouvrières dans une lutte qui dépasse l’univers de l’atelier. Les chants utilisés pour cette étude concernent donc principalement des chants composés pour ou par des ouvrières entre 1966 et 1984, soit entre la grève des femmes de la FN et la fermeture de l’usine Levi’s à Arlon, un conflit qui semble sonner le glas des luttes ouvrières propres aux années 1970. Le corpus de chansons retrouvées se compose d’une trentaine de textes dont la plupart ont été écrits dans la seconde moitié des années 1970.

Le chant, source de la parole ouvrière et vecteur de mobilisation

Pour les historien-ne-s, sociologues ou ethnologues, les chants populaires servent de voie d’accès à une partie de la culture populaire. Le chant en tant que source entretient l’illusion d’une expression non médiée du peuple, un discours épuré des récupérations partisanes, une véritable émanation des voix d’en bas[1]. Sans sombrer dans une hypercritique, il convient néanmoins de garder à l’esprit l’implication de chanteurs engagés, de militants ou de syndicalistes dans la composition de ces chants. Bien souvent, le chant part d’un refrain, d’un élément spécifique à la lutte en cours ou d’une revendication pour ensuite être déroulé plus complètement. Ces compositions peuvent dès lors être le fait d’une création collective aiguillonnée par des chanteurs engagés, d’une démarche individuelle d’une ouvrière ou être le résultat du lyrisme d’un de ces chanteurs inspirés par le conflit social. Une fois posé ce constat critique, il est possible d’analyser plus en détail le contenu et la fonction de ces chants. Ces formes culturelles de la protestation apparaissent bien souvent à l’occasion de conflits de longue durée comme ce fut le cas lors de la grève des femmes de la FN en 1966 ou lors des occupations d’usines dans les années 1970[2]. Le chant renforce l’identité du groupe et sa cohésion[3], il devient la « plus belle chanson du moment » pour reprendre le témoignage d’un ouvrier de la région de Charleroi[4]. Cette fonction d’identification s’adresse tant aux individus en lutte qu’au reste de la société. Chanter dans les rues ou enregistrer ces chansons sur des vinyles permet de sortir les mots des ateliers et d’investir une partie de l’espace public. En somme, les ouvrières de la FN avaient ouvert la voie à la réémergence du chant ouvrier qui s’était quelque peu tu après 1945. Pour Michel Guilbert du Groupe d’action musicale (GAM) qui a contribué à de nombreuses créations de chants de lutte dans les années 1970, cette tradition du chant ouvrier avait presque disparu partout en Wallonie à l’exception peut-être de la région de Liège. « Au début, quand on a commencé avec le GAM, il n’y avait personne qui faisait cela. Cela semblait presque incongru, quelque chose qui ne se faisait pas »[5].

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