Edito

Comment militer en entreprise ? Cette question presqu’intemporelle, le CARHOP se l’est posée lorsqu’il a été approché par l’historien Adrian Thomas. Celui-ci venait de publier la biographie d’un syndicaliste communiste actif au sein des ACEC, Robert Dussart, et a montré les ponts qui se construisent entre des courants philosophiques à la faveur de luttes communes. L’action syndicale est, il est vrai, prépondérante au sein des entreprises. Elle n’est toutefois pas unique. Des hommes, des femmes, des collectifs se mobilisent pour écouter les travailleurs et les travailleuses, répondre à leurs interrogations, à leurs sources d’insatisfaction, réfléchir avec eux aux solutions à mettre en œuvre, porter des revendications auprès des patrons, etc. Leurs modes d’action et leurs affiliations sont pluriels et témoignent que la militance en entreprise est variée. Tantôt, il s’agit d’intellectuels qui articulent leur pensée avec une militance de terrain ; tantôt, il s’agit de mouvements qui encadrent des groupes spécifiques, aux besoins et aspirations qui ne le sont pas moins ; tantôt, il s’agit de délégations syndicales qui, à la force de compromis, parviennent, parfois, à porter ensemble des revendications. En contrepoint, il existe une autre vision du monde de l’entreprise : celle du patronat et de sa volonté de frapper durement contre l’action collective des travailleurs et travailleuses. C’est dans ce numéro à multiples portes que nous vous invitons à entrer, afin de poser quelques balises historiques qui aideront à répondre à ces deux questionnements : qui peut agir et comment pouvons-nous agir en entreprise ?

Bonne lecture !

Introduction au dossier : Militer en entreprise – une réalité polymorphe : l’exemple des ACEC

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Camille Vanbersy (historienne et archiviste CARHOP asbl)

Il y a quelques mois, le CARHOP a été contacté par Adrian Thomas, historien à ULB-Centre d’Histoire et de Sociologie des Gauches suite à la sortie de son ouvrage consacré à Robert Dussart (1921-2011)[1], un ouvrier et militant communiste aux Ateliers de constructions électriques de Charleroi (ACEC)[2]. Dans cet ouvrage, l’auteur part du parcours de Robert Dussart pour dresser une « histoire ouvrière des ACEC » et présenter les « hommes et les femmes qui ont fait les batailles sociales des ACEC ». Ce fil rouge permet au travers de l’étude de la carrière du militant communiste de découvrir l’évolution des rapports de forces sociaux dans l’entreprise, le vécu au cœur de la cellule communiste des ACEC, des délégations syndicales et des rapports entre les composantes socialistes, communistes et chrétiennes de celles-ci. Un chapitre de l’ouvrage est consacré aux rapports entre les militants communistes et les syndicats chrétiens en général et tout particulièrement aux ACEC.  De ce point de départ, l’équipe du CARHOP s’est alors posé la question : en quoi consiste la militance en entreprise ? Quels sont les moyens déployés pour militer, recueillir la parole des travailleurs et travailleuses, construire une analyse et porter des revendications en entreprise ?  L’ambition de ce numéro est d’apporter un complément à l’ouvrage d’Adrian Thomas en recherchant les actions et les modes de militance chrétienne dans une entreprise très « rouge », où les ouvriers ont plutôt une propension à s’affilier à la FGTB . Par-là, ce numéro de Dynamiques pose les éléments de la construction de ponts entre piliers qui, ensemble, participent à un large mouvement porteur de transformation sociale.

Outre la parution de l’ouvrage d’Adrian Thomas, le choix de centrer ce numéro sur les ACEC tient également à l’importance que revêt encore aujourd’hui cette entreprise dans les mémoires en termes d’engagement et de militance. En effet, si, dans la région de Charleroi et de Liège, les ACEC restent un des symboles de lutte et de militance c’est suite à des actions marquantes telles que le débrayage de ses travailleurs et travailleuses, le 20 décembre 1960. Cette action, menée contre l’avis de la direction générale de la FGTB, est considérée par beaucoup comme un élément décisif de « la grève du siècle » de l’hiver 1960 – 1961[3], comme son coup d’envoi. Et aujourd’hui encore, le souvenir de la grandeur de cette entreprise ou des mouvements sociaux qui s’y sont déroulés sert de ressort pour des actions politiques. En témoignent les « récupérations » multiples dont a fait l’objet, il y a quelques jours encore, le site de l’entreprise situé à Herstal par différents partis politiques. À l’occasion de la fête du Travail du 1er mai, Georges-Louis Bouchez, président du Mouvement réformateur (MR), venu « là où nous n’avons pas encore assez convaincu, là où on ne nous fait pas confiance »[4] a croisé Frédéric Daerden, président de la fédération liégeoise du Parti socialiste, venu, en réponse, fleurir une plaque commémorative rendant hommage aux ouvriers des ACEC morts durant la Seconde Guerre mondiale. Quels que soient les ressorts menant à l’instrumentalisation d’un tel site (terrain à (re)conquérir, terre de mémoire, nostalgie d’un âge d’or ?), ceux-ci témoignent des enjeux que conservent les territoires industriels.

L’objet de ce numéro est donc d’apporter quelques éclairages sur la militance en entreprise et plus particulièrement aux ACEC en braquant le projecteur sur les actions d’obédience « chrétiennes », avec toutes les nuances que cela présuppose. Les articles qui suivent envisageront différents aspects de cette militance polymorphe prenant place tour à tour au sein des syndicats, dans d’autres mouvements ou au travers de syndicalistes et d’intellectuels et recevant des réponses du patronat. Le souhait étant que ces exemples puissent éclairer les enjeux contemporains que traverse la militance au sein du monde de l’entreprise : comment militer ? Comment affilier ?

Afin de comprendre le contexte industriel spécifique au sein duquel la militance se déploie aux ACEC, Adrian Thomas, historien, propose dans son article intitulé « Histoire synthétique des ACEC » de parcourir le siècle d’existence de la société et retrace les évènements marquants de l’histoire de ce « fleuron de l’électromécanique » qui finira « pillé par la Société Générale de Belgique ». Après avoir rappelé les origines de la société intimement liée à Julien Dulait et la fondation des ACEC proprement dits sous l’impulsion du baron Empain, Adrian Thomas rappelle les différentes périodes traversées par l’entreprise : son essor pendant l’entre-deux-guerres, la collaboration durant la Seconde Guerre mondiale qui entachera sa réputation et ses meilleures années, de l’après-guerre à la fin des années 1960. L’article se clôt par la description des mobilisations importantes des travailleurs face à la fin de l’entreprise, entrainant la perte de nombreux emplois.

Dans le deuxième article, Amélie Roucloux, historienne au CARHOP, revient sur cette période de déclin et sur les conflits sociaux qui l’émaillent en se concentrant sur le tournant des années 1970, période durant laquelle les grèves se multiplient. Pour faire face à cette mobilisation, une tactique patronale, le lock-out, c’est-à-dire la fermeture de l’entreprise par le patronat, est étudié par la Fédération des entreprises métallurgiques (Fabrimetal), la Fédération des entreprises de Belgique (FEB) et la direction des ACEC. Cet outil permet un renversement du rapport de force et devient, pour les employeurs, le pendant des grèves. Après avoir situé le contexte général des conflits sociaux aux ACEC, Amélie Roucloux explique les démarches et réflexions entreprises par ces institutions pour se prémunir d’éventuelles conséquences à la mise en pratique d’une telle action. Un préavis de lock-out sera remis par la direction en mars 1974 suite au bras de fer mené avec les travailleurs et travailleuses depuis plusieurs années. Ceux-ci réclament d’une part des améliorations salariales pour le personnel ouvrier et le maintien de l’emploi pour le personnel employé alors que de son côté la direction met à la pension le personnel « mal adapté ». Cette action patronale aura pour conséquence de mettre à mal le mouvement social alors que dans les années qui suivront les relations entre patron et syndicats se durciront encore.

Le troisième article, rédigé par Marie-Thèrèse Coenen, historienne au CARHOP, se propose de dresser le portrait de Michel Capron, économiste, expert de l’industrie wallonne et en particulier de la sidérurgie et de la métallurgie travaillant à la FOPES, militant de la Ligue révolutionnaire des travailleurs (LRT) et militant syndical à la Centrale nationale des employés (CNE). Après avoir dressé son parcours depuis ses débuts et sa formation aux Facultés Notre-Dame de la Paix à Namur jusqu’à son engagement au sein de la section syndicale de l’Université catholique de Louvain, le texte s’attache à ses combats et ses écrits prolifiques et plus particulièrement, ceux concernant les ACEC. Cet article s’attarde également sur un dossier publié en 1971 dans La gauche sous le titre « Intégration européenne et pénétration américaine, un bel exemple : les ACEC – Westinghouse » en soutien à la grève en cours aux ateliers. Cet article témoigne d’un autre aspect de la militance en entreprise qui se traduit par l’analyse et la construction d’une pensée intellectuelle au service des travailleurs militants au cœur de l’action de terrain.

Au travers du quatrième article, Camille Vanbersy, historienne et archiviste au CARHOP, ajoute une dimension supplémentaire à la militance en entreprise. En effet, celle-ci ne se construit pas et ne s’écrit pas uniquement via les organisations syndicales et les combats syndicaux. Il s’agit d’un mouvement plus large qui touche et encadre parfois des groupes spécifiques, ici les jeunes. Pour l’illustrer, elle s’attarde sur l’action de la Jeunesse ouvrière chrétienne au sein des entreprises et plus particulièrement aux ACEC. Elle revient sur les groupes d’action au travail (GAT) mis en place avant la guerre et relancé après celle-ci dont le but premier était d’encadrer au mieux les jeunes travailleurs et travailleuses lors de leur entrée dans le monde du travail. L’article débute en présentant les grandes lignes de l’histoire de ces groupes au niveau de la JOC, dans la région de Charleroi et aux ACEC en particulier. Elle présente ensuite un des modes d’action de ces groupes que sont les enquêtes menées auprès des jeunes qui, à l’époque, constituent un des outils majeurs d’éducation permanente et de transformation sociale et qui nous permettent encore aujourd’hui de dresser quelques traits de leurs portraits, leur vécu et leurs aspirations.

Enfin, pour clôturer ce numéro, Adrian Thomas revient sur un chapitre de son ouvrage consacré aux rapports entre Robert Dussart et les syndicats chrétiens. Il décrit premièrement le contexte favorable au rapprochement qui s’opère au cours des années 1950 et 1960 entre catholiques et communistes en Europe, et plus particulièrement en France et en Belgique. À Charleroi et aux ACEC plus précisément, c’est après la Grande grève de 1960 que le rapprochement s’opère. Celui-ci est le fait de personnalités telles que l’abbé Raphaël Verhaeren, prêtre-ouvrier travaillant aux ACEC, que la grève a rapproché de militants comme Robert Dussart ou de journaux tels Le travailleur où écrivent syndicalistes chrétiens, communistes, socialistes et trotskistes. Adrian Thomas revient ensuite sur les actions menées par Dussart pour se faire entendre des chrétiens et maintenir les rapports de respect avec la CSC des ACEC. Il inscrit cette action locale dans un processus de fond qui amène à un rapprochement plus large entre chrétiens et communistes qui aura lieu après l’appel de Léo Collard à dépasser les clivages en mai 1969 à Charleroi.  À la suite de celui-ci naitra le Groupement politique des travailleurs chrétiens (GPTC) permettant le dialogue entre le Mouvement ouvrier chrétien (MOC) et le PCB. Alliance ou rapprochements qui ne dureront cependant qu’un temps et qui, aux ACEC, déclineront à mesure que les tensions sociales croîtront et que l’entreprise se dirigera vers sa fin.

Notes

[1] Pour une biographie détaillée consulter également : HEMMERIJCKX R. et THOMAS A., « Dussart robert », dans Maitron, mis en ligne le 30 mai 2020, dernière modification le 29 mars 2022, https://maitron.fr/spip.php?article228420, page consultée le 3 mai 2022.
[2] THOMAS A., Robert Dussart. Une histoire ouvrière des ACEC de Charleroi, Aden, Bruxelles, 2021.
[3] La grève du siècle s’oppose au programme d’austérité mis en œuvre par le Gouvernement de Gaston Eyskens et dure six semaines paralysant une grande partie du pays et principalement la Wallonie.
[4] « Discours du président du MR Georges-Louis Bouchez Herstal – 1er mai 2021 », en ligne https://www.mr.be/discours-du-president-du-mr-georges-louis-bouchez-herstal-1er-mai-2021/ (consulté le 3 mai 2022).

POUR CITER CET ARTICLE

Référence électronique

VANBERSY C., « Editorial », Dynamiques. Histoire sociale en revue, n°18 : Militer en entreprise, une réalité polymorphe : l’exemple de ACEC, juin 2022, mis en ligne le 2 juin 2022, mis en ligne le 2 juin 2022. URL : www.carhop.be/revuescarhop

Histoire synthétique des ACEC (1886-1992)

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Adrian Thomas (historien, ULB-Centre d’Histoire et de Sociologie des Gauches)

Durant un siècle, une entreprise a fait la fierté du Pays Noir comme de l’économie nationale. Les Ateliers de constructions électriques de Charleroi ont largement contribué à l’électrification de la Belgique, à la densification de son réseau de transports publics et à l’équipement de sa métallurgie. Son activité n’a cessé de se diversifier, comme l’indique son slogan (« du moulin à café à la centrale nucléaire »), quitte à trop s’éparpiller. La Société générale de Belgique (SGB), son actionnaire majoritaire historique, l’a porté aux nues dès les années 1920 avant de l’entraîner dans sa chute à la fin des années 1980. Retour sur une épopée industrielle au destin tragique.

Les débuts prometteurs de la société de Julien Dulait (1881-1904)

Les racines des ACEC sont intimement liées à la vie de Julien Dulait. Ingénieur comme son père, tous deux expérimentent de nouveaux procédés techniques dans leur petit laboratoire familial de Charleroi. Son extension nécessite son déménagement en 1881 dans des ateliers modernes à Marcinelle, chaussée de Philippeville (l’actuelle rue Cambier Dupret). Grâce à la Compagnie générale d’électricité, Dulait y fonde en 1886 la Société électricité et hydraulique, consacrée à la fabrique d’appareils mécaniques en la matière. Dulait y fait valoir ses inventions, à savoir sa propre dynamo, facile d’usage et bon marché, le pandynamomètre et un régulateur qui porte son nom. Dulait continue à déposer des brevets pour des moteurs, des transformateurs et un dispositif de ventilation hydraulique. La firme érige en 1888 la première centrale électrique belge à Charleroi puis conçoit maints systèmes pionniers d’éclairage urbain et minier.

Vue de l’atelier montage, circa 1913. CARHOP, Bibliothèque Elie Baussart, n° 6306, Excursion annuelle des otolaryngologistes belges – Excursion aux Ateliers de Constructions Electriques de Charleroi et à Loverval – 28 juillet 1913, s.d., s.l., p.17.

La société croît rapidement. Dulait se lance dès 1894 dans la construction de tramways et de locomotives. Il innove et perfectionne bien d’autres équipements électromécaniques pour des charbonnages en Belgique et à l’étranger. Une nouvelle usine est installée en 1900 en France (Jeumont). En Russie, il fonde quatre filiales. Ce succès attire l’attention du roi Léopold II qui lui commande de nouvelles installations pour ses domaines royaux. Mais plus encore, par crainte d’une éventuelle absorption par l’allemand AEG, le roi incite l’opulent baron Édouard Empain à apporter assez de capitaux à Dulait, alors très affaibli, pour lui permettre de rester compétitif. C’est ainsi que sa Société anonyme électricité et hydraulique devient en 1904 les ACEC.[1]

La fondation des ACEC sous l’impulsion du baron Empain (1904-1918)

Les ACEC montent de niveau, passant de 715 ouvriers et ouvrières (1904) à 3 000 (1914). En plus de son site de la chaussée de Philippeville, les Ateliers gagnent une nouvelle usine à la Villette. La câblerie ouvre à son tour en 1910. Son parc industriel s’étend sur 103 hectares, au centre même de Charleroi. Sa production s’emballe. En 1908, Dulait laisse sa place d’administrateur délégué à son directeur général, Vital Françoisse, qui rationalise et perfectionne l’entreprise.

Vue d’ensemble des ACEC, circa 1913.  CARHOP, Bibliothèque Elie Baussart, n° 6306, Excursion annuelle des oto-laryngologistes belges …, p.7.
Vue d’ensemble des ACEC, circa 1913. CARHOP, Bibliothèque Elie Baussart, n° 6306, Excursion annuelle des oto-laryngologistes belges …, p.7.

La Première Guerre mondiale est désastreuse pour les ACEC. L’allure ralentit, l’étau de la surveillance militaire occupante se resserre. En 1916, l’entreprise est mise sous séquestre, avant d’être pillée de fond en comble par les Allemands. 555 machines-outils ou de câblerie sont transférées outre-Rhin. En 1918, les ACEC se retrouvent sans machines, avec 341 ouvriers. Il faudra l’investissement d’un gros actionnaire pour relancer les Ateliers. Ce sera la SGB qui place alors massivement ses fonds dans les firmes stratégiques du pays.[2]

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Le front commun syndical à l’épreuve du lock-out patronal

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Amélie Roucloux (historienne au Carhop)

À leurs apogées, les Ateliers de constructions électriques de Charleroi (ACEC) sont une industrie qui possède d’importants sites de production à Charleroi, Herstal, Ruysbroeck et Gand. Ils emploient plus de 10 000 personnes et connaissent une solide implantation syndicale à prépondérance socialiste, ainsi qu’une cellule communiste très active. Pour le personnel employé (appointé.e.s), il y a le Syndicat des employés, techniciens et cadres (SETCa, socialiste) d’une part, et la Centrale nationale des employés (CNE, social-chrétien) d’autre part. Pour le personnel ouvrier (salarié.e.s), il y a la Centrale de l’industrie du métal de Belgique (CMB, socialiste) d’une part, et la Centrale chrétienne des métallurgistes de Belgique (CCMB, social-chrétien) d’autre part.

Fleuron industriel et bastion militant des Trente glorieuses, les années 1970 amorcent une bascule aux ACEC en termes économiques et de rapports de force. En 1973-1974, la conflictualité sociale est à son paroxysme. Que ce soit pour lutter contre la fermeture d’un secteur d’activités (la fonderie à Gand et les ateliers à Ruysbroeck), pour protéger l’emploi (opération « mal adaptés » à l’encontre des employé.e.s de Charleroi et d’Herstal) ou pour réclamer des augmentations salariales (l’ensemble des ouvriers et ouvrières), les quatre sites des ACEC sont en ébullition. Occupations d’usine, grèves, manifestations, le mouvement social prend de l’ampleur et menace de dépasser le cadre des ACEC. En réponse, la direction décide le lock-out, la fermeture, des ACEC, prenant ainsi le risque de mettre la production en difficulté si les travailleurs et travailleuses ne plient pas. Ainsi, aux grèves offensives du front commun syndical répond une stratégie patronale de rupture. Progressivement, les organisations syndicales sont poussées vers une posture défensive. Rétrospectivement, cette action patronale interroge : du point de vue de l’actionnaire, le fleuron industriel était-il toujours suffisamment attractif et était-il toujours prêt à en assumer le bastion militant ?

Pour réaliser cet article, le fonds ACEC, disponible au CARHOP et contenant les papiers de Jean-Luc Meunier, délégué CNE aux ACEC dans les années 1980 – 1990[1], est mobilisé. Il s’étend des années 1950 aux années 2000. C’est la période des années 1970-1990 qui est la plus fournie. Les documents sont variés, contenant autant des tracts syndicaux que patronaux, allant des calculs des primes aux procès-verbaux du Comité d’entreprise. Parallèlement, des archives de la Fédération des entreprises de Belgique (FEB), disponibles aux Archives générales du royaume à Bruxelles (AGR2), sont également mobilisées. Une liasse détaille la tension sociale de 1973-1974, révélant l’intérêt que porte la fédération patronale sur le déroulement de ce conflit et sur son issue. Enfin, des archives audiovisuelles de la Radio-télévision belge (RTB), disponibles sur le site de la Sonuma, mettent en image différents moments des ACEC.

Le lock-out, une stratégie incertaine

Au tournant des années 1970, alors que les grèves offensives portant essentiellement sur des majorations salariales se multiplient[2], le lock-out n’est pas une stratégie envisageable pour le banc patronal. Pourtant, la conflictualité sociale est à son paroxysme en Belgique[3] : des grèves aux ACEC, à la Fabrique nationale (FN) à Herstal et dans les usines Cockerill et Prayon succèdent aux grèves des mineurs du Limbourg, du personnel de Citroën ou de Volkswagen. Côté patronal, une fédération cherche un moyen radical pour casser cette fièvre sociale. Fabrimetal (Fédération des entreprises de l’industrie des fabrications métalliques, Agoria depuis 2000) envisage d’user de la stratégie du lock-out. En fermant totalement ou partiellement leurs entreprises, ces employeurs espèrent bloquer les salaires et contrecarrer les grèves en empêchant les travailleurs et travailleuses de bénéficier des structures de soutien des grévistes. En 1972, elle interroge la Fédération des industries belges (FIB, FEB depuis 1973) sur les opportunités de cette stratégie.

« Un moyen extrême auquel l’employeur pourrait avoir recours »

« Certains de nos membres sont actuellement victimes d’une tactique concertée de la part des délégués syndicaux et des travailleurs consistant à entraver la production normale de l’entreprise par des grèves de harcèlement, des grèves tournantes ou des arrêts de travail à des endroits essentiels de l’usine, de manière à rendre impossible la continuation normale du travail, sans pour autant partir en grève totale ou partielle.

Devant cet état de choses, l’entreprise ne peut rester sans réaction.

Nous aimerions savoir quels sont les moyens légaux que l’entreprise pourrait appliquer en guise de réplique et notamment s’il serait possible de décréter un lock-out et dans quelles conditions.

Bien qu’en Belgique le lock-out ne soit jamais pratiqué, nous pensons qu’il peut constituer, au même titre que la grève d’ailleurs dans le chef des travailleurs, un moyen extrême auquel l’employeur pourrait avoir recours.

Puis-je vous demander de bien vouloir examiner ce problème et me faire connaître l’opinion de la F.I.B. à ce sujet tant du point de vue juridique que du point de vue de la réaction du monde patronal ? »

Sources : AGR2, Fonds de la FEB et du Comité national belge de la Chambre de commerce internationale, 1897-2007, n° 1491, lettre de Fabrimetal à la FIB à propos du lock-out, 24 février 1972, p. 1.

Dans sa réponse, la FIB n’encourage pas Fabrimetal dans son projet. Elle l’enjoint plutôt de porter le rapport de force sur l’exécution fautive du contrat de travail en raison des arrêts de travail répétés et intermittents. Trop radicale et incertaine, l’union patronale ne se réalise pas en 1972 autour du lock-out « dont nul ne sait les conséquences juridiques qu’en tirerait le tribunal appelé à statuer en la matière. »[4]

Conflictualité sous haute tension : occupations, grèves, lock-out

Le premier choc pétrolier d’octobre 1973 et la crise économique qui s’ensuit change la donne. Côté patronal, l’heure est aux rationalisations. Côté syndical, il existe une base militante et offensive qui ne compte pas se laisser faire. Aux ACEC, la tension sociale monte. Le 7 décembre, à Charleroi, plus de 80 employé.e.s et cadres, considéré.e.s comme mal adapté.e.s, sont invité.e.s à démissionner ou à prendre leur pension. À Herstal, 14 ouvrières passent au nettoyage avec réduction des salaires. À Gand, les travailleurs occupent l’usine pour protester contre la fermeture de la fonderie. Parallèlement, les ouvriers sont en négociation pour l’obtention d’une « prime vie chère »[5]. Le 10 décembre, 92 % du personnel se prononce pour la défense de l’emploi par tous les moyens, y compris la grève. Offensif et défensif, le mouvement social est total aux ACEC. Le 18, la délégation syndicale ACEC-Elphiac, en front commun employé.e.s, remet un préavis de grève pour le 3 janvier 1974.[6] Finalement, une accalmie survient fin décembre : chacune des parties accepte de lever temporairement les mesures prises. Côté patronal, les préavis sont levés et, de leur côté, les organisations syndicales suspendent le préavis de grève et s’engagent à mettre fin à l’occupation du site de Gand. Réticents dans un premier temps, un accord est partiellement accepté et les ouvriers gantois reprennent le travail le lundi 7 janvier 1974.[7]

La mobilisation des travailleurs et des travailleuses des ACEC s’inscrit dans une crise plus profonde. Depuis quelques mois, les syndicats accusent la multinationale américaine Westinghouse, devenue actionnaire principal en février 1970, de vouloir démanteler l’entreprise pour ne se concentrer que sur les activités qui l’intéressent, à savoir l’industrie nucléaire.[8] En 1971 déjà, la division des Câbleries de Charleroi (CDC), pourtant rentable, est détachée des ACEC pour constituer une entité séparée qui reprend à son compte toute l’industrie de câblerie des ACEC. En 1972, le secteur nucléaire est transféré à Westinghouse Electric Nuclear Systems Europe, société créée un an plus tôt. Ainsi, en voulant protéger les emplois, le front commun syndical s’inquiète du devenir de l’un des fleurons industriels belges. De son côté, la direction dément toute volonté de démantèlement.[9]

Archives audiovisuelles de la Sonuma, Être occupé aux ACEC, https://www.sonuma.be/homepage, 11 janvier 1974, site consulté le 25 janvier 2022.

Dans le but de trouver une solution au conflit ainsi que des opportunités pour le futur des ACEC, des réunions de conciliation sont organisées début 1974 entre le président de Westinghouse Europe, la direction des ACEC, les ministères des Affaires économiques et de l’Emploi, et les organisations syndicales. Après celle de mars, les syndicats considèrent que ces réunions sont un échec car « Westinghouse était décidée à continuer son opération de “rationalisation”. »[10] Pour eux, le géant américain n’investit ni dans l’outil, ni dans l’emploi, se contentant de vendre les secteurs d’activités qui ne l’intéressent pas et de vivre sur les commandes du secteur public belge ainsi que sur sa division nucléaire. Côté syndical, la stratégie redevient offensive.

CARHOP, Fonds ACEC, n° 206, « À quelle sauce veut-on nous manger ? », Informacec-contact,
Bulletin d’information du front commun syndical appointé des ACEC & CDC, 23 novembre 1973.

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Michel Capron : Dévoiler les stratégies capitalistes, une arme pour la classe ouvrière

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Marie-Thérèse COENEN (historienne au CARHOP)

Dans ce numéro de Dynamiques, consacré à l’histoire d’une entreprise par les militant.e.s, notre contribution dessine le portrait d’un intellectuel qui s’est mis au service de la classe ouvrière et du mouvement ouvrier[1]. Michel Capron est un économiste qui s’est imposé comme expert de l’industrie wallonne et en particulier la sidérurgie, la métallurgie et la verrerie. Il est un observateur au long court, de l’évolution de la concertation sociale et des conflits sociaux. Ses domaines d’expertise sont étroitement liés à ses convictions profondes et ses engagements militants : la maîtrise des logiques à l’œuvre dans le capitalisme industriel mondialisé est une arme pour les travailleurs. Pour Michel Capron, il faut rééquilibrer les forces en présence, voire les renverser en faveur de la classe ouvrière. Il s’y attèle dès les années 1970 au sein de la Ligue révolutionnaire des travailleurs (LRT) dans un premier temps, ensuite et en parallèle dans l’engagement militant syndical et régional à travers divers mandats, et, après 2000, dans ECOLO. Par la plume, il communique ses observations et ses analyses sur les stratégies mobilisées par les groupes patronaux. Ces informations souvent occultées par le grand capital doivent permettre aux acteurs de la première ligne, c’est-à-dire les travailleurs et travailleuses, de se positionner, non pas uniquement de manière défensive, mais offensive en revendiquant leur place dans les décisions qui les concernent. Les ACEC, cette grande entreprise des fabrications métalliques avec son implantation à Charleroi, sa ville d’adoption, est dans sa ligne de mire.

Une ligne de vie militante

Portrait de Michel Capron issue de son faire-part de décès, 2012, collection privée.

Michel Capron est né le 25 octobre 1940, à Baasrode (en français Baesroode) en Flandre orientale où son père travaille comme ingénieur chimiste dans l’industrie textile. Sa mère, sans profession, est une femme pieuse. Pour des raisons professionnelles, la famille déménage en France où Michel décroche en 1959, un baccalauréat en philosophie. Il poursuit ses études et sa vie professionnelle en Belgique.

    • Un engagement religieux

De 1959 à 1971, Michel Capron fait son noviciat dans la Compagnie de Jésus, à Arlon et suit une licence pontificale en philosophie. Son supérieur l’envoie faire une licence en Sciences économiques et sociales aux Facultés Notre-Dame de la Paix, à Namur où il opte pour la spécialisation en économie d’entreprise[2] qu’il prolonge en 1969-1970 avec une maîtrise en sciences économiques.

Durant son noviciat, il fait entre autres un stage à l’Hospice de Bertrix. Un autre stage de deux mois (mars-avril 1961) l’amène à l’usine Espérance Longdoz, à Seraing où il est occupé aux archives et, en atelier, au nettoyage des pièces. Il côtoie des travailleurs fortement marqués par les grèves contre la loi unique (décembre 1960 – janvier 1961). À Flémalle où il aide le curé, il fait la connaissance de Jef Ulburghs[3], aumônier des œuvres sociales à Seraing qui lui fait une forte impression.

À la fin de sa licence, son supérieur l’envoie suivre en 1970 une année à l’Institut d’Études théologiques, à Egenhoven-Heverlée. Cette année, la ville universitaire est secouée par les mobilisations étudiantes pour la défense du statut des étudiants étrangers. Le slogan « université de classe » du mouvement étudiant l’amène à réfléchir sur le capitalisme. Impressionné par la pertinence des écrits marxistes d’Ernest Mandel[4] et l’actualisation de ceux-ci à la société capitaliste contemporaine, suite à des contacts avec lui, il s’intéresse à la Ligue révolutionnaire des travailleurs (LRT) et crée une cellule LRT à Louvain. Comme tout militant de base, il distribue des tracts ainsi que le « sulfureux » Petit livre rouge des écoliers et des lycéens [5]. En août 1971, son supérieur décide de l’envoyer à Liège, au collège Saint-Servais. Michel Capron refuse et quitte la Compagnie de Jésus. Il s’installe au Centre religieux universitaire (CRU) de Louvain[6] et gagne sa vie en dactylographiant des travaux d’étudiants.

    • Engagement professionnel : la FOPES, une expérience inédite de formation universitaire

Libre de tout engagement religieux, il postule, fin 1971, pour le poste d’assistant à la Faculté des sciences économiques et sociales de l’Université catholique de Louvain, pour un projet précis : lancer un programme d’études à destination des travailleurs et militants ouvriers, la future licence en sciences politique, économique et sociale, ainsi qu’installer une nouvelle faculté, la Faculté ouverte de politique économique et sociale (FOPES). Dans sa candidature, Michel Capron précise :

« Je pense que ces différents cours [suivis pendant sa licence en économie] ont pu me donner une sérieuse formation théorique et même s’ils n’étaient pas directement orientés vers la pratique et les problèmes actuels plus immédiats, les réflexions et études que j’ai pu faire dans leur prolongement ont pu permettre une plus grande attention aux problèmes économiques concrets qui se posent dans notre pays. En toute hypothèse, pouvoir travailler à l’élaboration d’un programme de politique économique dans une optique nouvelle m’intéresse très fortement »[7].

Son contrat d’assistant débute le 1er février 1972. Avec Pierre de Saint-Georges[8], engagé en mai 1972, ils préparent le projet de Faculté ouverte en politique économique et sociale, ce qui suppose l’élaboration du programme, de la méthode d’enseignement à des adultes en reprise d’études, mais également une préoccupation sur la méthodologie des mémoires.[9] La FOPES démarre en 1974 avec quatre groupes : Louvain-la-Neuve, Bruxelles, Namur, Charleroi auxquels se rajoutent Liège et Soignies[10].

Dès mars 1972, Michel Capron est animateur-formateur dans le groupe ISCO de Couvin et donne le cours de méthode et recherche en sciences sociales. Il anime un séminaire de travaux pratiques sur la démarche du mémoire. Toujours avec Pierre de Saint-Georges, il assure aussi des accompagnements de mémoire à l’Institut des sciences du travail.

Après 1974, la mission de Michel Capron évolue et prend une orientation pédagogique : publication de notes de cours à l’intention des étudiant.e.s et des chercheurs et chercheuses, constitution d’une documentation en politique économique et sociale répondant aux besoins de connaissances des étudiant.e.s sur des questions contemporaines (crise économique, réforme de l’entreprise, planification, autogestion) et recherche de matériaux pédagogiques adaptés à des adultes. Son contrat d’assistant s’arrêtant en 1978, il devient le responsable du Service du matériau pédagogique qu’il a contribué à lancer, et cela, jusqu’à son départ à la retraite, le 30 juin 2006. Cette pratique quotidienne de recherche d’informations et la publication de dossiers thématiques utiles aux étudiant.e.s FOPES[11] le placent au cœur de l’actualité économique et des enjeux contemporains. C’est une force, reste à trouver la bonne stratégie de communication.

    • Un couple engagé

Sa vie professionnelle assurée, Michel Capron épouse le 2 septembre 1972, Monique Kempeneers née à Etterbeek, le 12 octobre 1949. Ils se sont rencontrés au Centre religieux universitaire (CRU) de Louvain. Psychologue, Monique kempeneers trouve un emploi à Charleroi. Le couple s’installe dans une maison communautaire à Marchienne-au-Pont avant de déménager à Montigny-le-Tilleul. Le couple a trois enfants : Brigitte, née à Charleroi, le 19 avril 1975, Cédric, né le 21 décembre 1976, Ariane, né le 16 mai 1979. Michel Capron décède à Montigny-le-Tilleul, le 25 mai 2013.

Quand il s’installe à Charleroi, Michel crée la section locale de la LRT avec des militants ouvriers verriers. Le couple partage le même engagement militant. Leur domicile à Marchienne-au-Pont devient le contact LRT pour Charleroi[12]. Monique Kempeneers se souvient de la stencileuse qui tournait sans cesse et des nombreux militants qui logeaient chez eux, pour être prêts pour la distribution des tracts devant les usines ou rejoindre les actions et manifestations ouvrières. À la LRT, Michel Capron adopte le pseudo de Max.

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Militer en entreprise, uniquement une affaire de syndicat ? Les groupes d’action au travail de la JOC et leurs enquêtes aux ACEC

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Camille Vanbersy (historienne et archiviste au CARHOP)

Mars 1985, un groupe de jocistes parcourt la région de Charleroi à la découverte des entreprises présentant des possibilités d’emploi dans la région. Il détaille les réalisations et réussites de chacune : Cockerill et la Providence, Dupuis, Solvay, Glaverbel, Caterpillar et les Ateliers de Construction Electriques de Charleroi (ACEC), présentés comme suit : « À côté [des câbleries de Charleroi], se trouvent les ACEC. Notre guide nous dit que les ACEC sont spécialisés dans l’électronique. Ils viennent de décrocher un contrat pour le métro de Manille… et, savez-vous que les ACEC font une partie de la fusée Ariane ? Bravo les ACEC ! ». À la lecture de cette visite presque « touristique », on peine à croire qu’à peine vingt ans plus tôt la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) a investi ces usines comme autant de lieux de militance.

En effet, en 1985 comme aujourd’hui, lorsque l’on pense à la militance et aux actions de revendication menées en entreprise, c’est avant tout l’image de délégations syndicales, de représentation en conseil d’entreprise ou de mobilisations et de calicots aux couleurs des syndicats qui nous vient à l’esprit. Cependant, aux détours de quelques archives, il apparait que la défense des droits des travailleurs et travailleuses n’a pas toujours été l’apanage des organisations syndicales. D’autres mouvements, d’autres organisations ont porté des revendications en entreprise. Parmi ceux-ci, la JOC qui, dès son origine, souhaite se positionner en faveur des droits des jeunes travailleurs et travailleuse. Comment cette militance a-t-elle pu trouver sa place dans le monde du travail ? Quelles formes a-t-elle pris ? Voici quelques questions auxquelles nous allons tenter de répondre dans cet article au départ d’un exemple concret, celui de l’action de la JOC aux ACEC.

Pour retracer cette histoire, nous avons premièrement consulté les archives de la JOC nationale et celles de Charleroi conservées au CARHOP[1]. Au travers de la correspondance de l’équipe fédérale, des procès-verbaux des réunions des sections locales, il est possible de retracer une partie des actions menées par les militant. e. s dans le cadre des groupes d’action au travail (GAT). Les journaux tels que le Bulletin des Dirigeants, l’équipe, et surtout Action au Travail publié de 1944 à 1945 et Notre action, paru entre 1946-1947 et entre 1949-1953, tous deux des bulletins des militant. e. s en milieu de travail, renseignent sur les actions menées au sein des entreprises. Ces publications donnent des directives et rapportent des nouvelles des groupes actifs dans les usines[2].

Notre action, bulletin des dirigeants de la JOC, avril 1948. CARHOP, fonds JOC nationale, boîte « bulletins ».

Les fonds d’archives mentionnés ci-dessus ne sont actuellement pas inventoriés. Dès lors, seules quelques indications présentes sur les boites permettent de retrouver les sources pouvant documenter l’histoire des GAT et plus précisément celui des ACEC. De plus, ces sources sont lacunaires et des pans entiers des actions nous échappent encore. Cet article se veut donc une amorce pour d’autres études plus détaillées. D’autres éléments pourront sans doute à l’avenir être trouvés dans les archives de la CSC et de la FGTB ou auprès d’ancien.ne. s militant. e. s ayant œuvré dans ces groupes. Cet article est donc aussi un appel aux ancien.ne. s militant. e. s à se manifester pour témoigner des actions qu’ils ont menées en entreprise.

Militer en entreprise : Accueillir les jeunes travailleurs et défendre leurs droits — les Groupes d’Action au travail aux ACEC

Quelles sont les spécificités de l’action de la JOC en entreprise, ses méthodes et ses actions ? Pour pénétrer le monde de l’usine, la JOC crée en 1941 les Groupes d’action au travail (GAT). L’activité de ces groupes diminue, voire disparait durant la Seconde Guerre mondiale, pour être ensuite relancée. En 1945, une vingtaine de groupes est en activité ou en formation. Dans les années qui suivent, le nombre de groupes croît de manière importante, ils sont estimés à 200 en 1947 par la JOC et la KAJ. Par la suite, le mouvement s’essouffle et ce nombre descend à 18 dans 17 fédérations sur les 20 que compte la JOC en 1956-1957. Le milieu des années 1950 est marqué par un regain de vitalité pour ces groupes et, en 1956-1957, 13 nouveaux GAT sont créés. Leur objectif est d’accueillir et d’encadrer les jeunes travailleurs et travailleuses dans le monde du travail en menant des actions sur les plans militants, syndicaux, moraux et religieux.

Les ACEC, comme d’autres entreprises de la région[3], voient rapidement la création de GAT. Les premières traces d’actions de la JOC aux ACEC sont ténues et empêchent de saisir exactement la portée de celles-ci. À la fin des années 1940, les archives comportent de rapides descriptions d’actions de militant. e. s ou de sympathisant. e. s. En 1948-1949, un procès-verbal de la section de Gilly-Sart-Culpart explique par exemple : « Aux A.C.E.C. (moteurs moyens) un sympathisant a groupé ses camarades J.T. [jeunes travailleurs] pour désencombrer les alentours de leurs métiers pour travailler plus facilement »[4]. Les sources n’en disent pas plus sur la personnalité de ce militant. L’extrait, et les autres exemples d’actions menées dans d’autres entreprises qui l’entourent, permettent cependant de saisir l’ambition de ces jeunes : ceux-ci veulent améliorer leurs conditions de travail par des initiatives pragmatiques.

Il faut ensuite attendre 1956, période de regain dans l’action de ces groupes comme nous l’avons mentionné plus haut, pour revoir, au travers des archives, un GAT actif aux ACEC. Au sein de la revue Notre Action, le plan d’action du groupe est présenté. Le GAT souhaite mener des études et des actions en lien avec le salaire des jeunes, la semaine de cinq jours et les cours du soir, ainsi que les congés payés jeunes. Il rejoint ainsi les préoccupations de l’époque en général et de la JOC en particulier qui œuvre également en faveur de ces thématiques. Enfin, ménageant un certain suspens, un week-end à destination des militant. e. s est annoncé, la date et le lieu restant encore à définir, l’objectif étant la création d’un GAT aux ACEC et le recrutement de nouveaux militants[5].

Sur le front du travail — bulletin des militants d’Action au travail, novembre 1956. CARHOP, fonds JOC nationale, boite « bulletins ».

Les archives présentent dans les fonds témoignent davantage des démarches de la JOC pour recruter de membres au sein des GAT que des actions de celui-ci. En effet, Le recrutement des militants parait ardu tout au long de l’existence du GAT et la stratégie à adopter fait l’objet de réflexions importantes. En juin 1961, un rapport de la réunion préparatoire de l’équipe fédérale signale qu’il faut repérer des jocistes militants dans différentes usines de la région, dont les ACEC. Le travail de constitution du groupe semble complexe. À cette fin, en 1964, la JOC de Charleroi s’emploie à entrer en contact avec de jeunes travailleurs de cette entreprise. Un premier courrier est envoyé en février par l’équipe fédérale aux sympathisants. Il détaille l’objet de la rencontre proposée aux futurs militants : faire connaissance, échanger sur les difficultés vécues dans le milieu du travail pour « enfin, [voir] ensemble de quelle façon nous allons transformer notre milieu de travail. » La volonté est de s’appuyer sur les jeunes eux-mêmes :

« La réussite de cette rencontre dépend de toi : dans la mesure où tu seras présent, tu n’auras pas peur de parler, de dire ton avis, tu es décidé à faire quelque chose. Au cas où tu hésiterais à participer à cette rencontre, pense aux jeunes de ton atelier, pense que si toi tu as peur de t’engager, la situation dans laquelle se trouvent les jeunes restera inchangée. »[6]

En 1964, la JOC de Charleroi semble vouloir mettre un coup d’accélérateur dans la mobilisation, l’affiliation des jeunes et la défense de leurs intérêts, et ce, principalement au sein des GAT. Pour ce faire, plusieurs lettres sont envoyées aux militants et retracent les autres actions mises en œuvre. Le bureau fédéral explique en juillet dans un courrier adressé aux jeunes des ACEC et des verreries avoir « (…) contacté des jeunes, nous les avons fait participer à la diffusion des enquêtes, nous avons réfléchi sur les proclamations. Ne serait-il pas intéressant de nous retrouver pour mettre en commun les différentes réalisations, pour faire le point et préparer notre plan de travail pour l’année 1964-1965. » La tâche ici encore semble difficile et une autre lettre est envoyée en octobre 1964 pour « pénétrer les milieux suivants : A.C.E.C, Fairey, Glaverbel Roux, Glaverbel Gilly, les employés » en invitant à une rencontre regroupant de jeunes travailleurs[7].

Ces efforts semblent porter leurs fruits, un GAT est actif l’année suivante dans l’entreprise. Lancé par quatre jocistes, il devient un groupe pluraliste composé de jeunes syndiqués de la CSC et de la FGTB. En effet, dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, des convergences naissent entre syndicats chrétien et socialiste et les affiliations se basent moins sur des critères philosophiques que sur des positions et des actions. Les combats communs se multiplient[8]. Aux ACEC, des liens étroits se tissent entre les délégations FGTB et CSC, bien que ce dernier reste minoritaire dans l’entreprise. Les ACEC sont d’une certaine manière à l’avant-garde des rapprochements qui naitront ailleurs dans les années suivantes.

G.A.T. A.C.E.C Groupe d’action au travail groupant des jeunes décidés de la FGTB et de la CSC, 13 janvier 1965 (CARHOP, fonds JOC Charleroi, boite IV ).

Pour faire connaitre ses actions et ses revendications, le GAT publie des feuillets et des courriers distribués au sein de l’entreprise. La situation des jeunes est au cœur de leurs revendications. En janvier 1965, une « mise au point » en lien avec un « statut des jeunes » adopté en commission paritaire[9] sort. Les documents consultés ne donnent malheureusement aucune information sur le contenu de ce « statut des jeunes ». La JOC dénonce alors l’attitude de FABRIMETAL qui semble vouloir intervenir au sein de l’entreprise, alors que d’autres négociations sont en cours :

« […] cette manœuvre visant à tromper les jeunes, cette commission paritaire est inutile.

1) Elle risque d’en limiter l’application ;
2) C’est une manœuvre de propagande pour abuser de la confiance des jeunes ;
3) Des négociations intéressantes sont en cours aux ACEC ;
4) Plusieurs entreprises de la région ont déjà appliqué le statut ;
5) Seulement si une difficulté persiste une conciliation doit se tenir au niveau de Fabrimetal.

Les jeunes veulent :
La discussion et l’application du statut au niveau de chaque entreprise.
L’union entre tous les travailleurs jeunes et adultes pour l’aboutissement de ces revendications.
Faire confiance à leurs délégués d’entreprise pour mener à bien les pourparlers entrepris dans notre usine.
JEUNES L’AVENIR NOUS APPARTIENT IL FAUT LE BATIR GRAND ET BEAU.
L’équipe GAT »

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Robert Dussart et le rapport communiste au syndicalisme chrétien (1961-1976)

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Le parcours du syndicaliste carolorégien Robert Dussart, retracé dans une récente biographie[1], permet de percevoir l’approche, timorée, mais répétée, du Parti communiste de Belgique (PCB) envers le monde chrétien. Adapté d’un sous-chapitre de mon livre, cet article éclaire l’évolution des relations catholicos-communistes belges entre les années 1960 -1970, questionnant ainsi la perméabilité et la fluidité des piliers idéologiques et du clivage philosophique laïc-religieux. Prisonnier volontaire de la sphère d’influence socialiste, le PCB ne s’y est naturellement jamais senti à son aise et a essayé lors de cette éclaircie d’en sortir pour aborder les ouvriers de tradition sociale-chrétienne. Doit-on y voir un rendez-vous manqué ou une camaraderie impossible ?

Adrian Thomas (historien, Centre d’Histoire et de Sociologie des Gauches (ULB)).

Un contexte favorable et inédit au rapprochement

Au fil des années 1950 et 1960, l’hégémonique pilier social-chrétien belge s’effrite à tous les niveaux de pouvoir. Le Parti social-chrétien (PSC) ne parvient plus à garder son électorat hétéroclite qui regarde ailleurs. Le clivage laïc-religieux s’atténue significativement. Cette tendance se note à l’échelle globale. L’Église évolue en conséquence. Le pape sent que le monde change et se distancie du culte catholique sclérosé, bien que la confessionnalisation de la société reste générale. Une immense réforme théologique se débat à Rome de 1962 à 1965. Vatican II bouleverse la tradition très conservatrice du rite romain. Ce concile actualise le dogme chrétien et lève une série d’interdits, par exemple l’excommunication des communistes (1949).

Ceux-ci y sont sensibles et réitèrent aux catholiques leur « main tendue », pour reprendre la célèbre citation de Maurice Thorez, le dirigeant emblématique du PC français. Le PCB n’a, lui, jamais eu de succès auprès du pilier chrétien, marqué par le contentieux entre l’anticléricalisme socialiste et l’antisocialisme du catholicisme social. De plus, certains hauts cadres communistes choisissent leur camp en s’initiant à la franc-maçonnerie, comme Jean Terfve et Lucienne Bouffioux. Les contacts se sont révélés timides depuis la Libération, quoique des accointances avec des prêtres-ouvriers se répétaient lors de grands conflits sociaux, comme en 1960-1961. Des curés se sont en effet « établis » en usines pour évangéliser la classe ouvrière, dans une démarche similaire à celle des futurs étudiants maoïstes des années 1970. En France, beaucoup de militants sociaux-chrétiens se rapprochent alors du PCF, voire s’y enrôlent. La tendance sud-américaine de la théologie de la libération encourage aussi une fraction des croyants et de croyantes à s’ouvrir, par tiers-mondisme, à l’anti-impérialisme. Bref, un courant catholique de gauche se démarque du pilier chrétien classique, en cherchant à jouer un rôle nouveau dans la société. Le PCB en est bien conscient. La sortie en 1967 de son livre L’Église et le mouvement ouvrier en Belgique s’inscrit dans cette nouvelle approche envers une communauté d’esprit dès lors hétérogène.[2]

Caricature de Robert Dussart parue dans le journal La Nouvelle Gazette, 29 mars 1979 (archives personnelles de Josiane Vrand).

Dussart et Le Travailleur : la concrétisation d’une convergence à travers un petit journal

À Charleroi, un pas sérieux est fait après la grande grève de 1960-1961 avec le mensuel Le Travailleur, publié à 3 400 exemplaires de 1961 à 1973 par un groupe local de prêtres-ouvriers. L’un d’eux, l’abbé Raphaël Verhaeren, travaille aux Ateliers de constructions électriques de Charleroi (ACEC), vit à Dampremy (Charleroi) et est syndiqué à la Fédération générale du travail de Belgique (FGTB). Difficile avec ces qualités-là de ne pas côtoyer Robert Dussart. Celui-ci est un militant communiste, ouvrier des ACEC-Charleroi, et est alors en passe de devenir le délégué principal FGTB de la grande usine, bien qu’il remplisse déjà de facto cette fonction depuis des années. Les communistes, prépondérants dans la délégation syndicale ouvrière de ces ateliers dès 1950, ont précocement adopté une attitude très cordiale avec les affiliés locaux de la Confédération des syndicats chrétiens (CSC), notamment durant la lutte contre l’allongement du service militaire. Cette relation amicale, alors plutôt insolite, se traduit par la formation précoce d’un front commun au sein des ACEC, qui prouve sa solidité lors de nombreuses grèves, en particulier en 1960-1961. Verhaeren et Dussart se sont rencontrés au début de la « grève du siècle » à la Maison du peuple de Dampremy. « Nous sommes devenus amis tout de suite »[3], écrira plus tard l’abbé. Comme ses confrères de Seraing, ce prêtre-ouvrier a condamné publiquement le cardinal Van Roey, quand le prélat a réprouvé durement la grève.

Le Travailleur, février 1973 (archives personnelles d’Adrian Thomas).

Verhaeren est l’une des chevilles ouvrières du Travailleur jusque 1967. Le journal se veut un lieu de débats et, dans l’esprit unitaire du Mouvement populaire wallon (MPW), démarche à écrire dans ses colonnes des syndicalistes chrétiens, communistes, socialistes et trotskistes. Des rencontres ouvrières sont organisées afin d’en discuter ouvertement. Jean Verstappen, syndicaliste CSC et communiste, y joue un rôle central. Le Travailleur soutient fortement le cartel électoral PCB-PWT (Parti wallon des Travailleurs)[4] en 1965, mais, déçu des tensions entre les deux ex-alliés, change de direction fin 1969, après l’abandon de plusieurs piliers de la rédaction (Verhaeren s’est expatrié en 1967, en se défroquant). Verstappen, ancien sénateur PCB (1965-1968), prend le relai et l’oriente sur les luttes ouvrières dans le courant soixante-huitard, avant d’arrêter fin 1973 cette rare expérience pluraliste de journal militant ouvrier.[5]

Dussart écrit couramment dans Le Travailleur. Verhaeren l’a ardemment soutenu en 1961 dans ses pages lors de la vaine tentative patronale de licencier le meneur syndical des ACEC. Gilbert Merckx, délégué principal CSC aux ACEC et sympathisant communiste, relaie avec la même passion des conflits internes, tels que la grève en 1962 des pontiers et opérateurs. Le premier article de Dussart date de décembre 1962 et occupe le centre de la Une, contre les projets de loi anti-grévistes du ministre socialiste Pierre Vermeylen. Le syndicaliste salue les régionales de la CSC qui s’y sont opposées, comme à Charleroi. Il s’y exprime à nouveau en avril 1963 pour les élections sociales, en octobre contre les menaces aux libertés syndicales et en décembre à l’encontre de « l’épouvantail » ministériel de l’inflation. Dussart s’appuie en juin 1964 sur la conquête communiste de Longwy[6] pour valoriser l’union de la gauche, comme en France, dans la campagne qui précède les scrutins communaux et législatifs. On le retrouve encore en octobre pour le contrôle ouvrier en usine, en réaction à l’arrêt des Ateliers de l’Est (Marchienne-au-Pont), signe de la désindustrialisation graduelle de Charleroi, ou en janvier 1966 pour la rupture syndicale avec le gouvernement PSC-PSB. Dussart plaide en général pour la relance de l’action sociale, manquant rarement de critiquer l’apathie des directions FGTB-CSC. Le Travailleur lui fait gagner en renommée et lui attire l’adhésion d’une série de jeunes sociaux-chrétiens, qui renforce la cellule d’entreprise du PCB, qui connaît alors un vrai succès (jusqu’à 242 membres en 1965). L’un d’eux, délégué syndical, sera toutefois exclu de la CSC pour cette raison.[7]

Dussart, une pratique politico-syndicale toujours ouverte sur la gauche catholique

Dussart n’hésite pas à sortir de sa zone de confort pour se faire entendre des sociaux-chrétiens. Il se rend en avril 1964 au séminaire de Malines, siège du cardinal, à l’invitation d’un prêtre-ouvrier pour échanger sur leur idée d’une Église neuve à réinventer et à « renouveler profondément ». Sept séminaristes lui adresseront leurs remerciements, pointant la « sérénité » de son intervention et son « courage » de se rendre dans l’antre du cléricalisme belge. « Puisses-tu trouver toujours en nous le vrai visage du Christ », lui écrit chaudement l’un d’eux. L’abbé Robert Mathelart l’a aussi connu : l’ancien doyen de Charleroi était vicaire à Marchienne dans les années 1960 pour la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) des ACEC. Il fera part de son admiration en 2011 pour son courage, sa droiture : « c’était un pur », écrit-il dans le livre d’or du funérarium.[8]

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Edito

1921-2021 : la loi Destrée sur la lecture publique a 100 ans. Cet anniversaire est l’occasion d’entrer dans l’histoire de cette lecture publique et surtout d’interroger en quoi celle-ci contribue à l’émancipation culturelle. Dès le 19e siècle, des lieux sont créés pour mettre des publications à disposition des milieux populaires. Des bibliothèques et des centres « de savoirs » s’ouvrent et des outils de classification et d’accès à l’information se développent dans un secteur qui se professionnalise de plus en plus. Avec le soutien du pouvoir central et des autorités communales, la lecture publique se déploie, revêt des formes différentes, afin de contribuer sans cesse à la conquête et à la construction de droits culturels. Ce numéro 17 de Dynamiques est aussi un appel aux chercheurs et chercheuses à investiguer ce large champ qu’est la lecture publique.

Bonne lecture !

Introduction au dossier : Quand la bibliothèque (s’)émancipe !

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Marie-Thérèse Coenen (historienne, CARHOP asbl)

L’histoire est jalonnée de moments clés : la loi relative aux bibliothèques publiques dite Loi « Destrée » du 17 octobre 1921 en est un. En précisant les règles de reconnaissance et de financement des bibliothèques publiques, elle affirme le principe d’un nouveau droit culturel à savoir l’accès gratuit aux livres et au savoir, pour tous et toutes, grâce aux bibliothèques publiques.

Jules Destrée (1863-1936) en a la paternité. Cette préoccupation dans son chef, n’est pas nouvelle. Avocat et homme de lettres, membre du Parti ouvrier belge, élu député en 1894, il rêve d’installer dans les lieux que fréquentent les ouvriers et ouvrières, comme les Maisons du peuple, une œuvre qu’il qualifie lui-même de « bienfaisance intellectuelle » à savoir une bibliothèque :

« Je donnerais vingt volumes. Cela ferait un premier noyau, le « fonds Destrée » autour duquel d’autres donations, des achats à certains jours, pourraient venir accroître peu à peu le substantiel réconfort de l’esprit. »[1]

Pour lui, l’émancipation économique et politique de la classe ouvrière ne peut se faire sans son complément, l’émancipation dans le domaine intellectuel, esthétique et moral[2]. Il insiste auprès des travailleurs et des travailleuses : « lisez des journaux mais aussi des livres ! »[3]

page de couverture de la brochure DESTRÉE J., Bibliothèques ouvrières, Bruxelles, Bibliothèque de propagande socialiste, 1901 (CARHOP, coll.).

Dans les gouvernements d’Union nationale de l’immédiat après-guerre 1918, Jules Destrée est ministre des Sciences et des Arts de décembre 1919 à novembre 1921. Il est à la tête d’un département qui comprend également l’enseignement ce qui lui permet d’articuler l’instruction publique obligatoire et le développement culturel pour le monde ouvrier. La loi du 17 octobre 1921 insiste sur le rôle des bibliothèques publiques. « J’ai toujours considéré la bibliothèque publique comme le complément indispensable de l’école », déclare-il, dans l’Exposé des motifs de la loi du 17 octobre 1921.[4] En donnant accès aux livres, les bibliothèques publiques prolongent la formation reçue à l’école ; leur action bienfaisante s’inscrit aussi dans un contexte social nouveau. La loi des huit heures de travail par jour et 48 heures par semaine, revendication portée par le mouvement ouvrier socialiste depuis 1890, est promulguée le 21 juin 1921. Cette loi fixe à un maximum de huit heures, la journée de travail salariée. Pour la première fois, les travailleurs et travailleuses gagnent une certaine maîtrise du temps. Aller à la bibliothèque publique devient une manière noble d’occuper par la lecture ce temps libéré, en fréquentant les salles de lecture ou chez soi, grâce au service de prêt de livres.

Le centenaire de la Loi « Destrée » a suscité de nombreuses initiatives dans le réseau de la lecture publique : un colloque[5] retraçant le cadre et les enjeux de la lecture publique aujourd’hui ; des articles comme celui de Jean Lefèvre évoquant la genèse de la loi et l’évolution du service de la lecture publique avec les décrets de 1978 et de 2009 sur la lecture publique.[6] De nouvelles publications abordent l’histoire sous l’angle des politiques culturelles menées par la Province de Liège à partir de 1863[7] ou par la Province du Hainaut, avec sa Commission provinciale des huit heures de loisir des ouvriers, en 1919.[8]

La démarche suivie dans ce numéro de Dynamiques est double. Il s’agit en premier lieu de situer le développement de la lecture publique comme un élément d’une politique de démocratie culturelle. À ce titre, il complète les numéros de Dynamiques[9] consacrés aux universités populaires ou ouvrières, syndicales ou féministes ou ouvertes, comme outils d’émancipation des classes populaires. Bruno Liesen est le spécialiste de l’histoire de la lecture publique en Belgique. Sa contribution donne le cadre nécessaire pour comprendre l’émergence des bibliothèques publiques et les premiers soutiens des autorités publiques pour favoriser leur essor. La loi sur les bibliothèques publiques de 1921 est une étape importante, mais non suffisante pour assoir le développement d’un véritable réseau de lecture publique de qualité, ouvert et accessible à tous et toutes ainsi qu’une professionnalisation du métier de bibliothécaire.

Le deuxième axe porte sur l’exploration de ressources disponibles pour contribuer à l’histoire de la lecture publique. À travers quelques études de cas, ce numéro parcourt les collections disponibles dans les centres d’archives privées ou publiques, les traces conservées dans les bibliothèques elles-mêmes ou la quête de témoignages auprès de bibliothécaires ou animateurs et animatrices sur les missions contemporaines.

Ayant défini ce cadre, il nous semblait incontournable d’offrir une tribune à Jacques Gillen, historien et archiviste au centre d’archives privées, Le Mundaneum, pour présenter l’utopie portée par Paul Otlet et Henri La Fontaine, inventeurs de la Classification décimale universelle (CDU). Ils sont tous deux des protagonistes infatigables de son développement (au niveau mondial) et de son appropriation par les bibliothécaires (au niveau national). Leur influence se prolonge jusqu’à aujourd’hui, puisque la CDU reste le mode de classement adopté par le réseau de la lecture publique en Fédération Wallonie-Bruxelles. Pour prolonger l’essai, Jacques Gillen suggère quelques pistes de recherches possibles à partir des collections et archives conservées au Mundaneum.

Le CARHOP, en tant qu’association d’éducation permanente, accorde une grande importance à la rencontre de témoins et à la valorisation de leurs expériences. Le bibliothécaire-directeur de la bibliothèque communale de Saint-Josse-ten-Noode, Dominique Dognié, est un témoin privilégié de l’évolution du métier de bibliothécaire qu’il exerce depuis 1989. Lors de notre rencontre, il évoque le passé de sa vénérable institution : la bibliothèque populaire communale de Saint-Josse-ten-Noode ouvre ses portes en mars 1859. Elle serait une des premières bibliothèques populaires d’initiative communale, accessible aux habitant.e.s. Ce bibliothécaire passionné par son métier, a sauvé au gré des circonstances, quelques traces de cette ancienne bibliothèque. L’occasion nous est ainsi donnée de répondre à l’appel à contribution lancé par Bruno Liesen, de réaliser une monographie sur cette initiative publique locale. L’article consacré à la bibliothèque communale de Saint-Josse-ten-Noode retrace des fragments d’histoire de cette dernière. Créée comme prolongement des écoles primaires que la commune développe par ailleurs, elle est le fruit d’une volonté de conseillers communaux, militant pour l’instruction publique obligatoire, ainsi que de l’instituteur en chef des écoles primaires, qui s’y investit bénévolement. La bibliothèque populaire traverse les 19e et 20e siècles. Elle est reconnue et subventionnée en 1922-1923, en application de la Loi Destrée, ce qui lui donne un cadre organisationnel et professionnalise la fonction de bibliothécaire. Mais, ce sont le Décret du 28 février 1978, organisant le Service public de la lecture, et celui du 30 avril 2009 relatif au développement des pratiques de lecture organisé par le réseau public de la lecture et les bibliothèques publiques[10], qui opèrent une démocratisation de l’accès à la bibliothèque en mettant le livre à la portée du public. Ensuite, les missions s’élargissent en mettant l’accent sur la pratique de la lecture, en renforçant la participation et le développement interculturel respectueux de la diversité des publics qui la fréquentent.[11]

L’accès au livre ne passe pas nécessairement par l’institution “bibliothèque”. Certain.e.s n’en poussent jamais la porte. Des associations d’éducation populaire font le relais. Les conteurs et conteuses descendent sur le terrain, rencontrent les enfants et les parents dans les parcs, aux abords des écoles. Ils proposent un livre, une histoire à lire ou à imaginer. L’asbl La Ruelle a une longue pratique de bibliothèque de rue dans les milieux populaires et précaires. La rencontre avec son ancien directeur, Charles Vandervelden met en avant, la méthode pour amener le livre aux publics, enfants et parents, les plus éloignés de cette pratique de la lecture. Vu le déménagement imminent de l’association, les archives ont été déposées au CARHOP où elles sont classées et inventoriées.[12] Dans l’article « Des livres à lire, des histoires à partager, l’aventure de l’asbl La Ruelle », Catherine Pinon croise le regard du témoin et les documents d’archive et retrace la démarche d’émancipation culturelle proposée par l’association, à partir du livre, de l’écriture et de la création artistique qui en constitue un prolongement. Plus que jamais, les centres d’archives privées sont donc des possibles réceptacles des pratiques socio-culturelles qui font la richesse des initiatives en éducation permanente.

Pour inviter le lecteur et la lectrice à aller plus loin, ce numéro de Dynamiques se clôture par une invitation à la lecture d’un ouvrage récent et de qualité sur les bibliothèques. Florence Loriaux nous fait partager sa lecture de l’étude de Jean-Jacques Messiaen, consacrée à la politique culturelle de la Province de Liège, qu’elle salue comme un bel ouvrage.

Notes

[1] DESTREE J., Bibliothèques ouvrières, Bruxelles, Bibliothèque de propagande socialiste, 1901, p. 20. Ce petit opuscule reprend des articles de Jules Destrée publiés entre 1899 et 1900 dans le Journal de Charleroi et dans le journal Le peuple.
[2] Idem, p. 4.
[3] Idem, p. 20-21.
[4] Projet de loi relatif aux bibliothèques publiques, document parlementaire n°208, déposé à la Chambre, le 6 avril 1921, https://www.lachambre.be/digidoc/DPS/K3074/K30740012/K30740012.pdf, page consultée le 11 décembre 2021. Voir aussi DELFORGE P., « La loi de 1921 sur les bibliothèques : Jules Destrée, le précurseur », PRESENCE ET ACTION CULTURELLES, « Politique de lecture publique. Nouveau décret, nouvelles pratiques de lecture en Fédération Wallonie-Bruxelles », n° spécial des Cahiers de l’éducation permanente, Bruxelles, PAC éditions, 2011, p. 15-19.
[5] Le centenaire des bibliothèques publiques en Belgique : la « loi Destrée de 1921 ». Regards croisés entre passé et avenir, réalisation et nouveaux enjeux, séance académique organisée par la Ville de Bruxelles pour commémorer les 100 ans de la loi Destrée, 6 décembre 2021, http://edmondmorrel.be/?p=4507, page consultée le 17 décembre 2021.
[6] LEFÈVRE J., Le centième anniversaire de la loi « Destrée » instituant les bibliothèques publiques, Bruxelles, Institut Emile Vandervelde, 2021. (Collection Etat de la question), https://www.iev.be/#/Note_Analyse/Le_centieme_anniversaire_de_la_loi_Destree_instituant_les_bibliotheques_publiques/22194, page consultée le 11 décembre 2021.
[7] MESSIAEN J.-J., Lecture pour tous. Une histoire des initiatives de la Province de Liège en matière de lecture publique, Liège, Les Éditions de la Province de Liège, 2020.
[8] AGOSTI B., de BODT R., HOST M., PIERARD R., VANSTEENE D., 100 ans d’épopée culturelle en Province du Hainaut, 1919/2019. Aux sources des politiques culturelles : suffrage universel et action publique en matière d’éducation populaire, Cuesmes, Éditions du Cerisier, 2021.
[9] « Les initiatives d’éducation ouvrière au 19e siècle : de la démarche intellectuelle à la formation militante », Dynamiques, histoire sociale en ligne, n°4, décembre 2017, https://www.carhop.be/revuescarhop/index.php/category/revue-0/revue-04/.
[10] Moniteur belge du 5 novembre 2009.
[11] FÜEG J.-F., « La lecture publique en Belgique francophone, à la croisée des chemins », Bibliothèque(s). Revue de l’Association des bibliothécaires de France, juin 2011, n° 56, p. 71-79, https://www.enssib.fr/bibliotheque-numerique/documents/59998-56-nord-pas-de-calais.pdf#page=73, page consultée le 13 décembre 2021.
[12] PINON C., Relevé provisoire des archives de l’ASBL La Ruelle, Braine-Le Comte, CARHOP, 2021.

POUR CITER CET ARTICLE

Référence électronique

COENEN M.-Th., « Introduction au dossier : Quand la bibliothèque (s’)émancipe ! », Dynamiques. Histoire sociale en revue, n°17 : 1858-2021. Quand la bibliothèque (s)’émancipe !, décembre 2021, mis en ligne le 17 décembre 2021. www.carhop.be/revuescarhop/.

Il y a 100 ans… la loi Destrée : La bibliothèque populaire devenait publique

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Bruno Liesen (historien, ULB)

Comme son nom l’indique, la bibliothèque populaire s’adresse au « peuple », c’est-à-dire, à l’origine, aux gens les plus modestes : ouvriers et ouvrières, artisan.e.s, paysan.ne.s… Son objectif avoué est de poursuivre l’œuvre d’éducation et d’instruction commencée à l’école. Cette institution de lecture se développe dans notre pays dès le début du 19e siècle et prend son essor dans les années 1860, à la faveur de plusieurs facteurs convergents : l’instruction publique se généralise, les idées démocratiques gagnent du terrain, l’industrialisation progresse à pas de géant. Le marché du livre se transforme aussi et le livre, produit de luxe autrefois réservé aux élites sociales, devient un produit de masse.

Premiers frémissements

Le monde catholique, fort de son expérience dans le domaine de l’école, est à l’origine des premières réalisations dans le domaine des bibliothèques populaires, qui fleurissent dès les années 1830-1840. Il domine l’action dans ce domaine jusqu’au milieu du siècle. Ces bibliothèques dites « choisies » ou « de bons livres » sont en principe destinées à tous les catholiques mais à y regarder de plus près, leurs lecteurs et lectrices se recrutent essentiellement au sein de la bourgeoisie. Des sections gratuites destinées aux classes dites populaires ne s’ouvrent que sur le tard et peinent parfois à trouver leur public.

Quant aux communes, elles commencent à s’intéresser aux bibliothèques populaires à la suite du choc des révolutions de 1848. Celles-ci épargnent la Belgique mais secouent ses élites dirigeantes et les amènent à envisager les moyens susceptibles de mieux contrôler les classes laborieuses – dites « dangereuses » – notamment par le biais de l’instruction et de la moralisation. En 1848, Édouard Ducpétiaux, chantre du réformisme social en Belgique, propose au Conseil communal de Bruxelles d’établir une bibliothèque populaire à laquelle seraient adjoints des cours publics pour les ouvriers et ouvrières. Le projet bruxellois, qui s’inspire des Mechanics’ Institutes britanniques, est adopté sur le principe mais, freiné par d’obscures considérations budgétaires, il ne sera réalisé que quinze ans plus tard ! Dans d’autres communes du pays, des bibliothèques populaires communales sont ouvertes, à Andenne (1848), Vracene (1849), Furnes (1849), Termonde (1850), Verviers (1851). Jusqu’en 1862 cependant, l’initiative communale amène peu de créations.

Bibliothèque communale publique de Verviers, vers 1900. Carte postale ancienne, Aywaille, Desaix (Collection Bruno Liesen).

Le déclic de la circulaire Vandenpeereboom du 13 septembre 1862

Le 13 septembre 1862, Alphonse Vandenpeereboom, ministre de l’Intérieur dans le Gouvernement libéral Rogier-Frère-Orban, se fend d’une circulaire aux gouverneurs de province pour encourager les communes à créer des bibliothèques populaires, conçues comme un « complément » de l’école primaire. Là où l’action communale fait défaut, l’initiative privée est bienvenue. Cette première intervention de l’État dans le domaine de la lecture populaire « encourage » sans rien imposer. Nous sommes au temps de l’« État-gendarme » qui se borne à ses fonctions régaliennes. Cette circulaire est néanmoins à l’origine d’un important mouvement en faveur des bibliothèques populaires, largement dominé par l’initiative privée.

L’heure, cette fois, est aux libéraux. Dès sa fondation à Bruxelles en 1864, la Ligue de l’enseignement, vouée à la défense de l’école publique, obligatoire, laïque et gratuite, accorde aux bibliothèques populaires une place de choix dans les outils éducatifs destinés à prolonger la formation des classes laborieuses au-delà de l’école primaire. L’action de la Ligue, qui vise surtout la promotion de la lecture au sein des classes populaires, suscite la création de multiples bibliothèques. Elle innove à la fin du siècle en lançant un réseau de bibliothèques circulantes qui comptera jusqu’à 71 bibliothèques et sera couronné d’un « grand prix » à l’Exposition universelle de Bruxelles en 1910. D’autres associations de tendance libérale, comme le Willemsfonds en Flandre ou la Société Franklin à Liège, s’inscrivent également dans ce courant en faveur de la lecture populaire. Le monde catholique ne va pas tarder à réagir en renforçant et en coordonnant mieux son action. Le Parti ouvrier belge (POB), fondé en 1885, crée à son tour des bibliothèques populaires, inspirées dans un premier temps par les réalisations libérales. En 1900, Jules Destrée – futur auteur de la loi sur les bibliothèques publiques – lance le projet de former une bibliothèque dans chaque Maison du Peuple. La création, en 1910, de la Centrale d’éducation ouvrière – future Présence et action culturelles (PAC) – contribuera à affranchir les réalisations socialistes du modèle libéral en les transformant en outils de formation des militant.e.s.

L’initiative privée ne se limite pas au monde associatif. L’instruction et la moralisation des classes laborieuses intéressent aussi, au premier chef, le monde industriel. Les dirigeants de plusieurs charbonnages notamment, prennent ou soutiennent de nombreuses initiatives d’ordre social et culturel, dans un esprit paternaliste. Il s’agit de promouvoir des valeurs morales comme la famille ou la tempérance, d’accroître la productivité en valorisant le travail, le respect de l’autorité et la discipline, de canaliser le comportement social et politique dans le sens de l’ordre établi, etc. La bibliothèque populaire trouve naturellement sa place dans la cité ouvrière, à côté de l’école primaire, des cours pour adultes, des logements ouvriers, de la boulangerie, des magasins de vêtements ou de denrées alimentaires, des bains et lavoirs publics, voire de l’église… édifiés autour du site de l’exploitation minière ou de la fabrique. En 1903, les gérants de Delhaize frères et Cie fondent un cours d’instruction primaire pour leurs ouvriers et ouvrières, complété par des excursions et une bibliothèque proposant des livres « bien choisis », des journaux et des revues illustrées, qui préfigure les futures bibliothèques d’entreprise[1]. Les initiatives prises par les ouvriers et ouvrières eux-mêmes sont beaucoup plus rares. Le seul exemple documenté est celui des Amis de l’instruction, société de lecture fondée en 1879 par vingt-cinq ouvriers des houillères de Courcelles, domiciliés à Souvret (Hainaut) et qui ouvrent une bibliothèque dans ces deux localités. Cette société est sans doute inspirée par l’association ouvrière du même nom fondée à Paris en 1861, bien que leurs liens n’aient jamais été établis avec précision[2].

Enfin, pour être complet, il faut mentionner les bibliothèques intégrées dans des institutions d’enseignement pour adultes. En 1866, Alphonse Vandenpeereboom – toujours lui – réforme les écoles pour adultes organisées par les communes, en réglementant le fonctionnement de la bibliothèque considérée comme « le complément indispensable »[3] de ces établissements. Il établit toutefois une distinction entre ces bibliothèques « spéciales », soumises à l’inspection scolaire, et les bibliothèques populaires communales. D’autres institutions d’éducation populaire, comme les extensions universitaires et les universités populaires, qui apparaissent au tournant du siècle, se dotent de bibliothèques où se donnent parfois des lectures publiques, comme dans les bibliothèques populaires. L’Extension universitaire de Bruxelles, créée en 1893, institue une bibliothèque circulante vers 1895. Les bibliothèques d’établissement d’enseignement pour adultes s’adressent au même public que les bibliothèques populaires et ont le même objectif d’élever le niveau intellectuel et moral des classes populaires par le biais du livre. La seule véritable différence est d’ordre institutionnel.

Des bibliothèques de « bons » livres

Les promoteurs des bibliothèques populaires leur assignent une double fonction d’instruire les masses populaires et de les « moraliser », autrement dit de les éduquer dans le sens d’une bonne hygiène morale et sociale.

La bibliothèque populaire est d’abord le complément de l’école, leitmotiv particulièrement présent dans le discours libéral. Charles Masson, avocat et conseiller provincial à Liège, le résume en ces termes en 1875 : « la bibliothèque populaire est le complément naturel de l’école primaire et de l’école d’adultes. Ces trois institutions se complètent et se fortifient (…). Il est presque impossible de les séparer sans danger, car elles constituent les trois bases de l’instruction publique »[4]. Très logiquement, l’instituteur est considéré comme le bibliothécaire idéal. Il est le mieux placé pour continuer à l’école d’adultes et à la bibliothèque populaire la « lutte contre l’ignorance » entamée à l’école primaire. C’est aussi le point de vue défendu par la Ligue de l’enseignement et il sera appliqué notamment dans le réseau des bibliothèques populaires de la Ville de Bruxelles.

Quant à la fonction « moralisatrice », elle est à l’œuvre non seulement dans le contenu des ouvrages, sélectionnés avec soin, mais aussi dans l’acte même de se rendre à la bibliothèque après sa journée de labeur pour y emprunter des livres. L’ouvrier ou l’artisan échappent ainsi à l’attraction fatale du cabaret et regagnent leur foyer où ils pourront partager avec les leurs les plaisirs de la lecture, en lisant des passages à haute voix ou en donnant des commentaires. Cette vision idyllique, chère au discours libéral, est partagée par les milieux catholiques et même par les promoteurs des bibliothèques populaires socialistes de la première génération. Il faut rappeler que la lutte contre l’alcoolisme occupe une bonne place dans les premiers combats menés par le Parti ouvrier belge.

Le monde des bibliothèques populaires n’échappe donc pas à la pilarisation qui imprègne l’ensemble de la vie socio-culturelle en Belgique. Cela se manifeste dans les discours tenus par les uns et les autres sur le « bon » et le « mauvais » livre. Le choix des ouvrages est au cœur des préoccupations des promoteurs et gestionnaires de bibliothèques populaires. L’accent est mis sur les ouvrages « instructifs ». Dans l’optique libérale en particulier, telle qu’elle est défendue par la Ligue de l’enseignement et mise en pratique dans le réseau de la Ville de Bruxelles, la bibliothèque populaire est conçue comme un « temple de la science » destiné à transmettre aux classes laborieuses la connaissance et les valeurs bourgeoises. Leurs catalogues reflètent clairement une volonté de démocratisation du savoir, mais suivant les normes de la classe dominante et dans un sens utilitariste. Il s’agit de former de bons citoyens, mais aussi de bons ouvriers, de bons techniciens, de bons agriculteurs, de bons pères ou mères de famille, etc. Quant aux livres dits « récréatifs », ils ont certes leur place, mais sont plutôt considérés comme une sorte de « produit d’appel », selon le principe du « qui a lu lira ». La littérature populaire, en revanche, est quasi unanimement bannie des bibliothèques populaires, toutes tendances confondues, car susceptible de heurter le sens moral[5].

Bibliothèque populaire centrale de la Ville de Bruxelles, 28 place Rouppe (©KIK-IRPA, Bruxelles). Ce bâtiment construit en 1909-1910 par l’architecte J. Hubrecht est actuellement occupé par une école. Il fait angle avec le siège historique de la Ligue de l’enseignement. En 1911, la première salle de lecture du réseau communal bruxellois est aménagée dans ces locaux. Jusqu’alors, seul le prêt à domicile est pratiqué.

Vers la bibliothèque publique

Au début du 20e siècle, les bibliothèques populaires sont remises en question par les tenants d’un mouvement réformiste qui s’inspire du modèle anglo-saxon de la free public library. La critique des bibliothèques populaires aboutit à une double constatation : leur nombre est insuffisant et leur organisation ne répond plus aux besoins. Paul Otlet et Henri La Fontaine, créateurs du Mundaneum, sont les figures de proue de ce mouvement de réforme, qui vise à « faire de nos bibliothèques dites “populaires”, de véritables “bibliothèques publiques” utiles à toutes les classes de la société »[6]. À la quatrième Conférence internationale de bibliographie, tenue à Bruxelles les 10 et 11 juillet 1908, ils présentent un rapport considéré de nos jours comme le premier manifeste de la bibliothèque publique moderne.

Leur projet est fondé sur le principe du réseau unique intégrant, au sein d’une ville ou d’une agglomération de communes, les bibliothèques de diverses natures : bibliothèques avec salles de lecture, bibliothèques de prêt à domicile, bibliothèques circulantes, bibliothèques scolaires. Leurs services doivent être connectés à l’école, aux institutions postscolaires et aux bibliothèques scientifiques. Les bibliothèques publiques sont appelées à collaborer les unes avec les autres : prêt entre bibliothèques, acquisitions en commun, publication de catalogues collectifs, préparation et diffusion de guides de lectures.

Devenue « publique », la bibliothèque s’inscrit dans une vision nouvelle, où elle est conçue comme institution d’éducation intégrale et permanente, instrument de démocratisation d’une culture universaliste ouverte à toutes et tous sans distinction. Les attitudes philanthropiques ou paternalistes sont évacuées, la fonction récréative est reconnue à sa juste valeur. Avant 1914, ce vaste projet de réforme reste lettre morte, malgré quelques réalisations isolées s’inspirant de ces principes[7].

Bibliothèque populaire centrale de la Ville de Liège : la salle de lecture et les bibliothécaires, vers 1908 (Collection Dieudonné Boverie)

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, qui voit exploser la demande de lecture, la nécessité d’une réforme des bibliothèques populaires se fait de plus en plus sentir. L’esprit de reconstruction nationale, l’instauration de l’instruction obligatoire jusqu’à l’âge de quatorze ans (loi du 19 mai 1914) et de la journée de huit heures (loi du 14 juin 1921) sont autant de circonstances favorables à la naissance de la première loi belge sur les bibliothèques publiques.

La loi Destrée

Jules Destrée (Collection privée)

La loi du 17 octobre 1921 est adoptée sur proposition de Jules Destrée, ministre des Sciences et des Arts. Comme d’autres textes législatifs marquants, le nom de son promoteur lui restera attaché, ce qui souligne son importance. Il est vrai que Destrée est une personnalité hors normes. Socialiste de la première heure – il est l’un des premiers députés du POB. –, il s’est fait le chantre de la cause ouvrière, d’une législation sociale, du suffrage universel et de l’enseignement obligatoire et gratuit. Il est aussi un fer de lance du mouvement wallon. Après avoir servi comme ambassadeur à Saint-Pétersbourg puis à Pékin pendant la Première Guerre mondiale, Destrée entre en 1919 dans le premier Gouvernement belge à participation socialiste et se voit attribuer le portefeuille des Sciences et des Arts, qui inclut l’Instruction publique.

L’ambition de sa proposition de loi est de « transformer le faisceau hétéroclite des bibliothèques, dites populaires, en un véritable service public »[8], sur le modèle anglo-saxon, ce qui implique une obligation de neutralité et donc une rupture par rapport aux divisions du passé. Comme le souligne Hugues Dumont dans sa thèse magistrale sur le pluralisme dans le droit public belge, « en soi, la logique du service public aurait dû conduire Destrée à imposer à chaque commune la création d’une bibliothèque publique ou au moins l’adoption d’une bibliothèque privée disposée à respecter la neutralité inhérente à tout service public, fût-il fonctionnel »[9]. Lors des travaux de la commission mise en place en 1920 pour préparer la loi, Destrée a été saisi d’un avant-projet qui allait dans ce sens, mais il y renonce en février 1921, pour ne pas heurter de front à la fois les défenseurs de l’initiative privée et plus encore ceux de la sacro-sainte autonomie communale. Selon la loi, les communes ont donc le choix entre plusieurs options : créer une bibliothèque publique, en adopter une, se satisfaire de l’existence d’au moins une bibliothèque libre dans leur ressort ou, en l’absence de toute bibliothèque reconnue, se contenter… de ne rien faire. Dans ce dernier cas de figure, la loi stipule que l’administration communale est tenue d’établir un des trois types de bibliothèques publiques « dès qu’elle sera sollicitée par des électeurs représentant le cinquième du corps électoral » (art. 2, § 2). Ce compromis à la Belge est le prix payé par Destrée pour obtenir une très large adhésion à son projet, voté à l’unanimité à la Chambre et par 65 oui, 20 non et 5 abstentions au Sénat.

En définitive, l’exigence de neutralité va se plier au principe de la liberté subventionnée, nettement avantagé par son enracinement historique et sociologique. La neutralité sera interprétée non pas dans le sens d’un réseau de bibliothèques publiques ouvertes à toutes les tendances, mais dans le sens d’un réseau constitué de bibliothèques reflétant chacune l’une ou l’autre de ces tendances en fonction des personnes qui les fréquentent et formant ensemble un réseau représentatif des différents courants idéologiques.

Quoi qu’il en soit, la loi Destrée représente une étape majeure dans l’émergence d’un service de lecture publique en Belgique. Avant la guerre, le pays comptait moins de 1 500 bibliothèques populaires dont l’organisation était laissée à l’initiative de promoteurs institutionnels ou privés et sans aucune coordination les unes avec les autres. Ces structures aux horaires très divers et aux collections hétéroclites étaient gérées par des personnes sans statut véritable et sans formation spécifique. L’État n’intervenait qu’avec parcimonie, surtout par des dons de livres. Sous le régime de la nouvelle loi, il devient un acteur de premier plan, tout en laissant une marge de liberté assez large à l’initiative communale ou privée. L’intervention financière de l’État constitue un élément déterminant du développement des bibliothèques. Celles-ci se multiplient, du moins jusqu’à la crise des années 1930. En contrepartie de leur reconnaissance, elles se soumettent à des règles de fonctionnement communes, destinées à garantir l’accès le plus large à la population. Les bibliothécaires bénévoles restent en place, mais le métier va se professionnaliser progressivement, grâce à l’instauration de filières de formation et de concours. À cet égard, la création d’un Conseil supérieur des bibliothèques publiques, dans la foulée de la loi Destrée, donnera des impulsions décisives.

Le nouveau régime des bibliothèques publiques conserve toutefois au moins deux axes de continuité avec le passé : le lien avec l’école et la pilarisation. Tout d’abord, la bibliothèque est toujours présentée comme complément de l’école. Dans son exposé des motifs de la loi du 17 octobre 1921, Destrée proclame : « J’ai toujours considéré la bibliothèque publique comme le complément indispensable de l’école ». C’est un lointain écho à la circulaire de son prédécesseur Jules Vandenpeereboom, qui désignait la bibliothèque populaire comme « le véritable complément » de l’école. Le principe de la liberté subventionnée, adopté pour les bibliothèques publiques comme pour l’ensemble des institutions d’éducation populaire, est d’ailleurs celui qui gouverne la politique scolaire. Ce principe convient parfaitement aux catholiques et aux libéraux. Le monde socialiste est plus divisé. Certains s’en accommodent, les autres préfèreraient l’instauration d’un véritable service public neutre, impliquant que l’État prenne lui-même en charge les bibliothèques plutôt que de se contenter d’un rôle d’encouragement. Ils comprennent toutefois qu’un tel bouleversement se heurterait à des obstacles insurmontables et se rangent donc à une solution plus réaliste, moyennant la mise en place d’un certain contrôle. En entérinant le principe de liberté subventionnée – seul consensus possible entre les trois grands mondes socio-politiques – la loi Destrée maintient intacte la pilarisation du système. Elle institutionnalise en un sens le régime ancien des bibliothèques populaires en permettant à celles-ci de bénéficier des aides publiques sans pour autant changer de nature, sans compter celles qui subsistent en dehors du cadre légal, qui reste facultatif.

Bibliothèque publique de la cité ouvrière des charbonnages du Bois-du-Luc à Houdeng-Aimeries, vers 1920. Carte postale ancienne, Bruxelles, Ern. Thill (Collection Bruno Liesen).

Dans l’entre-deux-guerres, la loi Destrée aboutit à créer des centaines de bibliothèques de tailles très variables, relevant le plus souvent d’un statut privé et affichant presque toujours une couleur idéologique ou philosophique bien déterminée. Les critiques sont unanimes pour constater le manque de cohésion de l’ensemble des bibliothèques publiques de diverses catégories et la dispersion de subventions dont les montants sont jugés dérisoires. En 1966, à l’occasion du 45e anniversaire de la loi Destrée, des voix s’élèvent pour dénoncer « la misère des bibliothèques publiques » et appeler à une réforme axée sur les besoins du public, qui mette fin à la « pulvérisation de l’effort financier », à la « concurrence des réseaux » et au fait que « le respect de la liberté locale telle qu’elle a été comprise par la loi Destrée a conduit à la folle injustice qui fait que certains citoyens ont une bibliothèque publique et d’autres pas »[10]. Selon ses détracteurs, la loi Destrée contribue à pérenniser les bibliothèques populaires et sa longévité inattendue a des effets néfastes sur l’élaboration d’un réseau de lecture publique digne de ce nom. Marcel Hicter, directeur général de la Jeunesse et des Loisirs au ministère de l’Éducation nationale et de la Culture, ne mâche pas ses mots : « j’ai (…) bon espoir que nous n’aurons pas à célébrer le cinquantième anniversaire de la Loi Destrée. Ce serait un signe grave, si nous étions amenés à le faire. Notre pays risquerait de tomber progressivement, par rapport à ses voisins, dans un état de sous-développement et de sous-équipement culturel »[11]. Les projets de réforme de la loi développés en 1956 et 1966 restent sans lendemain.

Il faut attendre la révision constitutionnelle de 1971, qui transforme la Belgique en État fédéral, pour voir s’engager enfin le processus qui aboutira à une réorganisation en profondeur de la lecture publique, compétence désormais transférée aux entités fédérées. Les décrets votés respectivement par la Communauté française, le 21 février 1978, et le Cultuurraad voor de Nederlandse Cultuurgemeenschap, le 6 juillet 1978, mettent fin au régime de la loi Destrée, qui aura donc vécu un bon demi-siècle.

Appel à chercheuses et chercheurs

Si la loi Destrée a fait l’objet de plusieurs études, l’histoire des bibliothèques populaires et des bibliothèques publiques dans nos régions reste encore assez peu exploitée par les historien.nes. Certes, beaucoup de travaux consacrés à des associations actives dans le domaine de l’éducation populaire/permanente, par exemple, abordent la question, mais sans toujours exploiter à fond les sources consacrées à cet aspect de leurs activités. Les bibliothèques créées à l’initiative des communes et des provinces mériteraient aussi des recherches plus systématiques[12].

En ce qui concerne les bibliothèques populaires avant la loi Destrée, il y a encore un important travail à mener pour dresser un inventaire, une cartographie de ces institutions. Les quelques statistiques publiées à l’époque posent de nombreux problèmes critiques et sont probablement très incomplètes ou erronées. Il reste aussi beaucoup à faire pour affiner notre connaissance de la sociologie des lecteurs, des lectrices, et des pratiques de lecture. L’étude du contenu des catalogues est une autre piste intéressante pour étayer ce que nous savons de l’offre de lecture proposée aux « classes laborieuses ».

Enfin, toute la période du régime de la loi de 1921 de même que celle du décret de 1978 sont des champs largement ouverts aux chercheurs et chercheuses. En 1999, dans un numéro de la revue Lectures consacré au 20e anniversaire du décret sur la lecture publique de 1978, j’avais publié un article intitulé « Y-a-t-il un historien dans la salle ? » qui lançait de multiples pistes à explorer pour un travail de mémoire, suggérant notamment d’interviewer les acteurs de la lecture publique pour constituer des archives sonores, de recueillir des témoignages photographiques, audio-visuels des locaux, des installations et des diverses pratiques de lecture et de culture initiées par nos bibliothèques, etc. Vingt ans et des poussières plus tard, cet appel reste toujours d’actualité. Formons le vœu que l’anniversaire célébré en 2021 lui donnera un nouvel écho !

Bibliographie

Depasse C., Historique et organisation des bibliothèques publiques en Belgique, Bruxelles, Ligue de l’enseignement, 1931.

Liesen B., Bibliothèques populaires et bibliothèques publiques en Belgique (1860-1914). L’action de la Ligue de l’enseignement et le réseau de la Ville de Bruxelles, Liège, Centre de Lecture publique de la Communauté française (C.L.P.C.F.), 1990.

Liesen B., « Y a-t-il un historien dans la salle ? », dans Le décret sur la lecture publique de février 1978. Déjà 20 ans ! Itinéraires et promesses (Lectures, hors-série), Bruxelles, CLPCF, 1999, p. 38-40.

Liesen B., « Des bibliothèques populaires aux bibliothèques publiques en Belgique : L’émergence d’un service public de lecture dans une société pilarisée », dans SANDRAS A. (éd.), Des bibliothèques populaires à la lecture publique, Lyon, Presses de l’Enssib, p. 327-372.

Valgaeren L., Plaats en taak van de openbare bibliotheek in Vlaanderen. Schets van de evolutie van volksbibliotheek naar openbare bibliotheek. Toekomstperspectieven, Anvers, Vlaamse Vereniging van Bibliotheek-, Archief- en Documentatiepersoneel, 1976 (Bibliotheekkunde. Verhandelingen aansluitend bij Bibliotheekgids, n° 33).

Van Aelbrouck A., Éducation populaire et bibliothèques publiques. Les conditions historiques, sociales et psychologiques de leur évolution, Bruxelles, Éd. de la Librairie encyclopédique, 1956.

Notes

[1] Bulletin de la Ligue de l’enseignement, 1909, p. 44-46.
[2] La première bibliothèque des Amis de l’instruction, fondée en 1861 dans le IIIe arrondissement de Paris, a été miraculeusement conservée dans son état d’origine jusqu’à nos jours. Ce lieu de mémoire a été le cadre en 1984 d’un important colloque international sur l’histoire de la lecture. L’association, toujours très active, a organisé un second colloque sur ce thème à la bibliothèque de l’Arsenal en 2014. Nombreuses ressources documentaires sur leur site Internet : https://bai.asso.fr
[3] Rapport au Roi annexé à l’arrêté royal du 1er septembre 1866 (Pasinomie, 4e série, t. I, Bruxelles, 1865-1866, p. 250-251).
[4] Masson C., « Les bibliothèques populaires », dans Revue de Belgique, XXI, 1875, p. 5-18 (cit. p. 8).
[5] À ce sujet, voir LIESEN B., « Le livre et ses lecteurs dans les bibliothèques populaires au XIXe siècle », dans Archives et bibliothèques de Belgique, LX/1-2, 1989, p. 121-136.
[6] La bibliothèque publique, I/1-2, 1908, p. 3.
[7] Sur l’intervention d’Otlet et La Fontaine dans la question des bibliothèques publiques, voir notre article LIESEN B., « De la bibliothèque populaire à la bibliothèque publique : le courant réformateur de la lecture publique en Belgique à l’aube du XXe siècle », dans Archives et bibliothèques de Belgique, LXVIII/1-4, 1996, p. 175-187.
[8] Charlier J., « Les bibliothèques », dans La Wallonie, le pays et les hommes, lettres-arts-culture, IV, [Bruxelles], La Renaissance du livre, 1981, p. 339-348 (citation, p. 341).
[9] Dumont H., Le pluralisme idéologique et l’autonomie culturelle en droit public belge, I, Bruxelles, Facultés universitaires Saint-Louis-Émile Bruylant, 1996, p. 220.
[10] Deprez M., « Quelques réflexions à propos des bibliothèques et de leur passé », dans La loi Destrée a 45 ans, 1966 (Cahiers J.E.B., n° 4), p. 247-256.
[11] Marcel Hicter, « Avant-propos », dans La loi Destrée a 45 ans, 1966 (Cahiers J.E.B., n° 4), p. 243.
[12] Pour la province de Liège, voir l’ouvrage récent de Missiaen J.-J., Lectures pour tous. Une histoire des initiatives de la province de Liège en matière de lecture publique, Liège, Éd. de la Province de Liège, 2021.

POUR CITER CET ARTICLE

Référence électronique

LIESEN B., « Il y a 100 ans… la loi Destrée : La bibliothèque populaire devenait publique », Dynamiques. Histoire sociale en revue, n°17 : 1858-2021. Quand la bibliothèque (s)’émancipe !, décembre 2021, mis en ligne le 17 décembre 2021. www.carhop.be/revuescarhop/.

Paul Otlet et Henri La Fontaine, fondateurs du Mundaneum : des références pour les bibliothèques

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Jacques Gillen (historien et archiviste, Mundaneum)

Paul Otlet (1868-1944), considéré comme le père de la documentation et un des précurseurs d’Internet, et Henri La Fontaine (1854-1943), Prix Nobel de la paix en 1913, sont incontournables dans l’histoire et le monde des bibliothèques. Quiconque entame une formation de bibliothécaire ou s’intéresse à l’histoire des bibliothèques ou de la bibliothéconomie se voit immanquablement, ne fût-ce que brièvement, confronté à ces deux juristes bibliographes, fondateurs de ce qui allait devenir le Mundaneum : l’Institut international de bibliographie (IIB). Créé en 1895, l’IIB devient, dans les années 1920, à la suite d’extensions et de l’ajout d’unités documentaires, le Palais mondial-Mundaneum, puis, plus simplement le Mundaneum (actuellement centre d’archives privées et espace d’expositions de la Fédération Wallonie-Bruxelles). L’IIB est le creuset dans lequel Otlet et La Fontaine ont développé des idées, des méthodes de travail et des outils qui se sont largement répandus dans les bibliothèques, non seulement en Belgique mais aussi sur le plan international. Dès les débuts, leurs travaux intègrent les bibliothèques publiques. Références en matière de bibliothéconomie, ils interviennent dans toutes les tentatives de réforme des bibliothèques publiques qui précèdent la loi Destrée de 1921.

La fiche bibliographique comme point de départ d’un vaste projet 

Paul Otlet et Henri La Fontaine sont animés d’idéaux universalistes et pacifistes. En filigrane de tous les projets qu’ils mènent au sein de l’IIB ou dans son sillage, figure l’idée que la connaissance doit être accessible à tous et toutes. Ils sont convaincus que la connaissance est un outil majeur (au côté du droit international) pour l’établissement d’une paix durable. Avec comme point de départ la bibliographie, ils étendent progressivement leur champ d’action dans le but de favoriser l’accès à la connaissance et sa diffusion.

Dès le début, la conception que se font Otlet et La Fontaine du partage de la connaissance intègre les bibliothèques publiques. Le savoir ne doit pas être à la seule destination des savants. La bibliothèque doit occuper un rôle actif dans la démocratisation du savoir : « La conservation des livres n’est plus envisagée comme une fin en soi. On se rend compte que c’est le lecteur qui crée l’utilité du livre. Le vrai rôle d’une bibliothèque apparaît alors de faire circuler les livres et non pas seulement de les conserver. Et cette circulation se fait dans deux directions, celle des études scientifiques et littéraires, d’une part, celle de la vulgarisation, d’autre part. Le mouvement démocratique renverse les anciennes conceptions et partout éclate un mouvement irrésistible en faveur des bibliothèques populaires »[1]. La bibliothèque doit être aidée en cela par les pouvoirs publics qu’Otlet interpelle dès 1907 en émettant le vœu de voir le ministère des Sciences et des Arts mener une politique en faveur du développement des bibliothèques publiques[2]. Lors de la Conférence internationale de bibliographie, tenue à Bruxelles en 1908, Otlet et La Fontaine présentent un rapport à ce sujet, considéré comme le premier « manifeste »[3] de la bibliothèque publique. Pour eux, la bibliothèque a un véritable rôle sociétal à remplir : « Tout ce qui touche au livre est « social » par excellence. La lecture est devenue un besoin de l’homme civilisé. »[4]

Lorsqu’il est créé à la fin du 19e siècle, l’IIB a pour principal objectif de mettre sur pied le Répertoire bibliographique universel (RBU), destiné à recenser sur des fiches bibliographiques toutes les publications du monde, quels que soient leur sujet, leur date ou leur lieu d’édition, ou encore leur lieu de conservation. Ce répertoire, inscrit en 2013 au registre « Mémoire du monde » de l’UNESCO, tapisse depuis 1998 les murs de l’espace muséal du Mundaneum à Mons, où le Mundaneum est installé depuis 1993. Il se compose de deux parties principales, l’une onomastique (destinée à répondre à la question « Qu’a écrit tel auteur ? »), l’autre thématique (classée par sujet)[5]. Les fiches comprennent les informations de base, telles que le nom de l’auteur, le titre, le lieu et la date d’édition, etc., mais aussi, lorsque l’information est disponible, l’endroit où la publication peut être trouvée. Ce caractère universel fait en quelque sorte du RBU, parfois appelé « Internet de papier », une grande base de données bibliographiques. C’est à ce titre que certains le considèrent comme un des premiers moteurs de recherche de l’histoire.

Le Répertoire bibliographique universel, vers 1900 (Mundaneum, coll.).

Manuel du Répertoire bibliographique universel, édition complète préparatoire de 1904 (Mundaneum, coll.).

Entre 1895 et le milieu des années 1930, Otlet et La Fontaine rassemblent quelque 18 millions de fiches. Pour réaliser ce travail titanesque[6], ils font appel à la coopération internationale. Dès les premières années, un réseau de savants, de bibliographes et de bibliothécaires du monde entier gravite autour de l’IIB. Dès le début aussi, des collaborations se mettent en place, notamment sous la forme d’échanges de fiches bibliographiques ou de publications, avec les associations scientifiques, les bibliothèques et les instituts bibliographiques (tels que le Concilium bibliographicum de Zürich ou le Bureau bibliographique de Paris) qui participent au développement du RBU. L’IIB devient rapidement une référence et répond régulièrement à des demandes de bibliothèques, privées ou publiques, sur la manière de gérer, de classer et d’inventorier leur collection.

Indexation de publications et rédaction de fiches bibliographiques, panneau de l’Encyclopedia Universalis Mundaneum, années 1920 (Mundaneum, coll.).

Au début du 20e siècle, l’IIB élargit son champ d’action. Convaincus que la connaissance ne se trouve pas seulement dans les livres, Otlet et La Fontaine initient, dans le sillage de l’IIB, plusieurs unités documentaires et organismes spécialisés conçus comme des extensions de l’IIB, donnant ainsi naissance au concept de « documentation ». Leur ambition est désormais de permettre l’accès à l’ensemble des connaissances, quel que soit le format dans lequel elles ont été produites : « (…) le document sous toutes ses formes (livres, revues, journaux, photographies, pièces d’archives, rapports scientifiques et rapports administratifs, procès-verbaux d’assemblées, publications industrielles, etc.) (…) devient, pour la science, source d’information et transmetteur de sa pensée : il s’affirme son indispensable outil »[7]. Voici, à titre d’exemples, quelques-unes des extensions créées entre 1900 et 1910 :

    • L’Institut international de photographie (IIP), créé en 1905 avec Ernest de Potter (l’éditeur de la Revue belge de photographie), dont le but est de créer une vaste encyclopédie par l’image. Les collections de l’IIP, constituées de photographies, de cartes postales, d’affiches, de plaques de verre, de diapositives pour lanternes magiques, forment le noyau de la collection iconographique conservée au Mundaneum. Ernest de Potter met également sur pied un Répertoire iconographique universel, composé de dossiers où sont rassemblées des photographies et des illustrations sur fiches ou sur feuilles de format standard ;
    • Le Répertoire universel de documentation, initié en 1907, composé de dossiers thématiques (classés selon la CDU), biographiques et géographiques, rassemblant des brochures, des coupures de presse ou encore des extraits de publication ;
    • Le Musée international de la presse, créé en 1907 afin de collecter tous les journaux et périodiques de Belgique ainsi que, au minimum, le premier et le dernier numéro des périodiques du monde entier ;
    • L’Office central de documentation féminine, initié en 1910 par Léonie La Fontaine, la sœur d’Henri La Fontaine, pour collecter la documentation propre aux femmes et à leurs revendications.

Cette dimension « documentaire » occupe une place importante dans la conception qu’Otlet se fait de la bibliothèque. Une bibliothèque ne doit pas seulement mettre à disposition des livres, mais aussi de la documentation. Les unités documentaires créées, dédiées à un sujet ou à un support, sont conçues comme des parties du « Livre universel ». La place de plus en plus grande accordée à la documentation aboutit d’ailleurs à la transformation de l’IIB en 1938, qui devient la Fédération internationale de documentation (FID).

En 1910, à l’occasion de l’Exposition universelle de Bruxelles, Otlet et La Fontaine ajoutent une nouvelle dimension à leur travail en créant le Musée international. Celui-ci naît avec une exposition montée au Palais du Cinquantenaire, dans laquelle les associations internationales exposent leurs travaux. Elle sert de complément au Congrès des associations internationales organisé en parallèle de l’Exposition universelle par l’Union des associations internationales (UAI). Créée en 1907 par Otlet et La Fontaine pour servir de plateforme de coordination des organisations internationales non-gouvernementales, toujours dans un idéal pacifiste et internationaliste, l’UAI est en quelque sorte le pendant politique de l’IIB. Après l’Exposition universelle, il est décidé de rendre l’exposition permanente et d’en faire un Musée international destiné à illustrer les connaissances du monde. Outre des objets et des documents, ce musée se compose de l’Encyclopedia Universalis Mundaneum, l’encyclopédie illustrée sur planches mobiles, à caractère pédagogique, élaborée à partir des années 1920.

Paul Otlet (au centre) et Henri La Fontaine (à droite) devant le Palais Mondial, au Parc du Cinquantenaire, années 1920 (Mundaneum, coll.).

À partir des années 1910, les instituts créés dans le sillage de l’IIB et leurs collections, auparavant installés rue Ravenstein, rejoignent le Musée international au Palais du Cinquantenaire. Dans les années 1920, ce vaste ensemble prend le nom de Palais mondial. Bien que fermé en 1934 sur décision gouvernementale, les collections y subsistent jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. L’occupant allemand, qui a réquisitionné une partie du bâtiment, exige alors leur déménagement. Elles sont transposées au Parc Léopold, où elles resteront jusqu’au début des années 1970. Elles connaîtront ensuite d’autres déménagements à Bruxelles jusqu’au moment où elles sont accueillies à Mons en 1993.

Après la mort d’Henri La Fontaine et de Paul Otlet, le Mundaneum est géré par l’Association des amis du palais mondial et Georges Lorphèvre. Ce proche collaborateur d’Otlet depuis la fin des années 1920 assure la continuité du Mundaneum jusqu’à la dissolution de l’association et la cession des collections au Centre de lecture publique de la Communauté française de Belgique à la fin des années 1980[8].

Des outils pour les bibliothèques, réels ou visionnaires 

À sa création, l’IIB a aussi pour objectif d’unifier les pratiques bibliographiques afin de favoriser les échanges entre les bibliothèques ou les offices bibliographiques. Otlet et La Fontaine s’attellent à l’élaboration de standards pour l’établissement des fiches bibliographiques et leur classement, qui s’imposeront progressivement dans les domaines de la bibliographie et de la bibliothéconomie.

La fiche bibliographique doit respecter certaines normes. Elle a un format fixe de 12,5 cm sur 7,5 cm. Elle est perforée dans le bas de manière à pouvoir être facilement intégrée à un fichier existant. Des règles définissent les informations qui doivent y être reprises et l’emplacement précis qu’elles doivent occuper. Les fiches sont rangées dans des meubles-fichiers standardisés conçus par Otlet de telle manière qu’elles puissent être facilement complétées, corrigées, copiées ou tout simplement consultées.

Pour le classement thématique des fiches, Otlet et La Fontaine développent la Classification décimale universelle (CDU). Basée sur le système de classification décimale imaginé dans les années 1870 par le bibliothécaire américain Melwil Dewey (1851-1931), la CDU consiste à diviser les connaissances en 10 classes numérotées de 0 à 9 (par exemple, tous les ouvrages traitant d’histoire seront classés dans la classe 9). Chaque classe est à son tour divisible en 10 groupes, chaque groupe en 10 divisions et chaque division en 10 sous-divisions, de manière à pouvoir définir de manière de plus en plus précise le sujet d’un livre. L’intérêt de cette méthode réside dans le remplacement du mot-clé par un indice chiffré. Elle permet ainsi d’éviter les difficultés d’interprétation dans le choix du mot-clé et de contourner l’obstacle de la langue utilisée, le chiffre étant par définition universel.

Avec l’aide d’érudits et de savants européens, Otlet et La Fontaine entament dès 1895 le travail d’élaboration des divisions par sujets afin de rendre universelle la classification de Dewey qu’ils jugent insuffisante pour rendre compte de la diversité culturelle mondiale. Dans leur esprit, la CDU doit constituer un sommaire complet des connaissances. Sa fonction est de permettre de définir de manière exhaustive le sujet d’une publication ou d’un document. Grâce au système de symboles et signes de ponctuation qu’ils mettent au point pour associer les composants numériques, la CDU permet non seulement de définir le sujet principal d’une publication ou d’un document, mais aussi les sujets associés, des dates, des lieux, des liens, des informations sur le type de document, etc.

Schéma représentant la classification décimale universelle, planche de l’Encyclopedia Universalis Mundaneum, années 1920 (Mundaneum, coll.).

Dès 1897, l’IIB publie une première édition abrégée de la CDU. La première édition complète paraît en 1905 dans le Manuel du Répertoire bibliographique universel. Depuis cette première édition complète, elle a connu de nombreuses éditions en français et dans d’autres langues. La CDU n’est pas un système figé. Au fil du temps, nombre de corrections et de développements y sont apportés pour l’adapter aux évolutions dans tous les domaines de la connaissance.

La CDU s’est imposée dans de nombreuses bibliothèques, en Belgique et à l’étranger, non seulement pour le classement des fiches qui composent leur catalogue (avant la généralisation des catalogues informatisés) mais aussi pour le classement physique des publications. Bien qu’elle soit quelque peu tombée en désuétude, du moins pour le catalogage (dans les catalogues informatiques, elle est actuellement le plus souvent remplacée par des mots-clés et des liens hypertextes), elle continue à évoluer. Depuis 1990, la CDU est gérée par un consortium basé à La Haye, l’Universal Decimal Classification Consortium (UDCC). La dernière édition, mise à jour en 2019, date de 2013.

Les méthodes développées par l’IIB sont détaillées dans un ouvrage publié pour la première fois en 1922 (soit un an après la promulgation de la loi Destrée sur les bibliothèques), par Otlet et un de ses collaborateurs de longue date, Léon Wouters, alors directeur adjoint de l’Union des villes et communes belges : le Manuel de la bibliothèque publique. Cet ouvrage est rédigé dans le cadre des cours de bibliothèque donnés à l’École centrale de service social de la Ville de Bruxelles (où Otlet dispense lui-même des leçons). Il connaîtra deux autres éditions, l’une en 1923 et l’autre en 1930. Les quatre parties qui le composent décrivent les éléments théoriques et pratiques nécessaires au fonctionnement d’une bibliothèque et à l’exercice du métier de bibliothécaire. La philosophie d’Otlet transparaît clairement dans la description de ce que doit être une bibliothèque publique : « Les bibliothèques publiques dignes de ce nom sont des collections d’ouvrages systématiquement choisis dans toutes les branches des connaissances ou dans la spécialité qui fait l’objet de l’institution, parfaitement catalogués et largement mis à la disposition des lecteurs qui peuvent y recourir comme à de vastes offices d’information et de documentation. »[9] La notion de documentation (sous quelque forme qu’elle se présente) apparaît d’emblée comme étant une partie intégrante de la bibliothèque : « Le but visé est une concentration de l’information pour réaliser ensuite plus sûrement la diffusion des informations »[10]. À ce titre, les bibliothèques publiques sont un des éléments de ce qu’Otlet appelle le « réseau universel de documentation ».

Parallèlement aux aspects concrets liés au classement et au catalogage, Otlet se montre précurseur en termes de technologie. Dès 1906, dans une brochure intitulée Les aspects du livre, il détaille les innovations techniques qui transformeront la production et l’utilisation du livre, telles que le rayon X, le phonographe, les projections lumineuses ou encore le téléphone à propos duquel il se montre déjà visionnaire : « Demain, la téléphonie n’aura plus de fil, comme déjà la télégraphie s’en est débarrassée. (…) Ce qui cause aujourd’hui le désespoir du technicien fera alors sa joie : la possibilité de recueillir les ondes à tous les points de la sphère d’action (…) tournera plus tard à l’avantage d’un mode universel de transmission des informations. Chacun portera sur soi, dans son gousset, un tout petit cornet. »[11] La même année, très intéressé par les progrès de la photographie, il met au point, avec l’inventeur Robert Goldschmidt, le microfilm pour faciliter la reproduction et la consultation des pages d’un livre[12]. Dans les années 1920 et 1930, il intègre à sa réflexion la radio et la télévision et imagine, alors que celle-ci n’est encore qu’à ses balbutiements, qu’il sera à l’avenir possible de consulter un livre à distance par le biais d’un écran. Il conçoit également, sur papier, un meuble « multimédia » intégrant tous les supports de la connaissance et les médias permettant d’y accéder : la mondothèque.

Mondothèque, planche de l’Encyclopedia Universalis Mundaneum, 1941 (Mundaneum, coll.).

Otlet s’est montré visionnaire à plus d’un titre sur la place occupée par la technologie dans les sciences de l’information. Il lui consacre les dernières pages de son ouvrage le plus important, le Traité de documentation (publié en 1934), le livre qui synthétise sa pensée. Il va jusqu’à émettre l’idée d’une bibliothèque virtuelle : « Ici la Table de Travail n’est plus chargée d’aucun livre. À leur place se dresse un écran et à portée un téléphone. Là-bas au loin, dans un édifice immense, sont tous les livres et tous les renseignements, avec tout l’espace que requièrent leur enregistrement et leur manutention, avec tout l’appareil de ses catalogues, bibliographies et index (…). Le lieu d’emmagasinement et de classement devient aussi un lieu de distribution, à distance avec ou sans fil, télévision ou télétaugraphie. De là on fait apparaître sur l’écran la page à lire pour connaître la réponse aux questions posées par téléphone, avec ou sans fil. Un écran serait double, quadruple ou décuple s’il s’agissait de multiplier les textes et les documents à confronter simultanément ; il y aurait un haut-parleur si la vue devrait (sic) être aidée par une donnée ouïe, si la vision devrait être complétée par une audition. Une telle hypothèse, un Wells[13] certes l’aimerait. Utopie aujourd’hui parce qu’elle n’existe encore nulle part, mais elle pourrait bien devenir la réalité de demain pourvu que se perfectionnent encore nos méthodes et notre instrumentation. »[14]

Paul Otlet, Documentation et télécommunication, calque de l’Encyclopedia Universalis Mundaneum, années 1920 (Mundaneum, coll.).

Dans le futur imaginé par Otlet, toutes les bibliothèques sont rassemblées en une unique bibliothèque internationale[15], universelle. L’accès à son contenu multiforme, mêlant livres et documentation, est rendu possible par les moyens techniques mis à la disposition de tous et toutes. Cette bibliothèque internationale occupe une place centrale dans le projet de Cité mondiale qu’il conçoit vers 1910. Vaste projet architectural, la Cité mondiale devait rassembler, toujours dans le but de favoriser l’harmonie entre les peuples par le progrès et la connaissance, des institutions politiques, des associations internationales, des universités et des bibliothèques. Le Mundaneum y occupe une place centrale, ainsi qu’un centre mondial de la communication. Plusieurs architectes, dont Le Corbusier, ont dessiné des plans pour cette cité utopique. Plusieurs lieux sont envisagés : d’abord Genève, ensuite plusieurs endroits en Belgique et à l’étranger. Mais, jugé trop irréaliste, le projet ne rencontre pas l’adhésion souhaitée par Otlet. En vain, il adresse des requêtes aux puissants de son temps avec l’espoir, qui ne le quitte pas jusqu’à sa mort en 1944, de voir ce projet se concrétiser[16].

Des sources pour l’histoire des bibliothèques publiques 

Le Mundaneum a entretenu des liens historiques et institutionnels avec la lecture publique. Les quelque six kilomètres courants de fonds d’archives et collections qui y sont conservés renferment de nombreuses sources utiles à l’histoire des bibliothèques publiques. La bibliothèque, sous toutes ses formes, est un élément clé dans l’œuvre d’Otlet et La Fontaine. Leurs papiers personnels figurent donc, évidemment, au premier rang de ces sources. Mais le Mundaneum conserve également d’autres ressources riches de documents sur le sujet :

    • Les papiers personnels de Georges Lorphèvre (1912-1997) : Lorphèvre est connu de plusieurs générations de bibliothécaires-documentalistes à qui il a donné cours. Aux côtés d’André Colet (1896-1978), autre bibliothécaire et collaborateur d’Otlet, il est la cheville ouvrière du Mundaneum après 1944. Il occupe par ailleurs différents postes dans des groupements internationaux de bibliothécaires et de documentalistes, en particulier la Fédération internationale de documentation où il mène des travaux sur la classification décimale universelle.
    • Le Musée international de la presse : cette collection de périodiques contient de nombreux périodiques sur le sujet des bibliothèques publiques.
    • La Bibliothèque collective des sociétés savantes : ce vaste ensemble (dont une grande partie reste encore à classer) se compose notamment de la bibliothèque de l’IIB, riche en publications sur les bibliothèques et la bibliothéconomie.
    • Des publications issues de différentes bibliothèques dont, par exemple, la Bibliothèque populaire de l’Ouest (créée à Liège en 1880) et la Bibliothèque de l’Œuvre nationale de l’enfance.

L’œuvre d’Otlet et La Fontaine et l’héritage documentaire qu’ils ont légué sont une mine d’informations pour qui s’intéresse à l’histoire des sciences de l’information et à leurs implications actuelles. Leurs travaux dans le domaine de la bibliothéconomie et leurs anticipations en matière de technologies et d’alternatives au livre (ce qu’Otlet appelle les « substituts du livre ») ont contribué à forger non seulement le monde du livre et des bibliothèques mais aussi les supports numériques du savoir qui font à présent partie de notre quotidien. Ils ont suscité et suscitent encore de nombreux travaux de recherche.

Notes

[1] OTLET P., « L’état actuel des questions bibliographiques et l’organisation internationale de la documentation », Bulletin de l’Institut international de bibliographie, 1908, p. 179.
[2] Ces idées sont par ailleurs défendues au sein de l’association Biblion, créée en 1907 à l’initiative de l’IIB, pour réunir les personnes qui s’intéressent « activement au recrutement, à la conservation et à l’utilisation des documents manuscrits ou imprimés ». Voir : Liste générale des bibliothèques de Belgique, Bruxelles, Biblion, 1907 (Publication n°1).
[3] LIESEN B., « Des bibliothèques populaires aux bibliothèques publiques. L’émergence d’un service public de lecture dans une société pilarisée », SANDRAS A. (dir.), Des bibliothèques populaires à la lecture publique, Villeurbanne, Presses de l’Enssib, 2014, p. 318-363.
[4] OTLET P., Conférence internationale de bibliographie et de documentation, Bruxelles, 1908, p. 14. (Extrait de Mouvement sociologique international, IXe année, n°4, décembre 1908).
[5] À côté de ces répertoires principaux, il existe d’autres répertoires connexes, dont, par exemple, le Répertoire des titres de périodiques ou le Répertoire administratif qui consigne sur fiches la correspondance, les informations sur la gestion du personnel, l’inventaire des collections, etc.
[6] À la fin du 19e siècle, le nombre de publications existantes est estimé à environ 10 millions. À partir du début du 20e siècle, en parallèle au développement de l’enseignement et des sciences, ce nombre s’accroît de manière exponentielle. Selon une étude réalisée par Google en 2010 (basée sur les données ISBN et d’autres sources telles que les fonds des bibliothèques et le réseau des libraires Worldcat), le nombre de livres uniques s’élève alors à 130 millions.
[7] OTLET P., Conférence internationale de bibliographie et de documentation…, p. 5.
[8] Pour plus de détails sur la vie et l’œuvre de Paul Otlet et Henri La Fontaine, ainsi que sur l’histoire de l’IIB et du Mundaneum, voir : Cent ans de l’Office international de bibliographie (1895-1995), Mons, Éditions Mundaneum, 1995 ; Le Mundaneum. Les Archives de la connaissance, Bruxelles, Édition Les Impressions Nouvelles, 2008 ; GILLEN J. (dir.), Paul Otlet, fondateur du Mundaneum (1868-1944), Bruxelles, Édition Les Impressions Nouvelles, 2010 ; GILLEN J. (dir.), Henri La Fontaine, Prix Nobel de la paix en 1913. Un Belge épris de justice, Bruxelles, Les Éditions Racine, 2012.
[9] OTLET P., WOUTERS L., Manuel de la bibliothèque publique, Bruxelles, Union des villes et communes belges, 1923 (Publication n°17), p. 41.
[10] Idem, p. 29.
[11] OTLET P., Les Aspects du livre. Conférence inaugurale de l’Exposition du livre d’art et de littérature organisée à Ostende par le Musée du Livre (14 juillet 1906), Bruxelles, Musée du livre, novembre 1906 (Publication n°8), p. 33.
[12] GOLDSCHMIDT R., OTLET P., Sur une forme nouvelle du livre. Le livre microphotographique, Bruxelles, Institut international de bibliographie, 1906 (Publication n°81).
[13] Herbert George Wells (1866-1946) est un écrivain anglais connu pour ses romans de science-fiction, tels que La Machine à explorer le temps ou La Guerre des mondes. Souvent futuristes et dystopiques, ils sont considérés comme des classiques du genre.
[14] OTLET P., Traité de documentation. Le livre sur le livre. Théorie et pratique, Bruxelles, Éditions Mundaneum, 1934, p. 428.
[15] La Bibliothèque collective des sociétés savantes, qu’Otlet initie en 1907, était destinée à constituer le noyau de cette bibliothèque internationale.
[16] La littérature sur le projet de Cité mondiale est abondante. Voir par exemple : GHILS P. (dir.), Connaissance totale et Cité mondiale. La double utopie de Paul Otlet, Louvain-la-Neuve, 2016.

POUR CITER CET ARTICLE

Référence électronique

GILLEN J., « Paul Otlet et Henri La Fontaine, fondateurs du Mundaneum : des références pour les bibliothèques », Dynamiques. Histoire sociale en revue, n°17 : 1858-2021. Quand la bibliothèque (s)’émancipe !, décembre 2021, mis en ligne le 17 décembre 2021. www.carhop.be/revuescarhop/.

1859-2021 : 160 ans au service de la lecture. La bibliothèque populaire communale de Saint-Josse-ten-Noode

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Marie-Thérèse Coenen (historienne, CARHOP asbl)

Dominique Dognié est bibliothécaire depuis 1989 et bibliothécaire en chef depuis 1991. Sa passion pour l’histoire fait qu’il est curieux de tout ce qui touche au passé de la bibliothèque communale de Saint-Josse-ten-Noode et de la commune en général. À l’occasion du centenaire de la loi Destrée, la bibliothèque communale de Saint-Josse présente une petite exposition, avec des affiches, des photos ainsi que les traces éparses de son passé. Nous le rencontrons le 3 juin 2021 dans sa bibliothèque[1]. Son témoignage fait le lien entre l’ancienne bibliothèque, telle qu’elle fonctionne quasi depuis sa fondation et la « nouvelle » bibliothèque qu’il dirige, orientée vers les publics, l’ouverture, l’accessibilité de tous et toutes, l’animation à la lecture et la découverte du livre, très loin des seuls prêts et accès à la lecture qui caractérisaient l’ancienne bibliothèque. C’est un pan de cette histoire qu’il nous dévoile :

« Je suis bibliothécaire depuis 1989 et bibliothécaire en chef depuis 1991. Étant habitant de Saint-Josse depuis plus de 53 ans, je connais bien Saint-Josse, sa population et son évolution. J’ai la chance d’avoir travaillé avec des bibliothécaires qui étaient en fin de carrière, qui avaient été engagés en 1953. C’est en discutant avec eux que j’ai eu une vue sur pratiquement toute l’histoire de la bibliothèque.    

La bibliothèque de Saint-Josse a déjà comme atout d’être une bibliothèque très ancienne parce qu’elle date de 1859. La Belgique a à peine 29 ans quand cette bibliothèque est créée. On a très peu de documents. On en trouve des traces dans les Bulletins communaux. Il semblerait qu’auparavant, il y avait déjà une salle de lecture, ce n’est pas très clair, qui était tenue par des professeurs, mais la bibliothèque officielle a existé réellement à partir de 1859. À l’époque, c’était souvent des professeurs qui faisaient cela en horaire complémentaire. Charles Rogier qui a habité Saint-Josse, qui est un acteur incontournable de la Révolution, membre du Gouvernement provisoire, ministre de l’Intérieur et puis Premier ministre, est une personnalité importante qui a habité à Saint-Josse. Il a fait un don important de livres. Eugène Van Bemmel, qui était conseiller communal à l’époque, avait fait remarquer à cette occasion, que la bibliothèque de Saint-Josse était la première bibliothèque de Belgique[2] même s’il se trouve que ce n’est peut-être pas certain, mais en tout cas, 1859, c’est quand même respectable et c’est beaucoup plus ancien que d’autres. À l’époque, comme toutes les bibliothèques, elle s’appelait bibliothèque populaire et il s’agissait bien d’une bibliothèque destinée à la population de Saint-Josse et non pas d’une bibliothèque spécialisée destinée à des chercheurs, des professeurs, etc. »[3]

L’appel de Bruno Liesen à se pencher sur l’histoire des bibliothèques locales, comme autant de maillons d’une histoire politique et socio-culturelle de nos sociétés, nous incite à passer à l’acte. Pourquoi ne pas remonter aux sources de cette vénérable bibliothèque et de ses pères fondateurs[4] ? Dominique Dognié est intéressé. Il m’installe dans son bureau et m’ouvre son fonds précieux. Son collègue Filippo Virgilio, qui fournit l’iconographie de cet article, est demandeur. Enseignant dans la formation de bibliothécaire à horaire décalé, cette monographie l’intéresse. N’est-ce pas le rôle de l’historien.ne, attaché.e à un centre d’histoire sociale développant des pratiques d’éducation permanente, de permettre à ceux et à celles qui agissent aujourd’hui dans les secteurs socio-culturels, dans ce cas-ci la lecture publique, de se réapproprier leur histoire et d’en tirer non seulement quelque fierté mais aussi d’inscrire leur action d’aujourd’hui dans la continuité de celle-ci ? Il y a là un cercle vertueux. Les bibliothécaires contemporains nous parlent de leurs missions d’aujourd’hui, l’historien.ne fait émerger quelques fragments du passé de la bibliothèque. L’article se divise en deux parties, la première évoque l’histoire de la fondation de la bibliothèque, la seconde est consacrée au témoignage de Dominique Dognié, comme acteur bibliothécaire depuis plus de 30 ans. L’une et l’autre s’articulent pour situer la bibliothèque populaire de Saint-Josse, dans le temps, à savoir 150 années de présence locale au service de l’accès aux livres et à la lecture.

Partie I : Fragments d’histoire (1858-1958)

Le premier bulletin communal de Saint-Josse-ten-Noode, 1er janvier 1858 (KBR).

Pour retracer l’histoire de la bibliothèque communale, les bulletins communaux de Saint-Josse-ten-Noode (BC), publiés à partir de 1858, sont une source précieuse. Ils rapportent les débats, les budgets alloués, les nominations et démissions des bibliothécaires et des bibliothécaires-adjoints. Nous avons procédé par sondage autour de périodes-clés : la fondation, le cinquantième anniversaire, la Guerre 1914-1918 et l’après-guerre avec le contexte de la loi Destrée, la Deuxième Guerre mondiale et l’anniversaire du centenaire de la bibliothèque. D’autres sources peuvent être exploitées : les catalogues, les archives communales, la presse locale, etc. Pour la période plus récente, les archives sauvées et conservées à la bibliothèque communale donnent des informations sur l’entre-deux-guerres et sur les années 1950. Faute de temps et d’inventaire, nous avons consulté les documents sélectionnés et présentés dans le grand hall de la bibliothèque, dans le cadre du centenaire de la Loi Destrée. Il s’agit donc de quelques « fragments » d’une histoire qui se révèle riche, complexe et qui offre de nouvelles perspectives de recherche.

1858-1859 : la bibliothèque populaire, une œuvre auxiliaire de l’école

La décision d’ouvrir une bibliothèque populaire est proposée au Conseil communal de Saint-Josse-ten-Noode le 17 septembre 1858. L’intérêt des édiles communaux n’est pas nouveau. En 1858, le pouvoir communal accorde au Conseil de salubrité publique, un budget conséquent de 500 francs pour lancer les bases d’une bibliothèque spécialisée dans les matières d’hygiène publique. À l’occasion de la réorganisation des écoles primaires[5] et de l’ouverture d’une nouvelle école primaire gratuite, rue du Chalet, la commission de l’instruction publique[6] propose que l’effort d’instruction populaire de la commune se complète d’une classe du soir pour adultes et d’une bibliothèque communale[7] :

« La bibliothèque communale, bien qu’elle sorte de la sphère de l’école et qu’elle puisse en être entièrement indépendante, serait cependant, dans notre pensée, le complément de l’instruction populaire. Elle aurait son local rue du Chalet et serait placée sous la direction de l’instituteur en chef. Elle serait à l’usage des instituteurs, des anciens élèves de nos écoles et des habitants de la commune. Une allocation de 300 francs est proposée pour acquérir des ouvrages en français et en néerlandais. Un subside annuel de 100 francs et les dons des habitants de la commune nous permettraient d’entretenir et de développer cette utile institution. »[8]

Le projet est toutefois suspendu en attendant de voir si la commune a les ressources pour faire face à ces nouvelles dépenses.[9] Le budget de 1859 prévoit 400 francs pour la mise en route de la bibliothèque tandis que les années suivantes, le subside de fonctionnement de 100 francs apparait dans les comptes.[10]

La proposition émane de la commission de l’Instruction publique. Les conseillers communaux Guillaume Tiberghien[11] et Eugène Van Bemmel[12] en sont membres. Professeurs à l’Université libre de Bruxelles, élus conseillers communaux de Saint-Josse, ils y défendent leur projet d’une instruction publique obligatoire et gratuite et soutiennent concrètement toutes les initiatives d’éducation populaire qui sont mises à l’ordre du jour du Conseil : cours pour adultes, école de dessin, académie de musique, cours de chants, soirées populaires initiées par la Baronne Van Crombrugghe[13] en 1864 avec la Ligue de l’enseignement et plus tard, l’Extension universitaire de l’ULB (1896) et l’Université populaire de Saint-Josse (1902)[14], etc. Une bibliothèque est un outil au service de l’éducation du peuple. Tant qu’il sera bourgmestre, Jacques Gillon[15] soutiendra cette initiative qui précède de plusieurs années la circulaire Vandenpeereboom (1862) qui encourage les communes à ouvrir des bibliothèques populaires.[16]

La bibliothèque est installée dans une salle de la nouvelle école de la rue du Chalet – qui deviendra ensuite l’école n°7, et aujourd’hui, l’école fondamentale communale Joseph Delclef –. Monsieur Jacobs, instituteur en chef est nommé bibliothécaire, une fonction qu’il exerce à titre gratuit.[17] Sa première mission est de proposer une liste d’ouvrages indispensables à acquérir et de rédiger le premier règlement présenté et adopté par le Collège, le 17 septembre 1858.

Le règlement concerne tant les méthodes de travail des bibliothécaires que les principes qui doivent guider l’usage des ouvrages par les lecteurs et lectrices. La première mission de la bibliothèque est le prêt de livres, ce qui suppose une traçabilité. Les ouvrages sont pourvus du cachet de la commune, ils sont inscrits dans un catalogue avec un numéro d’ordre, le nom de l’auteur, le titre de l’ouvrage, le format, l’édition, le nom du donataire et une colonne pour les observations. Chaque mouvement, les entrées comme les sorties, est consigné dans un registre qui reprend le numéro de catalogue, le titre de l’ouvrage prêté, le nom et l’adresse de l’emprunteur, la date de sortie de l’ouvrage, la date de rentrée et une colonne d’observations pour l’emprunteur et pour le bibliothécaire. Les ouvrages se prêtent pour 15 jours, prêt renouvelable une fois. L’article 9 précise que « quiconque rapportera un ouvrage taché ou déchiré sera tenu d’en remettre un nouvel exemplaire dans les 15 jours ».[18] Ces emprunteurs indélicats peuvent être exclus du prêt. Le Collège est informé de ceux et celles qui ne rentrent pas les ouvrages et peut sanctionner. Enfin au 1er septembre, le bibliothécaire est tenu de faire au Collège un rapport sur l’état de la bibliothèque, sur les ouvrages acquis ou reçus dans l’année. Désormais, la bibliothèque est en ordre de marche.

Le règlement ex libris dans les livres, [vers 1920] (Bibliothèque de Saint-Josse-ten-Noode, fonds précieux).

La bibliothèque ouvre ses portes

La bibliothèque ouvre ses portes le 1er mars 1859 et met à la disposition du public quelques 103 titres. Dominique Dognié évoque ce qu’était à l’époque le métier de bibliothécaire et cette pratique est restée longtemps de mise. Il souligne l’importance d’avoir un catalogue à jour !

« À l’époque, où il n’y avait pas encore l’accès direct aux livres. Il fallait chercher dans les fichiers et les répertoires et puis demander au bibliothécaire qui allait chercher les livres. Il se perchait sur des échelles. J’ai encore connu des personnes qui m’ont parlé de cette époque ».[19]

Le public qui la fréquente régulièrement est assez limité : « Jusqu’ici, les livres se prêtaient à domicile pour une période de 15 jours aux instituteurs, soit aux élèves sortis de nos écoles, soit aux habitants de la commune ».[20] Pour une population de Saint-Josse de 18 800 habitant.e.s, la commune a deux écoles primaires gratuites, la première située rue Nevraumont et la seconde, la nouvelle école communale primaire, rue du Chalet. Elles sont fréquentées en 1860 par 765 élèves, 408 garçons et 357 filles. Parmi ces enfants, près de 200 (115 garçons et 84 filles) appartiennent aux familles secourues par le bureau de bienfaisance, qui conditionne son aide aux familles à la fréquentation des enfants de l’école primaire. L’école d’adultes compte 230 élèves inscrits. Toujours en 1860, la commune élargit son offre avec l’ouverture d’une école payante de demoiselles et un jardin d’enfants pour les deux sexes, pour répondre aux demandes des employé.e.s, des bourgeois.e.s, des rentières et rentiers habitant la commune et qui peuvent prendre en charge les frais d’instructions de leurs enfants. Le budget des écoles primaires s’élève à 15 200 francs, celui de l’école d’adultes à 1 000 francs.[21] En 1862, le bourgmestre constate que la bibliothèque est fréquentée par les anciennes et anciens élèves des écoles primaires gratuites communales et celles et ceux qui suivent l’école d’adultes ; « ils sont heureux de trouver les moyens de poursuivre chez eux les études commencées à l’école, de fortifier les connaissances qu’ils ont acquises et d’en étendre le cercle ; la bibliothèque leur procure une distraction à la fois utile et agréable qui les éloigne des récréations abrutissantes et corruptrices ».[22] Pour attirer de nouveaux publics, d’autres moyens sont nécessaires : élargir l’offre de livres, avoir une salle de lecture éclairée et chauffée… Les idées ne manquent pas.

Un souci permanent : augmenter l’offre de livres

Le nombre de titres proposés au prêt augmente régulièrement : 130 en 1861, 335 en 186 et 600 en 1863. À chaque Conseil communal, le bourgmestre rend compte des donations et propose d’envoyer une lettre de remerciement. En août 1861, le bourgmestre adresse une requête au ministre de l’Intérieur, Charles Rogier, dans laquelle il demande de bénéficier des ouvrages conservés dans les réserves de son ministère.[23] Ce dernier salue l’initiative : « une institution de ce genre ne peut manquer de produire les meilleurs résultats aussi, je félicite le Conseil de la décision qu’il a prix (sic) et je me fais un plaisir de contribuer au succès et au développement de la Bibliothèque dont il s’agit en mettant à votre disposition un certain nombre de documents et d’ouvrages… ».[24] Désormais, chaque mois, le ministère fait parvenir des revues, des ouvrages d’intérêt général et technique. En 1862, la donation du Gouvernement s’élève à 92 titres dont plusieurs périodiques.

Parmi les donateurs privés, il y a lieu de mentionner le bourgmestre, Jacques Gillon et les conseillers communaux, Guillaume Tiberghien et Eugène Van Bemmel. Le premier fait un don de plus de 80 ouvrages en 1862 et le second, une donation de 62 titres en 1863. Des habitant.e.s, des anciens élus communaux, des littérateurs ou publicistes déposent leurs œuvres ou les collections qu’ils possèdent. Parmi les donateurs, Joseph Dauby[25] mérite une mention particulière. Cet ouvrier typographe, chef d’atelier à l’imprimerie Lesigne à Saint-Josse[26], propose, en juillet 1859, de donner gratuitement à l’école du soir d’adultes, un cours sur la condition économique des classes ouvrières, ce que le Conseil accepte avec empressement. En mars 1860, il dépose un exemplaire de son cours Économie populaire, qu’il a édité sous forme de syllabus. En 1863, il fait don d’un exemplaire de son ouvrage De l’organisation des sociétés de secours en Belgique, ainsi que de ses autres publications.[27] Par la suite, il fait partie des donateurs réguliers. Pendant tout le 19e siècle, les donations sont une source régulière d’approvisionnement de la bibliothèque, avec comme conséquence, un certain éclectisme dans les collections (voir le point sur le catalogue).

Une nouvelle expansion

Après quatre années de fonctionnement, lors du Conseil communal du 12 septembre 1862, Guillaume Tiberghien présente au nom de la commission de l’Instruction publique, un projet d’ouverture d’une salle de lecture.[28] L’avis de la section est positif. Le succès rencontré par la salle de lecture de la bibliothèque populaire communale à Liège[29] sert de référence :

« La classe ouvrière de notre commune n’est pas moins instruite ni moins prévoyante que celle des grandes cités du pays, comme le prouvent la fréquentation de notre école d’adultes et les nombreuses sociétés de musique et d’assistance que nous avons prises sous notre patronage. Il y a donc lieu d’espérer qu’elle participera plus largement aux bienfaits de la bibliothèque communale si l’on donne à cette institution une publicité plus étendue et si l’on offre aux habitants peu aisés de la commune un local où ils puissent consulter les livres en rapport avec leurs goûts ou leurs professions. Une salle de lecture éclairée et chauffée dans les soirées d’hiver vaut mieux pour l’étude que la chambre commune où sont entassés tous les membres de la plupart des familles peu favorisées de la fortune. Les ouvriers qui vont chercher des distractions au dehors trouveront un emploi plus utile de leurs loisirs dans la salle de la bibliothèque et n’y seront pas exposés à perdre à la fois leurs économies et leur santé ».[30]

Le Conseil doit également se prononcer sur un crédit extraordinaire de 300 francs pour les aménagements nécessaires et pour l’impression d’un catalogue. Il propose de revoir le statut du bibliothécaire, de sortir du bénévolat et de la gratuité et de fixer une indemnité de fonction. Le budget de la bibliothèque passe de 100 à 500 francs par an : 150 francs pour le bibliothécaire, 100 francs pour le bibliothécaire-adjoint, 50 francs pour le concierge et 200 francs pour l’achat de livres et cartes. Ces propositions ne soulèvent que peu de commentaires, si ce n’est la question budgétaire. Van Bemmel insiste : si la commune a été la première à instituer une bibliothèque populaire communale, la plupart des communes de Belgique s’engagent dans cette voie et affectent un budget de 500 francs à leur bibliothèque « c’est-à-dire exactement ce que l’on nous demande aujourd’hui ».[31] La proposition mise aux votes est acceptée dans son principe tandis que le volet financier est reporté à l’examen du budget.

Le catalogue, un outil de promotion de la bibliothèque

Le premier catalogue sort en 1863, après validation par la commission de l’Instruction publique. C’est un petit fascicule de 52 pages publié par l’imprimeur Lesigne, situé au numéro 2 de la rue de la Charité à Saint-Josse.[32] Il reprend les quelque 592 titres, regroupés en 10 thématiques : Philosophie & éducation morale, Hygiène, Législation-économie politique-bienfaisance-statistique, Linguistique et histoire littéraire, Lettres et beaux-arts, Histoire et géographie, Sciences physiques et mathématiques, Sciences naturelles, Sciences agricole-industrielle-commerciale, Agriculture-horticulture et économie ménagère, Industrie et commerce, Mélanges-critiques-journaux. Les ouvrages francophones sont majoritaires. Certains conseillers, comme l’avocat Lucien Jottrand[33], sont très attentifs à l’acquisition d’ouvrages d’auteurs flamands, langue parlée par la grande majorité de la classe ouvrière : 25 % des titres sont en néerlandais, particulièrement dans les sections des œuvres littéraires, les ouvrages sur la linguistique et les ouvrages techniques. La bibliothèque est abonnée au Journal de l’ouvrier et à Het zondagsblad, ainsi qu’à une revue, De toekomst. Maandschrift voor onderwijzers, sans doute un dépôt du bibliothécaire, qui est néerlandophone.[34] Il est également un donateur régulier.

Page de couverture du Catalogue de la bibliothèque populaire communale de Saint-Josse-ten-Noode, 1863 ( Louvain KULeuven Bibliotheken Artes).
Page de couverture du Catalogue de la bibliothèque populaire communale de Saint-Josse-ten-Noode, 1863 (Louvain KULeuven Bibliotheken Artes).

 

Catalogue de la bibliothèque populaire communale de Saint-Josse-ten-Noode, 1863, p. 5  (Louvain KULeuven Bibliotheken Artes).

Quelle offre de lecture est proposée aux lecteurs et lectrices ?

commune de Saint-Josse-ten-Noode, Catalogue de la bibliothèque populaire communale, Saint-Josse-ten-Noode, 1863, 52 p.

Les trois sections qui, ensemble, constituent la plus grande partie des écrits conservés par la bibliothèque sont les Lettres et Beaux-Arts (25,17%), Histoire et géographie (17,90%) et Sciences agricoles, industrielles et commerciales (14,02%). Les sections Philosophie et morale, Législation-économie politique-bienfaisance-statistique, Linguistique-histoire littéraire et Mélanges-critiques-journaux représentent chacune entre 5% et 10%. Les sections hygiène, sciences physiques et mathématique et sciences naturelles occupent les 9% restants.

L’approche par grandes disciplines, montre que les sciences humaines sont, ensemble, prédominantes. Elles représentent 51% du total (philosophie et morale, lettres et Beaux-Arts, linguistique et histoire littéraire, mélanges-critiques-journaux), et cela sans même intégrer l’histoire et la géographie (18%). Les sciences techniques et naturelles, quant à elles, sont minoritaires, soit à peine 21% des publications.

Un quart des 592 publications sont des écrits en langue flamande (149). 58% des 149 publications en flamand concernent les sciences humaines, avec, encore une fois, une part importante d’ouvrages dans la catégorie Lettres et Beaux-arts (30%). Les publications classées en Linguistique et histoire littéraire sont également nombreuses (19%) et représentent même plus de la moitié des 50 publications françaises et flamandes qui composent la section. L’histoire et la géographie constituent 14% des publications ; les sections relatives aux sciences techniques et naturelles concernent un quart des publications flamandes.

En prenant un peu de hauteur, deux éléments émergent de cette analyse statistique :

– Les publics de la bibliothèque populaire de Saint-Josse ont principalement accès à des publications relatives aux sciences humaines, parmi lesquelles les lettres et les beaux-arts occupent une part substantielle (25%). La bibliothèque participe donc à une conception d’éducation populaire à portée généraliste, qui participe à la démocratisation de la culture. La priorité ne semble pas être l’acquisition de connaissances techniques utiles uniquement à l’économie, au travail.

– Les publications rédigées en flamand sont minoritaires et axées principalement sur la littérature ou l’histoire. Il y a là une attention envers les classes populaires qui, en 1860, à Saint-Josse, parlent essentiellement le flamand, alors que la fréquentation « naturelle » de la bibliothèque, serait plutôt la bourgeoisie, les fonctionnaires, les employé.e.s, ceux et celles qui ont du temps et les moyens de se former et de s’informer. La bibliothèque s’enrichit aussi essentiellement par des donations, les titres déposés sont aussi le reflet des préférences culturelles des donateurs et donatrices.

Le règlement de la bibliothèque, révisé, est publié dans les premières pages du catalogue. La salle de lecture est accessible le dimanche matin de 9 à 12 heures et le lundi de 18 à 21 heures. Il est interdit de fumer, de causer ou de faire du bruit dans la salle de lecture. Il est interdit de calquer les gravures et les cartes, d’apposer sur les livres des marques, notes, réflexions ou de plier les pages.[35] Pour le reste, le règlement reprend les mesures adoptées précédemment.

Ce catalogue est un véritable outil de promotion de la bibliothèque. Il est distribué aux élèves qui sortent des écoles communales, aux adultes qui suivent les cours du soir, aux notables et aux chefs d’entreprise, à charge de ces derniers de les distribuer à leurs employé.e.s, fonctionnaires, ouvriers et ouvrières pour les inviter à fréquenter la bibliothèque. Une circulaire accompagne cette distribution :

« En vous envoyant un exemplaire de ce catalogue, nous éprouvons la satisfaction de pouvoir annoncer que la salle de lecture a été ouverte, sous les auspices les plus favorables, au local de l’école communale, rue du Chalet, n°1 et nous saisissons cette occasion pour venir vous exprimer l’espoir de vous voir coopérer à notre œuvre moralisatrice par des dons en livres ou en argent. Nous vous engageons tout particulièrement, M.[onsieur], de recommander la fréquentation de la bibliothèque, en vue de propager une institution digne de la bienveillante sympathie de tous les hommes qui s’intéressent au développement de l’instruction et qui désirent en étendre les bienfaits à toutes les classes de la société… »[36]

L’opération est un succès. Les donations affluent, ce qui double le nombre de volumes en prêt (828 ouvrages en tous genres). L’ouverture de la salle de lecture, le 13 avril 1863, a également un effet positif sur la fréquentation de la bibliothèque. 1 512 volumes sont prêtés pour la lecture à domicile en l’espace de quatre mois : « Ce chiffre à une époque de l’année où le travail laisse peu de loisirs, en dit plus que les phrases les plus belles, que les considérations les plus brillantes et répond victorieusement à ceux, en petit nombre, il est vrai, qui contestent encore l’utilité de cette institution populaire ».[37] Ce succès pose néanmoins quelques problèmes. Le 29 juin 1863, le bibliothécaire demande au Collège un budget de 50 francs pour protéger les ouvrages : « Depuis l’ouverture de la salle de lecture, la bibliothèque populaire est fréquentée beaucoup plus qu’auparavant : il y a continuellement cent à cent cinquante volumes entre les mains, pour la lecture à domicile. Vous comprendrez que les livres brochés ne peuvent résister longtemps à une circulation non interrompue ».[38] Le Collège lui alloue le montant demandé.[39]

Dans le rapport annuel sur la situation administrative de la commune, la bibliothèque est une petite rubrique dans le chapitre de l’Instruction publique. Il est fait mention du nombre de livres disponibles, de la fréquentation et de l’importance de tenir à jour le catalogue. En 1864-1865, le bibliothécaire signale 4 216 prêts. Le catalogue est réimprimé. En 1867-1868, les prêts s’élèvent à 5 786 titres. Pour une fois, l’information s’accompagne d’un commentaire.

« Ce chiffre est éloquent ; il fournit la preuve de l’immense utilité de l’institution des bibliothèques populaires. Cependant nous ne pouvons nous empêcher d’ajouter que, là où l’ouvrier prend goût à la lecture, la bibliothèque contribue puissamment à apporter le bonheur et le bien-être au sein des familles. Il est à notre connaissance que des pères de famille qui avaient l’habitude de dépenser au cabaret leur argent et leur santé, sont parvenus à vaincre leur ruineux penchant, grâce aux distractions moralisatrices que leur offre la bibliothèque populaire ; aujourd’hui, ils trouvent leur grand plaisir à passer les longues soirées en faisant des lectures en commun au milieu de la famille. Quoique ce ne soit là que des faits isolés, ils nous permettent d’espérer que d’autres profiteront de l’exemple et qu’ils parviendront à se généraliser peu à peu. La commune pourra se glorifier d’un pareil succès »[40].

La bibliothèque n’est plus seulement un complément utile à l’instruction mais également une œuvre morale !

En 1868, les travaux d’agrandissement de l’école communale de la rue du Chalet, entraînent la fermeture de la bibliothèque du 1er août 1868 au 24 octobre 1869. Le Collège, pour relancer l’activité, décide de réimprimer son catalogue : « les nombreux lecteurs qui la fréquentaient autrefois sont revenus au bout de fort peu de temps (…). Le goût de la lecture se répand de plus en plus et la bibliothèque est de mieux en mieux fréquentée. Aussi, l’administration communale pour faciliter au public le choix des ouvrages, a décidé de faire réimprimer le catalogue et de le distribuer aux lecteurs »[41]. Située à l’entresol de l’école, la bibliothèque dispose désormais d’une salle spacieuse ce qui est un plus.[42]

En 1876, la construction d’une nouvelle école, rue Saint-François s’achève. Le Conseil adopte un budget pour l’équipement des salles de classes, mais également pour le mobilier pour la bibliothèque populaire communale, en vue de son installation dans ces nouveaux locaux avec la salle de lecture attenante.[43]

1908 La bibliothèque a 50 ans

Inaugurée quasi en même temps que l’école de la rue du Chalet, la bibliothèque ne bénéficie pas des festivités organisées pour le cinquantième anniversaire de l’école primaire communale. Il est vrai que l’enjeu est autre : affirmer, politiquement, l’urgence d’adopter la loi sur l’instruction primaire obligatoire et gratuite pour tous les enfants. Au Conseil communal du 24 juin 1908, le conseiller Goens rappelle cet anniversaire et propose à cette occasion de publier un nouveau catalogue, la dernière édition remontant à 1894 :

« Messieurs, le 7 septembre, il y aura 50 ans que le Conseil communal de Saint-Josse-ten-Noode décréta la création d’une bibliothèque dans la commune (…). Depuis lors cette œuvre n’a fait que prospérer tant au point de vue du nombre des lecteurs qu’au point de vue du nombre de livres acquis par la bibliothèque. Cette longue période mérite, messieurs, d’être commémorée d’une façon quelconque…. Je proposerai de renouveler le catalogue de la bibliothèque. Le catalogue existant ne correspond plus à l’état de la bibliothèque. En effet de nombreux livres n’y figurent pas comme il en est aussi un certain nombre de disparus parmi ceux qui y sont renseignés[44] ».

Sa proposition est acceptée, mais désormais chaque année un supplément annuel sera édité « de façon à le tenir à jour facilement et sans grand frais ». Le budget de 1900 prévoit 300 francs de crédit extraordinaire et 25 francs au budget ordinaire pour l’édition de supplément annuel.[45] Le budget de la bibliothèque s’élève désormais à 2 000 francs et 25 francs pour le complément au catalogue.

En sa séance du 19 juin 1912, le Conseil communal installe une commission de réorganisation de la bibliothèque populaire communale. Sa mission est de revoir le classement des ouvrages, établir un nouveau catalogue et simplifier si possible le système « dans l’intérêt des lecteurs, la simplification des recherches et des progrès des idées modernes en matière de bibliothéconomie[46] ».  En sont membres, les conseillers communaux Goens et Vander Brugghen, bibliothécaire en chef, Stroeykens, Charles Pergameni, archiviste à la Ville de Bruxelles [47], Monsieur Chalet, directeur de l’école moyenne de Saint-Josse-ten-Noode, Monsieur Broodcoorens, attaché à l’administration communale et les demoiselles Closset, femme de lettres[48], et Rémy, régente à l’école moyenne de Saint-Josse-ten Noode. La commission est présidée par l’échevin de l’Instruction publique, Monsieur Poplimont. Le 9 octobre 1913, après plus d’un an de réunion et de travail, la commission rend compte de ses travaux. Sa mission s’achève avec la présentation d’un rapport circonstancié sur une nouvelle proposition de classement de la bibliothèque, la création de nouvelles fiches et un plan de classement synthétique des matières par ordre alphabétique.[49]

Ce travail met en évidence l’intérêt de recourir dans ce domaine à des personnes éclairées. Le président propose de mettre en place une commission consultative permanente de la bibliothèque populaire et soumet à l’approbation du Conseil un règlement organique et un budget de 200 francs pour son fonctionnement : «  Il est composé de 5 membres au moins, nommés par le Conseil communal parmi les personnes qui s’occupent spécialement des bibliographies de littérature, de sciences, d’histoire, de géographie ou de sociologie, et sont en mesure de fournir d’après leurs études personnelles, des indications utiles au sujet d’ouvrages qu’il convient d’acquérir pour enrichir la bibliothèque communale.[50]»

Le mandat est de trois ans, renouvelable par moitié. La Première Guerre mondiale perturbe quelque peu cet ordonnancement. Aussi, en 1923, sont maintenus dans leur mandat, E. Stroeykens (bibliothécaire et secrétaire de la commission), Charles Pergameni (archiviste de la Ville de Bruxelles), Monsieur Chalet (directeur) et Mademoiselle Rémy (régente). Les nouveaux membres sont Mesdemoiselles Lambrichs et Levie (conseillères nouvellement élues) ainsi que Messieurs Gaspar et De Vuyst.[51] Certains sont encore membres en 1947, mais beaucoup sont démissionnaires ou décédés.[52] La commission est mixte, hommes et femmes, mais aussi composée d’expert.e.s et d’élu.e.s (après 1921). Qui sont-ils ? Chacun.e mériterait une recherche spécifique.

La bibliothèque pendant l’occupation

La Première Guerre mondiale ne semble pas avoir freiné la fréquentation de la bibliothèque à en croire le rapport du bourgmestre au Conseil du 12 novembre 1919.

« Pendant l’occupation, le nombre de lecteurs à la bibliothèque populaire, rue Saint-François, (nouvelle école des Tournesols) n’a cessé de progresser. Le tableau des lecteurs en témoigne

1914 -1915 : 916 lecteurs
1915-1916 : 1 172
1916-1917 : 1 348
1917-1918 : 1 376
1919 : 923

La moyenne par an est de 1 147 lecteurs alors qu’elle n’est que de 350 en temps normal. Les prêts ont augmenté dans les mêmes proportions. En conséquence, un grand nombre de volumes sont hors d’usage. La Commission de la bibliothèque, dans sa séance du 2 octobre 1919, approuve la liste des livres à renouveler ».[53] Elle demande l’adoption d’un crédit extraordinaire de 6 000 francs, à imputer, sur proposition du bourgmestre, sur l’article 54 du budget extraordinaire de 1919 (crédit de guerre).

Le contexte social et politique invite à redéfinir les priorités communales en matière de politique socio-culturelle. Georges Pètre[54], échevin de l’Instruction publique qui a la tutelle sur la bibliothèque, propose en séance du 3 septembre 1920, un vaste programme pour l’occupation des loisirs de la classe laborieuse.

« Le Collège » dit-il, « s’est déjà préoccupé de la nécessité de créer des services nouveaux pour faire face à un besoin nouveau, né des modifications dans l’organisation du travail. La réduction de la journée de travail laisse à l’ouvrier des loisirs. Il faut l’aider à les employer utilement. (…) Nous avons une bibliothèque populaire très fournie et bien composée, mais elle ne s’occupe que du prêt des livres au dehors et il y a des personnes qui ne trouvent pas chez elles les conditions nécessaires pour faire, à l’aise, de bonnes lectures. Nous pourrions organiser à leur intention, une salle de lecture dans le local contigu à la bibliothèque populaire, rue Saint-François. Ce local est suffisant pour recevoir trente lecteurs. (…) Dans ma pensée la salle de lecture devrait être ouverte tous les jours de 17 à 21 ou 22 heures. On y trouverait outre les livres de la bibliothèque, les revues, périodiques et illustrés les plus intéressants pour la classe ouvrière. Un fonctionnaire spécial serait chargé du service. Il devrait être choisi de manière qu’il puisse guider dans le choix de leurs lectures, ceux qui voudraient avoir recours à lui. Si nous trouvons un homme comprenant bien sa mission et faisant de ses fonctions un apostolat, la salle de lecture populaire peut jouer un rôle social considérable en contribuant au développement intellectuel de la classe laborieuse, et je vise ici les travailleurs intellectuels au même titre que les ouvriers ».[55]

Suivent les considérations financières induites par ce projet, le chauffage, l’éclairage, les abonnements et le traitement du fonctionnaire. Il ne s’agit plus d’un emploi accessoire confié à un instituteur mais d’un emploi principal[56], qui occuperait le temps de travail de celui qui en aurait la charge.

En 1921, le Conseil fixe le traitement du bibliothécaire en charge de la tenue de la salle de lecture pour adultes[57] et décide, vu aussi « le projet d’extension des activités liées à l’occupation des loisirs de la classe ouvrière »[58], la réimpression du catalogue, la dernière édition, datant de 1913 étant obsolète. Les modalités de sélection du futur bibliothécaire changent. La mission est confiée à un jury qui fait les propositions.[59] C’est un premier signe de l’influence de la Loi Destrée : la procédure de sélection du bibliothécaire. Le 4 octobre 1922, la perle rare est trouvée en la personne de Robert Boxus. Il est nommé à titre d’essai, pour un an, bibliothécaire de la salle de lecture, rue Saint-François et à titre définitif, le 6 février 1924. La bibliothèque est reconnue et subventionnée en 1922-1923.[60]

Le catalogue, s.d. (Bibliothèque de Saint-Josse-ten-Noode, fonds précieux).

Cette reconnaissance permet de revoir l’indemnisation des bibliothécaires. C’est une première étape vers la reconnaissance d’un statut, même si les réticences restent fortes. En 1921, les bibliothécaires-adjoints revendiquent une augmentation de leur indemnité, en fonction de celle admise pour les instituteurs. Dans un premier temps, le Collège refuse d’assimiler la fonction de bibliothécaire à celle d’enseignant : « leur service est purement mécanique et n’exige pas les connaissances requises d’un instituteur ».[61] La demande est examinée au Conseil communal du 5 avril 1922 qui adopte la proposition de la conseillère communale MademoiselleLambrichs, d’accorder 200 francs l’heure semaine. Elle est soutenue dans sa motion par Leenders : « Même s’il n’y a pas de préparation, il faut convenir que le bibliothécaire-adjoint doit se tenir au courant à moins que vous ne le considériez que comme une machine et alors, autant prendre un commissionnaire à la gare du Nord ! ».[62] Le budget sera adapté et le bourgmestre en clôturant la question, précise : « ce vote nous montre l’heureuse influence des conseillères (nouveaux rires) ».[63]

En mai 1923, le départ à la retraite de Monsieur Ed. Stroeykens, bibliothécaire en chef depuis 22 ans, est l’occasion de revoir son organisation. La commission consultative, relayée par le Collège, propose de mettre la bibliothèque et la salle de lecture pour adultes sous la même direction et d’ouvrir le jeudi après-midi, une troisième plage réservée aux enfants et aux membres du personnel enseignant. La salle de lecture serait également ouverte à partir de 3 heures.[64] Le service « enfant » placé finalement le samedi après-midi, rencontre un succès immédiat. Cette décision s’inscrit dans la foulée de la mise en œuvre de la loi du 21 mai 1914, instituant l’obligation scolaire pour les enfants jusqu’à 14 ans.

« Le service de prêts de livres aux enfants institué à la bibliothèque populaire en vertu de la décision du Conseil communal du 3 octobre 1923, fonctionne depuis le mois de novembre 1923. La moyenne des prêts est de 107 livres à raison de deux livres par enfant. Le service est assuré par le bibliothécaire en chef, deux adjoints et le bibliothécaire de la salle de lecture qui, étant donnée l’affluence des jeunes lecteurs, se consacre à cette mission en dehors de ses heures de prestation soit de 16h30 à 17 heures ».[65]

Vu le succès et le nombre important d’enfants qu’il n’est pas possible de servir, il est demandé d’ouvrir une deuxième séance pour enfants le vendredi, et de prévoir des jetons de présence en conséquence soit un budget de 2 000 francs[66], ce qui est accepté.

la jaquette de protection des ouvrages, [années 1930] (Bibliothèque de Saint-Josse-ten-Noode, fonds précieux).

La professionnalisation du métier !

Après la Seconde Guerre mondiale, il n’y a plus guère de discussion sur les fondements mêmes de la bibliothèque populaire communale. Les points discutés en Conseil sont uniquement ceux qui ont un impact budgétaire. Quand l’arrêté-loi du 10 janvier 1947 révise le statut pécunier du personnel communal, par ricochet, le barème et le statut du personnel de la bibliothèque sont adaptés aux nouvelles normes.

Rapport d’activités, 1950 (Bibliothèque de Saint-Josse-ten-Noode, fonds précieux).

En 1956, le Collège revient à nouveau devant le Conseil. La rémunération des instituteurs ayant été augmentée, les bibliothécaires, dont le barème n’a plus changé depuis le 1er janvier 1946, doivent pouvoir bénéficier d’une valorisation proportionnelle, puisque leur base salariale de référence est le traitement communal de l’instituteur.[67] Ils sont désormais quatre à assurer le service de la bibliothèque populaire communale : A. Lamine, bibliothécaire en chef et trois adjoints, J. Declève, J. Smeekens et Guillaume Cludts.[68]

La vieille bibliothèque de la rue Saint-François ne répondant plus aux nouveaux critères de reconnaissance (ouverture aux publics, accès direct aux ouvrages) doit fermer ses portes. La bibliothèque déménage dans un pavillon situé au numéro 29 de la rue Scailquin. Désormais, elle ouvre cinq plages au public, soit 10 heures.[69] Dominique Dognié a encore eu la possibilité de visiter les anciens locaux et témoigne :

« La bibliothèque de la rue Saint-François était vraiment une bibliothèque à la DICKENS avec des galeries, des hauts rayonnages où il fallait vraiment se percher sur des échelles pour aller chercher les livres. Les lecteurs n’avaient pas accès aux livres et devaient passer par une commande ou une réservation du livre. Il ne reste que des rayonnages. J’en ai fait des photos lors de la restauration de la salle. »[70]

Vue des étagères de la bibliothèque de la rue Saint-François, (clichés de Dominique Dognié, 1990.)
Vue des étagères de la bibliothèque de la rue Saint-François, (clichés de Dominique Dognié, 1990.)

Les bibliothécaires, dont la plupart sont entré.e.s en fonction fin des années 1950-début 1960, sont Guillaume Cludts, bibliothécaire en chef et professeur de dessin et ses adjoints, Joseph Pycke (agent communal), Jean-Claude Degransart (sans indication de fonction), Francine Rémy (bibliothécaire), Georges Stiers (bibliothécaire), Marcel Violon (instituteur), Daniel Coteur (rédacteur communal). Ils se partagent les tâches de prêt, de surveillance de la salle de lecture et le service jeunesse. Tous sont au moins titulaires d’un certificat d’aptitude. Trois ont un graduat. Le fonctionnement de la bibliothèque populaire semble immuable. Il reste centré sur le prêt. Francine Delépine et Dominique Dognié arrivent en 1989 et cela bouge.

PARTIE II Dominique Dognié raconte sa bibliothèque

Prospectus de la bibliothèque, s.d. (Bibliothèque communale de Saint-Josse-ten-Noode).

Nouvelles missions et nouveau métier[71]

« Quand je suis arrivé en 1989, il y avait encore des bibliothécaires-enseignants. J’ai eu un directeur d’école de Saint-Josse, un enseignant qui est devenu directeur ensuite d’une école à Schaerbeek, Francine Rémy, bibliothécaire à l’INSAS et Georges Stiers qui était bibliothécaire à l’école de vétérinaire. Ces personnes venaient comme bibliothécaires à Saint-Josse, en activité complémentaire. Elles n’habitaient pas la commune et n’y travaillaient en général pas non plus. À l’époque, la bibliothèque n’était ouverte que 12 heures par semaine dont 4 heures le week-end, le lundi et le vendredi.

Les deux bibliothécaires, Madame Rémy et Monsieur Stiers n’étaient pas très bavards. C’étaient des bibliothécaires à l’ancienne. Ils n’avaient pas du tout les mêmes rapports avec leur ancien chef qui avait quasiment le même statut qu’eux. Celui-ci était payé 12 heures et il en travaillait au moins 20. Il s’investissait vraiment beaucoup et avait un ancrage dans la commune en tant que professeur de dessin à l’Académie. Il faut attendre mon arrivée ainsi que celle de Francine Delépine[72], pour avoir les premiers bibliothécaires à temps plein. Eux n’étaient là que 4 heures [par] semaine donc les décisions, c’était nous qui les prenions. Ils nous voyaient débarquer et nous prenaient un peu pour des clowns. Nous amenions le changement, les nouvelles missions des bibliothèques.

Au départ, je n’étais pas bibliothécaire. J’ai une formation de traducteur interprète anglais-allemand. Je suis arrivé ici vraiment par hasard. J’avais fait la connaissance de Francine Delépine quand elle tenait le journal local KIOSK. Quand il a été supprimé, ce journal est devenu une association qui proposait des activités aux classes. Je l’ai suivie. L’ancien bibliothécaire en chef étant en fin de carrière, le Collège lui a alors proposé de devenir responsable de la bibliothèque. Comme tout se professionnalisait, nous sommes allés suivre les cours pour obtenir un certificat d’aptitude à exercer la fonction de bibliothécaire, mais entretemps, F. Delépine est devenue conservatrice du musée communal, l’Hôtel Guillaume Charlier et moi, je suis resté comme bibliothécaire responsable.

Dans les années 1980, un grand nombre de bibliothèques – et c’était notre cas – devaient se régulariser. La Communauté française (CF) a organisé des cours. C’était une formation accélérée. Cela a permis à des personnes qui n’étaient pas en ordre de qualification, de pouvoir excercer le métier et aux institutions de se mettre en ordre avec la réglementation. Le décret de la Communauté française de Belgique[73] de 1978 imposait le libre accès aux livres. La carrière de bibliothécaire s’est professionnalisée. On ne pouvait plus mettre n’importe qui sous peine de ne pas être reconnu par la CF et je trouve que c’était une bonne chose. Comme les missions des bibliothèques se diversifiaient, il fallait pouvoir compter sur des personnes avec des compétences pour faire bouger l’organisation.

Les pérégrinations de la bibliothèque

En 1976, la bibliothèque déménage dans un pavillon, à l’angle de la rue de l’Alliance et de la rue Scailquin. Pour la première fois, les rayonnages sont accessibles aux lecteurs et les livres sont en libre accès. Arrivé en 1989, j’y suis resté jusqu’en 2004. Ensuite, nous avons emménagé dans les locaux actuels[74]. Situés à l’arrière du bâtiment, on a le calme et un jardin. C’est vraiment un cadre idéal. Les anciennes bibliothèques permettaient de ranger beaucoup de livres. On pouvait aussi les stocker dans des locaux moins éclairés puisqu’on allait les chercher à l’arrière. Aujourd’hui, il faut des locaux beaucoup plus grands, plus lumineux. Tout est à disposition. Il faut une signalétique. Bref, ce n’est plus destiné aux professionnel.le.s du livre mais au public. C’est à nous de faire en sorte qu’il y ait une lisibilité et une facilité d’accès aux livres. Il a fallu repenser toute l’organisation, les horaires, avoir plus d’heures d’ouverture aux publics. Les anciens bibliothécaires ont continué à venir au rythme de 4 heures par semaine, mais la bibliothèque a très rapidement ouvert 20 heures puis 22 heures et maintenant on en est à 28 heures.

Le décret mission des bibliothèques de 1995 a également changé le mode d’organisation des bibliothèques en introduisant les partenariats, en favorisant l’inclusion de la bibliothèque dans le réseau associatif, etc. Nous avons créé, par exemple le « biblisitting ». Une puéricultrice était présente en semaine pour accueillir les petits enfants pendant que les mamans cherchaient des livres. Ces expériences ne se sont pas prolongées, mais pour des bibliothécaires qui travaillaient à l’ancienne, c’était impensable.

À l’époque, la section jeunesse ne représentait quasiment rien. S’il y avait trente bandes dessinées, c’est beaucoup. L’enfant pauvre de la bibliothèque, c’était sa section jeunesse, tout allait pour les adultes alors que Saint-Josse a la particularité d’être la commune avec la population la plus jeune de Belgique. Aujourd’hui, nous avons plus de lecteurs et lectrices de moins de 18 ans que d’adultes. Il a fallu étoffer nos collections et organiser une salle de lecture adaptée aux enfants. On est parti de vraiment loin !

Nous conservons également un fonds ancien et précieux, mais sinon, tout est en accès libre. En magasin, nous avons des livres repris au catalogue qui peuvent être empruntés, mais ils sont évidemment plus anciens.

La bibliothèque déménage rue Scailquin et l’accès aux livres est mis en place (clichés de Dominique Dognié, années 1990)

Une bibliothèque, une petite ruche bourdonnante

Prospectus de la bibliothèque, s.d. (Bibliothèque communale de Saint-Josse-ten-Noode).

Pour nous, en période normale de notre bibliothèque, les expositions se succèdent, les visites de classes et des groupes, les bibliothécaires qui se rendent dans les écoles ou dans les associations, tout cela fait partie de notre quotidien. En fait, notre bibliothèque est en chamboulement constant. Nous sommes toujours à la recherche de plus d’espace. Aujourd’hui, nous réaménageons dans les réserves un espace pour faire les animations avec les enfants, pour les ateliers d’écriture et des formations à destination des associations, etc.

Dans le nouveau décret mission, les partenariats sont essentiels. Nous en avons avec les écoles, avec les associations comme La Ruelle (centre d’expression et de créativité), La Barricade (espace intergénérationnel), Paroles, Calame (école de devoirs), SIMA (centre d’insertion socio-professionnelle) (…). On est situé à côté du Centre Amazone (centre de congrès et d’associations féministes), de l’Université des Femmes et de la bibliothèque Léonie La Fontaine.

Dans notre bibliothèque, nous avons créé le fonds « Bibliothèque en tous genres » (BTGE). On a commencé avec 150 livres autour du thème de la lutte contre les discriminations de genre. C’est notre cheval de bataille. Aujourd’hui, ce fonds possède 1 500 livres sur une collection de 36 000 volumes. C’est vraiment très important. Il se répartit en section adulte et en section jeunesse.

Dans notre sélection des livres de contes pour enfants, on donne la priorité aux bonnes pratiques. Il ne s’agit pas de dire : faites ceci, ne faites pas cela, mais ce sont des histoires où des héroïnes, des jeunes filles et des femmes n’ont pas le rôle passif qu’elles ont dans les contes traditionnels. Au lieu de pleurer en haut de leur tour pendant que le prince va se battre contre le dragon, elles vont s’occuper du dragon et le prince va cueillir des fleurs pendant ce temps-là, il ne pensera pas à faire la guerre et ça fera des congés à tout le monde. C’est l’idée. En section jeunesse, les ouvrages sont disséminés, avec simplement un point blanc discret au dos du livre, ce qui nous permet de le repérer et de le mettre en avant. Pourquoi ? Parce qu’à Saint Josse, on a une population qui a des difficultés avec la langue française. Ce sont les parents qui décident si les enfants viennent à la bibliothèque ou pas (…). Il faut à la fois, faire en sorte que les ouvrages non sexistes existent, mais que la bibliothèque ne soit pas rejetée en bloc à cause de cela. La communication est importante et basée sur la prudence pour être la plus inclusive possible.

Dominique Dognié raconte une histoire, 2019 (Bibliothèque communale de Saint-Josse-ten-Noode, photo)

Un projet en continuelle évolution

Les missions de la bibliothèque sont très larges. Nous organisons des expositions qui se suivent sans interruption. Ce sont des artistes de Saint-Josse comme ceux de la Cité Mommen, des peintres, des photographes, des sculpteurs. Nous proposons aussi des expositions thématiques comme celle de SIMA, présentée lors de la semaine communale consacrée aux genres. Tous les 14 février, nous proposons une contre Saint-Valentin, en partenariat, en général, avec l’Université des Femmes. C’est un cycle de conférences où nous essayons d’intéresser les élèves du Lycée communal pour les sensibiliser à l’égalité entre les hommes et les femmes. On travaille aussi avec des groupes d’alphabétisation. Cela suppose des recherches pour sélectionner des ouvrages accessibles et ce n’est pas évident pour les adultes, il faut trouver un type de roman qui soit une histoire pour adulte et non un livre de la section jeunesse même si ces derniers sont de qualité. Nous ne pouvons pas être infantilisants. Depuis, nous avons un fonds de romans simplifiés par catégories 1, 2 et 3, en fonction des degrés de difficultés ainsi que des grammaires adaptées aux personnes en apprentissage de la langue française. Nous avons aussi organisé « Lire à deux » : une activité vraiment intergénérationnelle. Une pensionnée et une personne d’un groupe alpha lisent ensemble un livre, l’idée est de faire un échange. Cela marche excessivement bien. Ces personnes qui n’ont normalement aucune chance de se rencontrer, se parlent et apprennent à se connaître.

Affiche de l’exposition de peinture de Hedwige Goethals, 2015 (Bibliothèque communale de Saint-Josse-ten-Noode)

 

Activité « Lire à deux » à la bibliothèque, 2018 (Bibliothèque communale de Saint-Josse-ten-Noode, photo)

Un maillon du réseau de la lecture publique

La bibliothèque fait partie du réseau de la lecture publique, plus particulièrement du réseau des bibliothèques de Bruxelles-Capitale. Il y a trois sources de financement. Nous avons un budget communal pour le fonctionnement (par exemple : achat de livres et leur équipement, achat de matériel informatique et du mobilier). En plus de ça, étant donné notre reconnaissance dans le cadre de la lecture publique, nous recevons aussi de la Communauté française des subventions-traitements et des subventions de fonctionnement. La COCOF également intervient financièrement avec des subsides pour l’achat de livres et de frais de fonctionnement.

Notre bibliothèque, reconnue depuis le Décret 1978, a obtenu récemment la reconnaissance en catégorie supérieure (Catégorie 2) dans le cadre du nouveau Décret 2009.[75]

Le public

Notre public est le reflet de la population de Saint-Josse : presque la moitié de nos lecteurs et lectrices a moins de 18 ans. Nous mettons en place des activités pour les tout-petits et pour les enfants (contes et ateliers créatifs), nous mettons à disposition des livres pour les jeunes adultes et des livres en exemplaires multiples pour les lectures scolaires.

Une importante partie de nos publics adultes est constituée de personnes qui ne maîtrisent pas ou peu la langue française. Elles font partie des publics de nos associations partenaires (cours d’alphabétisation et français langue étrangère). C’est aussi pour ce type de public que nous mettons en place de nombreux partenariats et des services spécifiques (entre autres des livres en « français facile », livres en langues étrangères, un service d’écrivain public et un service d’informaticien public).

La catégorie des seniors est, cependant, sous-représentée. En plus de livres en grands caractères, nous proposons pour eux, et pour toute personne à mobilité réduite, un service de livraison à domicile sur demande.

Affiche « écrivain public », s.d. (Bibliothèque communale de Saint-Josse-ten-Noode)

La période de confinement Covid 19 : fermeture et innovation !

Nous travaillons énormément avec les écoles à Saint-Josse. Ce travail a été interrompu à cause du Covid. Je me souviendrai toujours du jour où on a arrêté, c’était en mars [2020]. On nous a dit : on ferme tout ! C’était un lundi et ce jour-là, on avait 7 animations : du bibliothécaire se déplaçant dans les écoles, du bibliothécaire allant dans les associations, des groupes venant à la bibliothèque etc. Tout s’est arrêté du jour au lendemain. C’est vraiment très dur à vivre parce que cela change la mission des bibliothèques et modifie la place du livre, qui, à mon avis, n’est plus aussi prépondérante qu’elle ne l’a été. La bibliothèque devient ce qu’on appelle un troisième lieu. Des personnes rentrent, viennent faire des recherches sur Internet pour leurs travaux. Elles ne vont pas prendre un seul livre en main. C’est aussi cela une bibliothèque maintenant. Ce n’est plus uniquement le prêt de livres.

La bibliothèque communique beaucoup vers l’extérieur. Nous avons un catalogue collectif, partagé entre les bibliothèques publiques VUBIS et grâce au portail de la lecture publique, chaque bibliothèque est présentée de manière agréable. Nous pouvons inclure nos spécificités, tenir les gens au courant de nos animations. Pendant toute la période de fermeture contrainte, il a fallu se réinventer et montrer qu’on existait encore. On a créé cette page Facebook où on postait plusieurs fois par semaine, des lectures pour les enfants. Cela a marché excessivement bien. Un de mes collègues a fait d’autres vidéos illustrant les différents lieux de la bibliothèque, comment cela se passe quand on vient à la bibliothèque pour la première fois, etc. C’est très pratique. J’ai un autre collègue qui est spécialisé dans tout ce qui est la littérature actuelle. Auparavant, nous faisions cela en présentiel, avec des rencontres ou des brunchs littéraires. Maintenant, nous avons opté pour la forme de clip sur Facebook, avec les rencontres d’éditeurs, des auteurs de Saint-Josse etc. On essaie…On s’adapte. À la réouverture, on a fait du take away : les lecteurs réservaient les livres et passaient les prendre. Ensuite, il était possible de venir sur rendez-vous. Nos portes se sont réouvertes fin mai 2021. On a réorganisé les tables de lecture pour distancer davantage les personnes entre elles et quand il fait beau, on leur propose d’aller au jardin.

Une mission prioritaire : transmettre mon enthousiasme

Ma place est d’être au milieu des bibliothécaires, dans les rayons avec mes lectrices et mes lecteurs pour donner des conseils, pour transmettre mon enthousiasme, etc. C’est ça que je veux laisser. Quand je vois des personnes que j’ai connues petites filles de 6 ou 7 ans et qui sont maintenant mamans, qui reviennent avec leurs enfants et qui me disent : oui, je me souviens de vous, vous n’avez pas changé. Je me dis : voilà, j’ai fait ce qu’il fallait. J’ai fait en sorte que la bibliothèque soit un bon souvenir. Il y a des lectures imposées et des élèves qui ne vont venir que pour ces livres-là, mais même alors, on leur suggère d’autres titres. On leur dit qu’ici, tout est gratuit. C’est aussi une de mes réussites. À un moment donné, le prêt était payant et je suis parvenu à ce qu’on revienne à la gratuité. C’est gratuit pour tout le monde. Pour les enfants, c’est évident, c’est la réglementation, mais les adultes ne paient rien pour s’inscrire et rien pour emprunter des livres, tout est absolument gratuit.

On essaye d’accueillir un maximum de personnes. Si quelqu’un part de chez nous en n’ayant pas un livre, cela peut arriver, mais les renseignements, il les a. Il part avec une solution. C’est notre but.

Equipe actuelle de la bibliothèque, 2019 (Bibliothèque communale de Saint-Josse-ten-Noode, photo)

En guise de conclusion : une belle histoire qui se prolonge au présent

L’idée d’organiser une bibliothèque populaire est adoptée au Conseil communal de Saint-Josse-ten-Noode en 1858. Elle ouvre ses portes aux habitant.e.s en 1859, précédant de quelques années, le premier arrêté royal stimulant la création de bibliothèques (1862), mais bien avant, la loi Destrée de 1921. En 2021, elle est toujours présente et active. Cette longévité est remarquable. Au départ, elle est pensée comme complément à l’instruction publique et organise seulement le prêt d’ouvrages. Avec le temps, elle cherche à élargir son audience et sa fréquentation. La bibliothèque s’adjoint une salle de lecture réservée aux adultes. Ce lieu augmente le confort de la lecture avec une salle éclairée et chauffée, et propose à la consultation, outre les ouvrages de la bibliothèque, des journaux et périodiques. Suite à la loi sur l’instruction obligatoire, elle dédie, à partir de 1923, deux plages d’ouverture aux enfants et professionnalise sa gestion avec la nomination d’une commission consultative de la bibliothèque. Cette approche historique reste partielle. Elle se base sur les bulletins communaux, les rapports administratifs annuels et les budgets et comptes de la commune. De l’ancienne bibliothèque (avant 1976), subsistent quelques archives ainsi qu’un fonds ancien conservés à la Bibliothèque. Ces documents doivent faire l’objet d’un inventaire. Ils donneront des renseignements sur l’état des collections, le public, la fréquentation, les nombres de prêts ainsi que sur son activité culturelle pour une période allant de 1923 à 1976. Ce travail reste à faire.

La deuxième partie de l’analyse est consacrée à la bibliothèque contemporaine, qui s’inscrit à la fois en rupture et en continuité de l’ancienne bibliothèque. Comme différences, nous pouvons pointer le développement d’outils, la diversité des publics, le profil des travailleurs et travailleuses, les modalités de subventionnement et le cadre légal qui ont enrichi les missions d’une bibliothèque locale. Les tâches du bibliothécaire se sont complexifiées. Connaître le livre ne suffit plus, il se fait aussi animateur, pédagogue et accompagnateur pour des publics très variés. Néanmoins par rapport à la bibliothèque populaire du 19e siècle, il reste en continuité avec la base, à savoir l’organisation du prêt et la mission de susciter l’envie de lire.

Notes

[1] Elle est située rue de la limite, n°2, 1210 Saint-Josse-ten-Noode.
[2] VAN BEMMEL E., « Histoire de Saint-Josse-ten-Noode et de Schaerbeek, Saint-Josse-ten-Noode, E. Van Bemmel, éditeur, 1869, p. 209.
[3] CARHOP, Interview de Dominique Dognié par Marie-Thérèse Coenen, juin 2021. Concernant la première bibliothèque populaire communale, Bruno Liesen précise qu’il s’agit de la commune d’Andenne, en 1848, LIESEN B., « Il y a 100 ans… la loi Destrée : La bibliothèque populaire devenait publique », Dynamiques 17.
[4] À cette époque, seuls les hommes sont éligibles comme conseillers communaux.
[5] La commune a déjà une école primaire située rue Nevraumont.
[6] Les dossiers après avoir été mis à l’ordre du jour du conseil communal, sont renvoyés pour examen en commission. La composition des commissions est fixée en début de mandat. Elles se composent d’un échevin qui a la compétence et de cinq à six conseillers. Le dossier de la bibliothèque est examiné par la commission de l’Instruction publique. Un rapport est ensuite présenté, discuté et adopté en séance au Conseil. En fonction des législatures, c’est la mention de section ou de commission qui est retenue, mais elle désigne la même instance interne au Conseil.
[7] Bulletin communal (BC), séance du 3 juillet 1858, p. 72-73.
[8] BC, séance du 3 juillet 1858, p. 72-73.
[9] Idem, p. 74.
[10] Les budgets annuels mentionnent pour le service de la bibliothèque, les montants suivants : 1859 : 400 francs ; de 1860 à 1862 : 100 francs ; de 1863 à 1870 : 500 francs ; 1871 : 750 francs ; 1872 : 800 francs.
[11] Tiberghien, Guillaume (1819-1901) : philosophe, professeur à l’Université libre de Bruxelles, membre du parti libéral, conseiller communal à partir de 1858, fondateur de la Ligue de l’enseignement en 1864. JURION F., « Guillaume Tiberghien », JAUMAIN S.(dir.), Dictionnaire d’histoire de Bruxelles, Bruxelles, Éditions Prosopon, 2013, p. 778.
[12] Van Bemmel, Eugène (1824-1880 ) : professeur, littérateur, docteur en droit de l’Université libre de Bruxelles, il y enseigne en 1849 la littérature et l’histoire politique. Il est conseiller communal de 1857 à 1870. Progressiste, il est le fondateur et président de Vlamingen vooruit, en 1858. Il est l’auteur d’un ouvrage sur la commune de Saint-Josse-ten-Noode et de Schaerbeek, publié en 1869. VAN DEN DUNGEN P., « Eugène Van Bemmel », JAUMAIN S. (dir.), Dictionnaire d’histoire…, p. 803-804.
[13] Van Crombrugghe Ida (Baronne, née de Kerkhove de Denterghem) (1820-1875) : libérale, elle se préoccupe d’éducation populaire dès 1850. Elle est connue pour avoir fondé les Soirées populaires de Saint-Josse, cycles de conférences destinées à la classe ouvrière dans le but d’enseigner les vertus de l’hygiène aux ménages ouvriers. GUBIN E., JACQUES C., PIETTE P., PUISSANT J. (dir.), Dictionnaire des femmes belges. XIXè et XXè siècles, Bruxelles, Éditions Racines, 2006, p. 162-163.
[14] À ce propos, voir : COENEN M.-T. (dir), « Les initiatives d’éducation ouvrière au 19e siècle : de la démarche intellectuelle à la formation militante ». Dynamiques. Histoire sociale en revue, n° 4, décembre 2017, https://www.carhop.be/revuescarhop/index.php/category/revue-0/revue-04/.

[15] Gillon, Jacques (1808-1869) : propriétaire, conseiller communal depuis 1840, bourgmestre de 1846 à 1867. Il a mené une politique d’urbanisation de la commune. GILLAIN J.-L., « Jacques Gillon », JAUMAIN S. (dir.), Dictionnaire d’histoire… p. 367.
[16] Voir LIESEN B., « Il y a 100 ans… la loi Destrée. La bibliothèque populaire devenait publique », Dynamiques n°17
[17] « Rapport de la situation et de l’administration des affaires de la commune pendant l’année 1859-1860 », annexe au BC, séance 17 octobre 1859, p. 137.
[18] BC, séance du 31 octobre 1862, p. 118-119.
[19] Idem.
[20] « Rapport sur la situation et l’administration des affaires de la commune, année 1860-1861 », annexe au BC, séance du 11 octobre 1861, p. 177-178.
[21] Idem, p. 195.
[22] BC, séance du 31 octobre 1862, p. 119-121.
[23] BC, séance du 2 août 1861, p. 130.
[24] BC, séance du 31 octobre 1861, p. 198.
[25] Dauby, Jean, François, Joseph (1824-1899) : typographe, militant de l’association libre des compositeurs typographes de Bruxelles, mutuelliste, publiciste, directeur du Moniteur belge (1858-1899). Il réside à Saint-Josse et intervient régulièrement dans les affaires communales. PUISSANT J., « Dauby Jean, François, Joseph », Maitron, https://maitron.fr/spip.php?article143230, mis en ligne le 27 novembre 2012, dernière modification le 27 décembre 2019, page consultée le 2 décembre 2021.
[26] Il fait preuve d’une certaine réserve puisqu’il signe sa lettre, « votre très humble et très respectueux administré, J. Dauby, ouvrier typographe ». Lettre adressée À Messieurs les Président et Membres du Conseil communal de Saint-Josse-ten-Noode, 24 juillet 1859, BC, séance du 16 septembre 1859, p. 104.
[27] BC, séance du 30 mars 1860, p. 26-27 ; BC, séance du 19 avril 1863, p. 67.
[28]« Rapport de la deuxième section : réorganisation de la bibliothèque », BC, séance du 12 septembre 1862, p. 79-81.
[29] La bibliothèque populaire communale de Liège est inaugurée le 9 février 1862. MESSIAEN J.-J., Lecture pour tous. Une histoire des initiatives de la Province de Liège en matière de lecture publique, Liège, Les éditions de la Province de Liège, 2021, p. 21.
[30] BC, séance du 12 septembre 1862, p. 79-80.
[31]Idem, p. 81.
[32] Jean Puissant, dans la biographie qu’il consacre à J. Dauby, précise qu’il entre à l’âge de 16 ans comme typographe dans cette imprimerie et qu’il en devient la cheville ouvrière. Il est possible que ce soit lui qui ait imprimé ce premier catalogue. PUISSANT J., « Dauby Jean, François, Joseph »…
[33] Jottrand, Lucien Léopold (1804-1877) : originaire de Genappe, il s’installe à Saint-Josse. Avocat, membre du Congrès national, il est élu au Conseil communal de Saint-Josse. Il professe des idées républicaines. Défenseur de la classe ouvrière, il a des sympathies pour le mouvement flamand. Au Conseil communal, il défend l’édition flamande du Bulletin communal et l’accès à la bibliothèque des classes populaires, qui à Saint-Josse parlent majoritairement le flamand, HASQUIN H.(dir.), Dictionnaire d’histoire de Belgique. Vingt siècles d’institutions. Les hommes, les faits, Bruxelles, Didier Hatier, 1988, p. 266.
[34] Dans le débat sur l’édition flamande du bulletin communal, Lucien Jottrand propose que l’instituteur en chef, M. Jacobs assure gratuitement la traduction de l’édition française en flamand pour limiter le coût. BC, séance du 12 février 1858, p. 11-12.
[35] Catalogue de la bibliothèque communale populaire de Saint-Josse-ten-Noode, Saint-Josse-ten-Noode, 1863, p. 4-5.[36]Administration communale de Saint-Josse-ten-Noode, « Rapport sur la situation et l’administration des affaires de la commune pendant l’année 1862-1863 », BC, séance du 9 octobre 1863, p. 198.
[37]Idem, p. 198-199.
[38]BC, séance du 3 juillet 1863, p. 138.
[39]Idem, p. 155.
[40]Administration communale de Saint-Josse-ten-Noode, Rapport sur la situation et l’administration des affaires de la commune pendant l’année 1867-1868, Saint-Josse-ten-Noode, 1868, p. 56. (tiré à part).
[41]Administration COMMUNALE de Saint-Josse-ten-Noode, Rapport sur l’administration et les affaires de la commune de SJTN, pour l’année 1869-1870, Saint-Josse-ten-Noode, 1879, p. 37 (tiré à part).
[42]BC, séance du 4 août 1865, p. 252.
[43] BC, séance du 12 juillet 1876, p. 290-291 ; séance du 17 janvier 1877, p. 10.
[44]BC, séance du 24 juin 1908, p. 365-366.
[45]BC, séance du 15 juillet 1908, p. 407, BC, séance du 28 décembre 1908, p. 946.
[46] BC, séance 19 novembre 1913, p. 603.
[47] Pergameni, Charles (1879-1959) : docteur en droit et en histoire, archiviste de la Ville de Bruxelles, cofondateur des universités populaires de Schaerbeek et de Saint-Josse, membre du Conseil général de la Ligue de l’enseignement.
[48]Serait-ce Marie Closset ? Cette femme de lettre connue sous le pseudonyme Jean Dominique (1873-1952), ancienne élève de Isabelle Gatti de Gamond, proche de l’anarchiste Élisée Reclus, et domiciliée à Saint-Josse. Elle fonde l’Institut belge de culture française, une école dont le siège est, avant 1914, situé rue des Côteaux à Saint-Josse, avant de s’établir à Ixelles et Uccle. Voir : VAN DEN DUNGEN P., « Parcours singuliers de femmes de lettres, Marie Closset, Blanche Rousseau et Marie Gaspar », Sextant, n°13-14 : Femmes de culture et de pouvoir, 2000, p. 189-210.
[49] BS, séance du 19 novembre 1913, p. 603.
[50] « Règlement organique de la commission consultative permanente de la bibliothèque populaire », BW, séance du 17 décembre 1913, p. 633.
[51] BC, séance du 10 janvier 1923, p. 50.
[52] Bibliothèque communale de Saint-Josse-ten-Noode, fonds anciens, registre du bibliothécaire en chef, 1932-1947.
[53] BC, séance du 12 novembre 1919, p. 599-600.
[54] Pètre, Georges (1874-1942) : avocat, membre du Parti libéral, il est élu conseiller communal en 1904. Il devient échevin de l’Instruction publique en 1913 et est bourgmestre de 1926 à 1942. Résistant il est pris en otage et assassiné par les Rexistes en 1942.
[55] BC, séance du 3 novembre 1920, p. 581-582.
[56] Ibidem.
[57] BC, séance du 3 août 1921, p. 418.
[58] BC, séance du 22 juin 1921, p. 242.
[59] BC, séance du 28 décembre1921, p. 711.
[60] Bibliothèque communale de Saint-Josse-ten-Noode, fonds archives anciennes de la bibliothèque, Registre. Statistique de l’année 1950. Ce document reprend la date de la création et la première année de subventionnement de la bibliothèque.
[61] BC, séance du 16 mars 1921, p. 139.
[62] BC, séance du 5 avril 1922, p. 253-254.
[63] Idem, p. 254.
[64] BC, séance du 1er août 1923, p. 357.
[65] BC, séance du 9 avril 1924, p. 94.
[66] Ibidem.
[67] BC, séance du 26 mars 1956, p. 108-109.
[68] BC, séance du 2 mai 1956, p. 157.
[69] Lundi, mardi, vendredi de 17 à 19 heures, samedi de 16 à 18 heures, dimanche de 10 à 12 heures.
[70] CARHOP, Interview de Dominique Dognié par Marie-Thérèse Coenen, juin 2021.
[71] Cette partie donne la parole à Dominique Dognié. Les intertitres et la conclusion sont de l’auteure. CARHOP, Interview de Dominique Dognié par Marie-Thérèse Coenen, juin 2021
[72] Future conservatrice du Musée Charlier, à Saint-Josse.
[73] Aujourd’hui appelée Fédération Wallonie-Bruxelles.
[74] Rue de la limite n°2
[75] Les critères sont à la fois qualitatifs et quantitatifs. Voir l’Arrêté du Gouvernement de la Communauté française du 5 octobre 2016, modifiant l’annexe 2-2 de l’arrêté du Gouvernement de la Communauté française du 19 juillet 2011 portant application du décret du 30 avril 2009 relatif au développement des pratiques de lecture organisé par le Réseau public de la Lecture et les bibliothèques publiques, 2016, https://bibliotheques.cfwb.be/fileadmin/sites/biblio/uploads/Legislation/ARRETE_19.07.2011_-_derniere_modification_14.12.2016.pdf, page consultée le 9 décembre 2021. Cet arrêté fixe les modalités de reconnaissance des bibliothèques locales, suivant un plan quinquennal qui doit présenter divers éléments. Pour être reconnu en catégorie 2, l’opérateur doit avoir un personnel ayant les titres requis, occupé à temps plein ; favoriser les pratiques de lecture ; favoriser l’organisation de la documentation adaptée pour que la population visée puisse participer à des actions dans une perspective d’éducation permanente et d’émancipation culturelle et sociale, individuellement et collectivement ; disposer d’un espace et d’équipement ad hoc (signalétique, salle de lecture, salle équipée d’ordinateurs, etc.) ; un renouvellement des titres (moins de 10 ans d’âge), une documentation accessible via Internet de manière autonome pour le public ; apporter aide et conseil pour y accéder (individuellement et avec des groupes) ; faire une évaluation annuelle ; être en relation avec les autres composantes du réseau de la lecture publique ; mettre un catalogue en ligne via le site de la bibliothèque et participer au catalogue collectif ; avoir une ouverture de 26 heures semaine, le mercredi après-midi et 4 heures le weekend ; mettre à la disposition du public des outils de recherche et une offre d’aide.

POUR CITER CET ARTICLE

Référence électronique

COENEN M.-Th., « 1859-2021 : 160 ans au service de la lecture. La bibliothèque populaire communale de Saint-Josse-ten-Noode », Dynamiques. Histoire sociale en revue, n°17 : 1858-2021. Quand la bibliothèque (s)’émancipe !, décembre 2021, mis en ligne le 17 décembre 2021. www.carhop.be/revuescarhop/.

 

Des livres à lire, des histoires à partager : l’aventure de l’Asbl La Ruelle

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Catherine Pinon (Gestionnaire des ressources documentaires multimédia, CARHOP asbl)

– « Pourquoi regardes-tu les livres ? Tu sais quand même pas lire !
– Ouais, mais j’aime bien, et puis je sais un peu, alors dans les livres, je regarde les mots que je connais et puis je découvre un p’tit peu plus loin » (Anais, 11 ans)[1].

L’objectif d’une bibliothèque publique est de mettre les livres à la disposition des lecteurs et lectrices, grands et petits. Franchir la porte d’une bibliothèque est en soi une démarche que certain.e.s ne font pas, ne s’autorisent pas à faire. Le centième anniversaire de la Loi Destrée, fixant les conditions de reconnaissance et d’octroi des subsides pour les initiatives municipales ou privées est l’occasion de mettre le focus sur les bibliothèques de rue : une démarche à l’envers. Plutôt que d’attendre que le public franchisse la porte, même grande ouverte, des bibliothèques, plusieurs associations, comme ATD Quart monde, Le Pivot culturel à Namur, œuvrant auprès de publics en situation de précarité sociale, ont développé les bibliothèques de rue selon le principe : « si tu ne vas pas aux livres, le livre viendra à toi ». Que ce soit sur le pas des portes dans la rue, à la sortie de l’école, dans les parcs et jardins publics, elles proposent de lire des livres ensemble, d’entrer dans les histoires et les imaginaires qu’ils renferment. C’est un outil pour réduire la fracture socio-culturelle, objectif de la lecture publique. Les bibliothèques de rue ont donc toute leur place dans ce numéro de Dynamiques consacré à la lecture publique et à la Loi Destrée.

Lire dans les parcs cet été. Affiche du Centre de littérature de jeunesse de Bruxelles, 2021 (© Sarah Cheveau).

L’asbl La Ruelle est une association de quartier qui centre son intervention sur une dynamique socio-culturelle, avec un point d’ancrage, la bibliothèque de rue. Elle intervient dans la commune de Saint-Josse-ten-Noode, commune connue pour sa population multiculturelle, où la précarité est importante, et qui accueille régulièrement de nouveaux migrant.e.s qui n’ont pas nécessairement fréquenté l’école dans le pays d’origine et qui ne maîtrisent pas ou mal, la lecture, l’écriture et aucune de nos langues nationales. La Ruelle est le complément à la bibliothèque municipale de Saint-Josse, avec laquelle elle collabore d’ailleurs étroitement. Intéressée, nous avons rencontré son directeur, Charles Vandervelden, qui nous a consacré plusieurs heures d’entretien, en mai et juin 2021[2]. La Ruelle étant à la veille d’un déménagement vers un autre lieu et d’un départ vers des horizons nouveaux, Charles Vandervelden a accepté, avec soulagement, la proposition du CARHOP, de déposer les archives de l’association au centre d’archives. Ce dépôt illustre parfaitement la raison même d’un centre d’archives contemporaines, préoccupé par la conservation des traces des organisations culturelles et associatives qui œuvrent dans le champ de l’éducation permanente. Le fonds a été classé par Catherine Pinon et c’est avec cet apport que notre enquête, basée au départ sur la bibliothèque de rue, a pu s’élargir pour retracer l’histoire de La Ruelle asbl et son développement.

Charles Vandervelden devant le bâtiment occupé par La Ruelle, juin 2021 (CARHOP, photographie de Marie-Thérèse Coenen).

Au départ, Notre Village asbl

C’est le 15 juin 1981, que Jean-Claude Peto fonde Notre Village asbl. La volonté de « créer notre village dans la ville » est à l’origine de son nom. Installée dans le quartier Botanique de la commune de Saint-Josse-ten-Noode, au 68 de la rue Saint-François, cette association permet l’ouverture d’une permanence sociale en faveur des enfants et des jeunes immigré.e.s du quartier. « Le projet consiste en la présence humaine permanente par la médiation, la guidance et l’orientation, la promotion de toutes les formes de solidarité humaine, la participation à toute action collective visant les mêmes buts. La création d’un lieu de dialogue, de rencontre, de réflexion en groupe, de partage, de documentation, de conseil »[3].

Faute de moyens et rencontrant des problèmes liés à l’absence de structuration au sein de l’association, du non-respect des règles de la part des jeunes en termes de drogue par exemple, l’asbl est contrainte de fermer ses locaux au début de l’année 1984[4]. Quelques mois plus tard, les activités de permanence sociale reprennent et une section animation et école des devoirs est organisée. En 1987, la reconnaissance de l’association par la Communauté française permet l’engagement de travailleurs et travailleuses sociaux et son développement progressif, jusqu’à la mise en liquidation en avril 1991.

Un fondateur : Jean-Claude Peto

Jean-Claude Peto, s.d. (CARHOP, fonds La Ruelle asbl, série photos).

Jean-Claude Peto est né le 16 octobre 1930 à Bois-Colombes, en banlieue parisienne et est décédé le 23 février 2017 à Knocke-Heist. En 1939, afin d’échapper à la guerre et à la montée du nazisme, son père d’origine hongroise trouve un emploi en Suède et y emmène toute sa famille. Jean-Claude Peto y passe une partie de sa scolarité. À l’âge de 17 ou 18 ans, il retourne en France pour suivre des études universitaires en chimie et en traduction-interprétariat et également en psychanalyse, psychologie, sociologie et pédagogie. Après ses études, il entreprend de nombreux voyages et séjourne en Hongrie, en Suède, en Israël, où il sera ouvrier au sein d’un Kibboutz. De 1952 à 1965, il travaille en France. En juillet 1965, il s’installe en Belgique et, quelques mois plus tard, entre à la S.A. RANK XEROX International LTD, active dans le commerce de gros de machines et de matériel de bureau[5]. Il occupe successivement les postes de « Systems Analyst », « Market Development Manager », « Branch Manager » et enfin « Personnel Controller »[6].

Adepte du principe fondamental selon lequel « l’Homme est la seule chose importante » et grâce à ses nombreux voyages à travers le monde, il apprend à connaître l’Homme dans son travail, son mode de vie quel que soit son milieu social. Les connaissances linguistiques et le sens inné de l’humanité de Jean-Claude Peto l’incitent à aller vers les gens, les écouter, les aider et les comprendre. C’est ainsi que, parallèlement à son activité principale chez S.A. RANK XEROX International LTD, il travaille bénévolement auprès des immigré.e.s ou des jeunes défavorisé.e.s en tant qu’éducateur de rue au sein de l’asbl Notre Village.

L’âge de la retraite arrivant, il réoriente son action vers l’intervention socio-culturelle. Il rencontre Yolande Gravis, ils se marient et, ensemble, fondent l’asbl La Ruelle en juin 1991.

L’asbl La Ruelle

Installée dans leur maison privée, au n° 35 de la rue Potagère à Saint-Josse-ten-Noode, la nouvelle association de Yolande Gravis et Jean-Claude Peto peut démarrer grâce à des dons privés et aux allocations de chômage qu’ils perçoivent. Aidés bénévolement par des jeunes immigré.e.s du quartier, ils poursuivent le travail entamé par l’asbl Notre Village. L’objectif principal est d’aller à la rencontre des plus exclu.e.s et des plus marginalisé.e.s « là où ils se trouvent et quand ils s’y trouvent »[7], se faire connaître et reconnaître, établir une relation de confiance, les écouter, les guider, leur proposer une médiation et enfin établir un tissu communautaire dans le quartier[8].

Les trois activités principales de l’association sont la bibliothèque de rue et les ateliers créatifs en extérieur dédiés aux enfants, les activités collectives de type « maison de quartier » où sont proposées des fêtes de rue thématiques ou des grandes sorties durant les grandes vacances d’été. Enfin, le parcours solidaire au cours duquel ils vont à la rencontre des sans-abris.

Les lieux couverts par les éducateurs et éducatrices de rue sont la gare du Nord, le square Félix Delhaye dit « Le Petit Boul’ » à Saint-Josse.

Le public est essentiellement d’origine maghrébine, belge ou issu de la Communauté économique européenne (CEE). Il s’agit d’enfants âgés de 3 à 12 ans, d’adolescent.e.s de 13 à 18 ans et de jeunes adultes de 19 à 30 ans souvent en situation précaire ou marginalisé.e.s. Les principales demandes d’aide sont juridiques, administratives, pour l’apprentissage de la langue ou la recherche d’emploi, de logement.

Dès sa conception, l’association se place au cœur de la commune d’où son nom : « La RUElle »[9]. Une partie de la maison sert d’espace d’accueil, de salle de réunion pour certaines activités et pour la bibliothèque de rue. Ils attachent beaucoup d’importance aux relations avec les habitant.e.s du quartier et participent aux réunions du comité de quartier Saint-Alphonse.

Leur méthode de travail leur interdit de poser des questions sur l’identité, le parcours et les conditions de vie des personnes rencontrées dans la rue. Ils prennent connaissance de ces informations au fur et à mesure des rencontres et des discussions qu’ils ont avec eux[10]. Charles Vandervelden nous raconte :

« Lorsque l’on rencontrait un sans-abri, on prenait un rendez-vous au CPAS pour lui, s’il n’était pas là, on n’y allait pas pour lui ; c’était sa situation. On voulait bien donner un coup de main, remplir un papier pour lui mais c’était lui qui devait être responsable de lui-même, on ne se substituait pas »[11].

En effet, c’est un aspect très important dans la philosophie de l’association, elle ne déresponsabilise pas les personnes rencontrées de leur situation.

Une fondatrice : Yolande Gravis

Yolande Gravis, s.d. (CARHOP, La Ruelle asbl, série photos).

Yolande Gravis est née à Namur, le 17 juin 1954 et est décédée à Knocke-Heist le 1er mai 2019. Fille unique, nous avons peu d’informations sur son enfance et son adolescence. En 1974, elle obtient le titre de candidate en histoire, aux Facultés universitaires Notre-Dame de la Paix, à Namur. Le parcours « naturel » est de suivre la licence à l’Université catholique de Louvain. Il semble qu’elle ait obtenu sa licence en histoire de l’art. Dotée d’une grande sensibilité, d’une intelligence vive et éclairée et très attachée à la vie spirituelle[12], Yolande Gravis souhaite devenir religieuse. Elle effectue ses études universitaires au Centre d’études théologiques et pastorales (CETEP)[13], à l’Institut Lumen vitae (Bruxelles) ainsi qu’au Séminaire Cardinal Cardijn (SCC, à Jumet)[14]. Sa rencontre avec Jean-Claude Peto en décide autrement. Tout au long de sa vie, elle se consacre aux personnes les plus défavorisées et marginalisées et aux immigré.e.s avec une attention particulière donnée aux enfants afin de les aider à se scolariser.

Charles témoigne, c’est elle qui porte le projet de la bibliothèque de rue.

« L’idée est d’aller à la rencontre des gens (…) C’est le principe de la bibliothèque de rue (…) On prend les livres, on les met dans le petit sac à dos ou le petit caddy à roulettes, on va dans l’espace public, dans la rue, dans le petit parc de Liedekerke où il y a un kiosque. C’est bien parce que, quand il pleut ou il fait mauvais, on peut s’abriter (…) »[15].

Les bibliothèques de rue

Le concept des bibliothèques de rue est lancé par le Père Joseph Wresinski (1917-1988)[16]. Issu d’un père polonais et d’une mère espagnole, Joseph Wresinski connait la misère et l’humiliation de la charité dans son enfance. Le 29 juin 1946, il est ordonné prêtre. Après avoir beaucoup voyagé, il se propose pour aider les familles de Noisy-le-Grand dans un camp de sans-logis (Département de Seine Saint-Denis, France). C’est à ce moment, qu’il prend conscience de la grande misère qui peut frapper certain.e.s.

Le travail effectué par le Père Joseph est très novateur. Il refuse l’indifférence et l’assistanat et c’est sur ces principes que se base son travail. Afin de rendre de l’autonomie à ces personnes, il commence par créer un jardin d’enfants. S’ensuit la création d’une bibliothèque, d’une chapelle, d’un atelier pour adolescent.e.s, d’une laverie ou encore d’un salon d’esthétique. En effet, selon le Père Joseph, il est important de leur rendre leur autonomie et de leur permettre de prendre soin d’eux-mêmes. Avec l’aide de ces familles, il fonde l’association Aide à toute détresse (ATD), qui deviendra en 1969, le mouvement international ATD Quart Monde[17].

Si au départ, ATD travaillait pour un public d’une très grande précarité, la crise économique subie par les pays industrialisés dans les années 1970 a changé la donne et a instauré une gradation dans la pauvreté qui touche les populations.

La grande originalité du travail du Père Joseph Wresinski était de croiser l’ensemble des savoirs détenus tant par les personnes en situation de grande pauvreté, que par les chercheurs et les praticiens qui les accompagnent[18]. Pour ce faire, il instaure les universités populaires où les personnes racontent leur parcours de vie[19]. Apprendre à connaître l’autre, donner de la place à ses expériences et lui redonner accès à la société en l’humanisant est un travail qui est également soutenu par l’action des bibliothèques de rue dont il est également l’instigateur.

C’est en s’inspirant des principes des bibliothèques de rue d’ATD Quart monde que Yolande Gravis a instauré la bibliothèque de rue à Saint-Josse, complétée de nos jours par une ludothèque de rue. Elles sont libres, gratuites et ouvertes à tous et toutes. Il est important pour les enfants pauvres et moins pauvres de se côtoyer : « L’idée, c’est de provoquer des rencontres et d’apprendre aux gens le respect de vivre ensemble de manière générale »[20]. Les animateurs et animatrices emportent une sélection d’ouvrages dans leur sac à dos et vont à la rencontre du public sur les lieux qu’il fréquente (squares, cages d’escalier, coins de rue, etc.). Cette action est destinée aux enfants et à leurs familles, tout le monde y est accueilli avec bienveillance :

« L’idée de la bibliothèque, c’est que c’est vraiment pour tout le monde. Donc si un gamin va chercher sa maman et que celle-ci dit qu’elle ne sait pas lire, alors on s’assoit à côté et on lit pour le gamin et la maman (…) On n’impose rien, c’est vraiment la liberté. (…) à une certaine époque, lorsque l’on faisait cela de manière très régulière, des mamans nous attendaient (…) et alors il y avait tous les aspects de la convivialité parce qu’elles nous apportaient un petit gâteau puisque toutes nos activités sont gratuites. C’était une forme de remerciement et c’était vraiment une activité super[21] ».

Les livres proposés sont variés et choisis de manière philosophique, éthique et militante. Une attention toute particulière est donnée à l’égalité des genres dans les scénarios d’histoire. En effet, nombreux sont les livres dans lesquels les rôles des personnages principaux sont bien souvent hyperstéréotypés.

L’objectif est de partager des savoirs, de répondre à la soif d’apprentissage des plus jeunes, de leur offrir la possibilité d’exprimer leur créativité, de les ouvrir au partage de leurs expériences et de les guider vers l’émancipation d’une société trop souvent stigmatisante.

Les animateurs et animatrices se placent tous les midis devant les portes de deux écoles dont l’école Henri Frick[22], dans le parc de la rue de Liedekerke où il y a un petit kiosque, ainsi que sur le square, appelé familièrement le « Petit Boul’ » au cours des deux mois d’été. Cependant, l’école n’est pas solidaire du projet et considère que cela créée du désordre à la sortie. Les animateurs et animatrices ont donc arrêté les rendez-vous quotidiens durant les périodes scolaires tout en gardant leurs activités durant les vacances. Grâce à cette régularité, la bibliothèque de rue devient alors un pont vers l’extérieur (bibliothèques communales, centres sportifs, écoles, etc.). Par exemple, lors de la fête d’Halloween, tout le monde s’installe sous une tonnelle et la conteuse de la bibliothèque vient et lit des histoires en lien avec Halloween. Parfois, un éducateur apporte une guitare afin de mettre des histoires en chansons[23]. D’autres activités culturelles sont proposées telles que des ateliers créatifs, une sortie au musée ou du théâtre de rue.

animateur avec guitare, s.d. (CARHOP, fons La Ruelle asbl, série photos).
animateur avec guitare, s.d. (CARHOP, fons La Ruelle asbl, série photos).

Évolution du projet La Ruelle asbl

En 1996, La Ruelle asbl fait face à des problèmes financiers. Les fondateurs sont contraints de licencier les employé.e.s. Aidés par deux bénévoles, Jean-Claude Peto et Yolande Gravis maintiennent les activités de la bibliothèque de rue, les ateliers créatifs pendant les vacances scolaires ainsi que le travail de rue autour de la gare du Nord. En octobre de la même année, La Ruelle asbl déménage au numéro 20 de la rue Saint-Alphonse à 100 mètres de l’ancienne adresse. Ce déménagement permet à l’association, de devenir un lieu d’accueil. Grâce à une reconnaissance de l’Office national d’allocations familiales pour travailleurs salariés (ONAFTS), La Ruelle asbl développe l’aspect culturel de son travail et crée une école de devoirs. En 1997, Yolande Gravis devient la coordinatrice générale de l’association. En 2003, Jean-Claude Peto se retire des activités de l’association et, en 2011, Yolande Gravis, à son tour, quitte ses fonctions.

L’Ecole d’Ici

En 1998, l’association évolue et devient un Centre d’expression et de créativité (CEC) qui prendra le nom de « Ecole d’Ici »[24]. La bibliothèque de rue se développe grâce à la collaboration du Service Jeunesse de la Commune de Saint-Josse et de la bibliothèque communale. En revanche, le nombre d’ateliers diminue et, pour des raisons éthiques, l’école de devoirs est arrêtée.

« Évidemment, au cours du temps, l’idée de la bibliothèque de rue, dans la pratique, a évolué. À l’heure actuelle, on fait une bibliothèque de rue, mais on fait aussi une ludothèque de rue et on a un peu diversifié le type d’activités. Effectivement, la lecture, c’est pour notre projet institutionnel, central. Nous ne faisons plus d’école des devoirs pour des raisons presque éthiques. Il y a 20 ans au sein de l’équipe, on s’est interrogé pour savoir si on allait entrer dans le décret de l’Office de la naissance et de l’enfance (ONE) pour ouvrir une école des devoirs reconnue ou pas. Nous estimions que rajouter des heures d’école après l’école, ce n’était pas pour nous le plus pertinent pour les enfants et les familles que nous accompagnons au quotidien. Et donc, en lieu et place de l’école des devoirs, on s’est orienté vers un secteur de l’éducation permanente de la Fédération Wallonie-Bruxelles et du sous-secteur des Centres d’expression et de créativité »[25].

À partir de 1999, les activités d’expression créative se développent. Ce choix leur permet de rester au plus près des techniques utilisées par le Père Joseph Wresinski pour aider les personnes les plus pauvres à exprimer leur créativité, leur vécu et à trouver une place dans la société. Par ailleurs, les activités sont pensées en lien avec les lectures. Par exemple, un été, l’objectif de l’atelier créatif est d’élaborer un livre pop-up de grande taille et c’est une bibliothèque de livres pop-up qui a été réalisée !

« On associe la bibliothèque de rue aux ateliers créatifs de rue, on utilise la bibliothèque de rue comme ressource pour apporter un peu de l’imaginaire aux gamins et pour avoir vraiment un point de départ »[26].

Dès l’année suivante, des projets plus artistiques pour les enfants prennent place. Une exposition est organisée reprenant tous les travaux des enfants réalisés lors de ces ateliers créatifs[27]. Celle-ci est également un moment de rencontre entre les familles et l’équipe d’animation[28].

« Depuis, nous avons obtenu une reconnaissance décrétale et sommes officiellement un CEC. Il y a une échelle à 4 niveaux et nous sommes sur le 3e niveau, donc relativement une grosse structure dans l’organisation des centres d’expression et de créativité »[29].

« Porter la créativité dans les familles où la vie la place au-delà de toutes préoccupations quotidiennes est le résultat d’un effort soutenu, d’un investissement total. Nous pensons que le développement personnel par l’acquisition de moyens d’expression artistique et l’outil culturel à forte valeur ajoutée peut être un petit remède contre le sentiment d’exclusion et de mal vivre dans une société où le fossé entre quelques très aisés et les plus pauvres, de plus en plus nombreux, ne cesse de grandir »[30].

Création « bonhomme sur fond bleu » costume traditionnel revisité, [2011] (CARHOP, fonds La Ruelle asbl, sans cote).

La Ruelle asbl face à son institutionnalisation

À l’origine, La Ruelle asbl est un projet de vie communautaire, dans l’esprit d’un Kibboutz tel que l’a connu Jean-Claude Peto lors de ses voyages, mais progressivement, le statut de l’association change. Son travail de terrain est valorisé et est soutenu financièrement par diverses autorités publiques. La Ruelle asbl obtient sa reconnaissance par la Fédération Wallonie-Bruxelles en tant que CEC.

Décret des Centres d’expression et de créativité

« Les Centres d’expression et de créativité, familièrement appelés les CEC, sont des structures permanentes proposant de nombreux ateliers dans de multiples disciplines. Ils s’adressent à tous les publics et tous les âges et développent leur activité en lien avec le contexte social, économique et culturel des populations concernées. Par le biais de démarches créatives et une articulation à leur environnement, ils réalisent des projets socio-artistiques et d’expression citoyenne[31] ».

L’association est un opérateur local dans le plan de Cohésion sociale de la commune de Saint-Josse. L’association reçoit également des contributions de la Commission communautaire française (COCOF), le Fonds de cohabitation et intégration de la Commune de Saint-Josse, le Fonds d’impulsion à la politique des immigrés (FIPI), des aides à l’emploi (ACTIRIS) et le soutien de la Région Bruxelles-Capitale (Administration de l’aménagement du territoire et du logement – direction de la rénovation urbaine) ainsi que des dons de personnes privées et le soutien de la Fondation Roi Baudouin pour certains de ses projets.

À côté des bénévoles et des stagiaires, elle embauche des salarié.e.s. La législation évolue aussi et précise, avec notamment les accords dits du non marchand, les obligations des employeurs du secteur socio-culturel. Il n’est plus question désormais de laisser travailler les permanent.e.s, sans référence à des barèmes salariaux et sans limite d’heures. Les subsides réguliers permettent la pérennisation des emplois et un meilleur statut pour les collaborateurs et collaboratrices, mais ce n’est pas sans conséquence sur la dynamique du projet.

Les accords du non marchand

Les accords du non marchand (ANM) formalisent un accord passé entre le Gouvernement de la Région de Bruxelles-Capitale, le Collège de la Commission communautaire française, le Collège de la Commission communautaire flamande, les représentant.e.s des travailleurs, ainsi que les représentant.e.s des pouvoirs organisateurs des secteurs financés par la COCOF relevant de l’aide aux personnes, de la politique des personnes handicapées, de la santé et de l’insertion socioprofessionnelle. Le premier décret du non marchand date du début des années 2000[32]. Son objectif vise à harmoniser les barèmes des travailleurs et travailleuses sociaux afin de favoriser leur mobilité, à rendre le secteur socio-culturel plus attractif et à soutenir les associations dans la réalisation de leurs missions. De nombreux services et activités tels que le culturel, la santé, le social et l’environnement sont repris dans le secteur non marchand et pour la plupart, sous la forme juridique de l’association sans but lucratif (asbl)[33].

Le travail en réseau

Tout au long de son existence, La Ruelle asbl a noué de nombreux partenariats avec d’autres associations, des services publics régionaux, fédéraux ou communaux, avec des artistes, des animateurs, sans oublier l’aide précieuse apportée par les nombreux bénévoles et les stagiaires[34]. Généralement, ceux-ci proviennent du Centre d’entraînement aux méthodes d’éducation active (CEMEA, Bruxelles et Liège)[35] ou du Centre bruxellois d’action interculturelle (CBAI)[36], qui dispensent des formations en animation de rue et de quartier. D’autres sont de futur.e.s assistant.e.s sociaux de l’Institut supérieur de formation sociale et de communication (ISFSC, Bruxelles)[37], de l’Institut Cardijn (HELHa, Louvain-la-Neuve)[38] ou de la Haute école libre de Bruxelles (HELB Ilya Prigogine, Bruxelles)[39]. Les bénévoles quant à eux, sont des jeunes issu.e.s du quartier qui passent chez eux et qui restent en contact, comme nous l’explique Charles Vandervelden :

« Je me souviens de Dayan, c’est un jeune turc qui est venu à nos ateliers créatifs, il a grandi et doit avoir aujourd’hui 17 ou 18 ans et il a fait l’école hôtelière et la cuisine (…) à l’époque, nous organisions un petit cabaret une fois par an et au début, il y avait un repas associé (…) Un jour, il vient et me dit qu’il va me donner un coup de main puisque c’est ce qu’il apprend à l’école et, de fil en aiguille, il s’est impliqué »[40].

En 2006, la mise à jour du texte législatif du décret des CEC répartit les différents centres en deux catégories en fonction de leurs activités et de la qualité de celles-ci[41]. Des subventions supplémentaires leur seront octroyées. De plus, la COCOF modifie son système de financement et regroupe certaines activités telles qu’été-Jeunes, Action sociale et Cohabitation–Intégration en un projet global dénommé « Cohésion sociale » pour une durée de 5 ans. Ce qui leur assure une certaine sécurité pour une plus longue période.

Entre 2009 et 2014, les secteurs « Cohésion sociale » et « CEC » sont régis par un nouveau décret[42]. Afin d’être encore reconnue, La Ruelle asbl doit s’adapter aux nouvelles exigences qui règlent le cadre de travail, ses modalités ainsi que les missions.

La Ruelle aujourd’hui : le projet continue   

Lors de notre interview, Charles Vandervelden nous explique qu’ils sont dans une certaine incertitude quant à la situation de l’association et à la prolongation de ses activités. En septembre, la nouvelle directrice, madame Leila Bouysran prend le relais. À l’heure actuelle, la maison plutôt vétuste, est mise en vente. Les cinq membres de l’équipe s’installent non loin de là, au numéro 103 de la rue des Deux églises dans un local mis à leur disposition par la Commune et développent les activités dans d’autres lieux. Après près de 30 années de présence dans le quartier, la volonté d’agir par la culture reste intacte. Même si les conditions et le contexte sont différents, le public répond présent. Laissons à Loubna le dernier mot avec ce témoignage sur cette fabuleuse découverte que sont la lecture et le livre.

« Avant je trouvais que tous ces livres, ça prenait de la place dans la maison pour rien. Maintenant, j’ai compris : cela aide pour l’école, mais pas seulement, mais pour vivre aussi ». (Loubna, 11 ans)[43].

Liste des abréviations

  • ANM : accords du non marchand
  • ASBL : association sans but lucratif
  • ATD : Aide à toute détresse
  • CBAI : Centre bruxellois d’action interculturelle
  • CEC : Centre d’expression et de créativité
  • CEE : Communauté économique européenne
  • CEMEA : Centre d’entraînement aux méthodes d’éducation active
  • CETEP : Centre d’études théologiques et pastorales
  • COCOF : Commission communautaire française
  • FIPI : Fonds d’impulsion à la politique des immigrés
  • HELB Ilya Prigogine : Haute école libre de Bruxelles Ilya Prigogine
  • HELHa : Haute école Louvain en Hainaut
  • ISFSC : Institut supérieur de formation sociale et de communication
  • ONAFTS : Office national d’allocations familiales pour travailleurs salariés
  • ONE : Office de la naissance et de l’enfance
  • SCC : Séminaire Cardinal Cardijn

Notes

[1] LA RUELLE asbl (éd.), Des espoirs, des vies, Bruxelles, La Ruelle asbl, 2001, p. 51.
[2] CARHOP, Interview de Charles Vandervelden par Marie-Thérèse Coenen et Josiane Jacoby, Bruxelles, 7 avril 2021.
[3] DENISTY D., « Notre Village Asbl », Bruxelles, ULB, Rapport de stage de deuxième licence interfacultaire en travail social, inédit, 1983, 65 p.
[4] BAREZ L., GIELE F., « Projet pédagogique, secteur projets », Saint-Josse-ten-Noode, Notre Village asbl, mars 1990, p. 6-7.
[5] Les grandes entreprises du brabant flamand, Bruxelles, CRISP, 1996 (Courrier hebdomadaire du CRISP, n° 1518), p. 9, https://www.cairn.info/revue-courrier-hebdomadaire-du-crisp-1996-13-page-1.htm, page consultée le 22 novembre 2021.
[6] CARHOP, fonds La Ruelle asbl, dos. « Archives personnelles Jean-Claude PETO et Yolande GRAVIS », S.A. RANK XEROX International LTD, Branch Antwerp News, 1974, p. 2-3.
[7] CARHOP, fonds La Ruelle asbl, dos. « Coordination », Projet global de La Ruelle, Bruxelles, 1991.
[8] CARHOP, fonds La Ruelle asbl, dos. « Coordination », Notre Village asbl, Identification de l’association, 1990-1991.
[9] CARHOP, fonds La Ruelle asbl, dos. « Coordination », Rapport des activités, Bruxelles, 2000, p. 69.
[10] CARHOP, fonds La Ruelle asbl, dos. « Coordination », Rapport des activités, Bruxelles, 1991, p. 10.
[11] CARHOP, Interview de Charles Vandervelden par Marie-Thérèse Coenen et Josiane Jacoby, Bruxelles, 7 avril 2021.
[12] POLIS M.P., « Funérailles de Yolande Peto-Gravis, le 10 mai 2019 », Lettre de Wavreumont, n° 150, avril-mai-juin 2019, p. 4, http://www.wavreumont.be/wp-content/uploads/2019/06/150.pdf, page consultée le 29 octobre 2021.
[13] Archidiocèse de Malines-Bruxelles, Belgique.
[14] Le Séminaire Cardinal Cardijn est créé en 1967 pour la formation des prêtres issus des milieux populaires. Il devient en 1991, le Centre de formation Cardijn (CEFOC), pour la formation des laïcs et laïques. Voir TONDEUR J., Le CEFOC. Partie 2 : Le CEFOC, grain de sel, grain de sable, Bruxelles, CARHOP, 2015, https://www.carhop.be/images/Cefoc2_2015.pdf, page consultée le 1er décembre 2021.
[15] CARHOP, Interview de Charles Vandervelden par Marie-Thérèse Coenen et Josiane Jacoby, Bruxelles, 7 avril 2021.
[16] « Père Joseph Wresinski (12 février 1917-14 février 1988). Biographie », dans Centre Joseph WRESINSKI, Joseph Wresinski. Tout est né d’une vie partagée, 2021, https://www.joseph-wresinski.org/fr/biographie/, page consultée le 27 octobre 2021.
[17] L’expression « quart-monde » est créée à partir du mélange entre le concept de tiers-monde d’Alfred Sauvy (1898-1990) et de l’ouvrage Cahiers du Quatrième Ordre, écrit en 1789 par L.P. Dufourny de Villiers (1739-1796). Le Quatrième Ordre faisait alors référence à un quatrième état, celui des personnes qui, de par leur grande pauvreté, n’appartenaient ni au tiers état, ni à la noblesse, ni au clergé. Voir : BRODIEZ-DOLINO A., « Wresinski et la lutte contre la misère. De la connaissance à la reconnaissance », Études, 2017/10, p. 8-12, https://www.cairn.info/revue-etudes-2017-10-page-8.htm, page consultée le 1er décembre 2021 ; ATD Quart Monde – Agir tous pour la Dignité. Mouvement international, Page d’accueil du site Internet, 2021, atd-quartmonde.org, page consultée le 27 octobre 2021.
[18] SARTHOU-LAJUS N., « Wresinski à Cerisy », Études, 2017/10, p. 4-6, https://www.cairn.info/revue-etudes-2017-10-page-4.htm, page consultée le 1er décembre 2021.
[19] LORIAUX F., TONON T., « Les universités d’ATD Quart monde : le savoir de la grande misère », Dynamiques, Histoire sociale en ligne, n°5-6, mars-juin 2018 : http://www.carhop.be/revuescarhop/wp-content/uploads/2018/03/20180330_ATD_Quart_monde-1.pdf, page consultée le 1er décembre 2021.
[20] CARHOP, Interview de Charles Vandervelden par Marie-Thérèse Coenen et Josiane Jacoby, Bruxelles, 7 avril 2021.
[21] CARHOP, Interview de Charles Vandervelden par Marie-Thérèse Coenen et Josiane Jacoby, Bruxelles, 7 avril 2021.
[22] Sise 57, rue Braemt à 1210 Saint-Josse-ten-Noode
[23] CARHOP, fonds La Ruelle asbl, dos. « Coordination », Rapport des activités, Bruxelles, 1992, p. 7.
[24] Le terme « Ecole d’Ici » vient d’un petit garçon âgé de 6 ans qui a déclaré « à l’école d’Ici, on lit, on travaille, on écrit ». L’école d’Ici est un lieu de formation permanente. Voir : CARHOP, fonds La Ruelle asbl, dos. « Instances », Rapport des activités, Bruxelles, 2003, p. 69.
[25] CARHOP, Interview de Charles Vandervelden par Marie-Thérèse Coenen et Josiane Jacoby, Bruxelles, 7 avril 2021.
[26] CARHOP, Interview de Charles Vandervelden par Marie-Thérèse Coenen et Josiane Jacoby, Bruxelles, 7 avril 2021.
[27] CARHOP, fonds La Ruelle asbl, dos. « Coordination », Rapport des activités, Bruxelles 2009, p. 55.
[28] CARHOP, fonds La Ruelle asbl, Carnet de l’expo 2011, Saint-Josse. p. 2.
[29] CARHOP, Interview de Charles Vandervelden par Marie-Thérèse Coenen et Josiane Jacoby, Bruxelles, 7 avril 2021.
[30] CARHOP, fonds La Ruelle asbl, Carnet de l’exposition 2011, Saint-Josse, 2011, p. 2.
[31] Fédération Wallonie-Bruxelles, Education Permanente, service de la créativité et des pratiques artistiques en amateur, Les Centres d’expression et de créativité, http://www.educationpermanente.cfwb.be/index.php?id=4088, page consultée le 29 octobre 2021.
[32] UNIPSO, Les accords non-marchands, 2007 – révision 2010, http://www.unipso.be/spip.php?rubrique47, page consultée le 25 novembre 2021.
[33] CRISP, « Secteur non marchand », Vocabulaire politique, 2021, https://www.vocabulairepolitique.be/secteur-non-marchand/, notice en cours de mise à jour, page consultée le 25 novembre 2021.
[34] CARHOP, fonds La Ruelle asbl, dos. « Coordination », Rapport des activités, Bruxelles, 2010, p. 53.
[35] Site Internet disponible à l’adresse : https://www.cemea.be/, page consultée le 9 novembre 2021.
[36] Site Internet disponible à l’adresse : https://www.cbai.be/, page consultée le 9 novembre 2021.
[37] Site Internet disponible à l’adresse : https://www.isfsc.be/, page consultée le 9 novembre 2021.
[38] Site Internet disponible à l’adresse : https://www.institutcardijn.be/, page consultée le 9 novembre 2021.
[39] Site Internet disponible à l’adresse : https://www.helb-prigogine.be/, page consultée le 9 novembre 2021.
[40] CARHOP, Interview de Charles Vandervelden par Marie-Thérèse Coenen et Josiane Jacoby, Bruxelles, 7 avril 2021.
[41] CARHOP, fonds La Ruelle asbl, dos. « Coordination », Rapport des activités, Bruxelles, 2005, p. 59.
[42] CARHOP, fonds La Ruelle asbl, dos. « Coordination », Rapport des activités, Bruxelles, 2009, p. 101.
[43] La Ruelle asbl (éd.), Des espoirs, des vies, Bruxelles, La Ruelle asbl, 2001, p. 51.

POUR CITER CET ARTICLE

Référence électronique

PINON C., « Des livres à lire, des histoires à partager : l’aventure de l’Asbl La Ruelle », Dynamiques. Histoire sociale en revue, n°17 : 1858-2021. Quand la bibliothèque (s)’émancipe !, décembre 2021, mis en ligne le 17 décembre 2021. www.carhop.be/revuescarhop/.

Lecture pour tous. Un album à feuilleter, un passé à découvrir, un enjeu du présent

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Une lecture commentée de Florence Loriaux
(historienne, HELMo)

Jean-Jacques Messiaen, Lecture pour tous. Une histoire des initiatives de la Province de Liège en matière de lecture publique, Liège, Éditions de la Province de Liège, 2021.

L’ouvrage qu’il nous a été demandé de référencer est déconcertant à plus d’un point de vue. Il est déconcertant par sa belle facture typographique et sa taille inhabituelle qui le classe d’emblée dans une catégorie d’ouvrages rares : 194 pages au format 23X27 qui fait davantage penser à un magazine qu’à un livre classique ou à un ouvrage scientifique.

Il est déconcertant par sa richesse iconographique exceptionnelle : des centaines de gravures, de photos, de couvertures d’ouvrages, de portraits de personnalités ayant joué un rôle dans la culture, de programmes de manifestations publiques, produits au cours des 150 dernières années et dont la plupart sont inédits.

Il est déconcertant par le fait qu’il est centré sur l’action de provinces constituant une entité territoriale politique plutôt méconnue et dont la plupart de nos concitoyen.ne.s ignorent les prérogatives et même parfois l’existence. D’autant plus que dans le cas de cet ouvrage seule la Province de Liège est traitée et ses réalisations mises en exergue.

Mais ce qui est souvent le plus mal perçu, c’est que les provinces font corps avec la connaissance et la culture à travers le réseau dense des bibliothèques qu’elles gèrent et animent. C’est un lieu commun de rappeler que les bibliothèques ont été depuis des temps immémoriaux les réservoirs de connaissances et de savoirs de l’humanité. Si l’on oublie la bibliothèque d’Alexandrie considérée comme la plus importante dans l’Antiquité, chaque grand pays actuel peut se prévaloir d’une bibliothèque qui brille au firmament de ses édifices publics les plus remarquables, comme la bibliothèque du Congrès à Washington considérée comme la plus grande du monde avec ses 38 millions de références.

La meilleure preuve du rôle crucial du livre est l’acharnement que des forces occultes mettent parfois dans les conflits armés à détruire les livres et les édifices qui les abritent, comme on en a connu des exemples avec les autodafés pratiqués par les nazis en Allemagne et en Autriche dans les années 1930, preuve que les livres sont parfois plus redoutés que les canons.

Mais en dehors de ce rôle historique de conservatoire des connaissances qui se poursuit en se complexifiant au fur et à mesure de la progression de sauvegarde technologique de l’information de plus en plus performante…

Les bibliothèques remplissent à partir de la deuxième moitié du 19e siècle un nouveau rôle de soutien de la culture populaire à travers leurs initiatives de formation permanente des populations. Ces projets d’éducation et plus tard d’émancipation des catégories sociales défavorisées vont d’ailleurs prendre le pas sur les tâches quotidiennes d’entretien et de préservation des collections de plus en plus autonomes. Mais il faut toutefois reconnaître que la Belgique n’a pas eu un rôle de leader en matière de lecture publique en comparaison avec les pays scandinaves, les Pays-Bas ou l’Angleterre et que ce sont d’abord des milieux progressistes qui engagent les premiers le combat et encouragent l’État à intervenir.

En Belgique, cette participation doit attendre des années pour qu’un dispositif soit adopté à cause sans doute d’un manque de moyens financiers mais aussi à cause d’un manque de volonté politique de les chercher. C’est grâce à la loi Destrée de 1921 qu’est franchie une première étape en faveur des bibliothèques pour tous, bien qu’il faille encore attendre un demi-siècle pour qu’un décret de 1978 assure la mise en place d’une véritable politique coordonnée et planifiée. Quel chemin parcouru depuis les origines de la lecture publique.

L’événement fondateur de la Province de Liège semble bien être la création en 1725 d’une première bibliothèque dont on ignore si elle est réellement publique et accessible à tous et à toutes ou restée à usage privé. Quoiqu’il en soit, c’est seulement à partir de la fin du 19e siècle (1860) que les provinces voient leur rôle se préciser en matière d’enseignement et que se produit dans la foulée le véritable essor des bibliothèques populaires grâce à l’initiative du ministre de l’Intérieur de l’époque Alphonse Vandenpeereboom (1812-1884) qui suggère dans une circulaire adressée en 1862 aux gouverneurs de province « qu’il serait heureux que bientôt dans chaque commune à côté de l’école soit créée une bibliothèque populaire qui en est le véritable complément »[1].

L’appel est entendu par la Province de Liège où les initiatives se multiplient rapidement même si la première bibliothèque compte moins de 400 ouvrages et qu’elle doit s’installer jusqu’en 1904 au premier étage du bâtiment abritant la halle aux viandes. Preuve que les nourritures terrestres peuvent parfois faire bon ménage avec les nourritures intellectuelles.

Toujours est-il qu’à la fin du 19e siècle, la Province de Liège peut se féliciter d’accueillir sur son territoire pas moins de 45 bibliothèques populaires en activités là où les autres provinces wallonnes annoncent des scores beaucoup plus modestes. Depuis, les bibliothèques doivent adapter leurs actions à des contextes environnementaux changeants et la Province de Liège n’échappe pas à ces contraintes : guerres, grèves, mouvements sociaux, crises économiques et financières, recomposition des structures politiques, réforme de l’État… Ces transformations ont parfois des effets positifs en développant de nouvelles activités mais parfois aussi des effets négatifs de blocage de projets en cours. Parmi les transformations obligées, on citera les relocalisations spatiales des bâtiments avec parfois une réelle tendance avant-gardiste comme c’est le cas avec la création de la Maison des loisirs de Seraing en 1921. Actuellement, c’est le site des Chiroux à une encablure du pont Kennedy qui remplace les installations de la rue Darchis. Cependant son sort est déjà scellé avec la future installation en Outremeuse sur l’ancien site de l’hôpital de Bavière.

En dehors de l’aspect architectural résolument novateur du bâtiment destiné à accueillir la bibliothèque publique du 21e siècle, la question qui se pose avec une réelle intensité est de savoir comment la bibliothèque publique qui franchit déjà une métamorphose importante en passant d’une fonction prioritaire de conservatoire de connaissances à celle d’instrument d’éducation, d’outil d’affranchissement et finalement de lieu de vie réussira à affronter les nouveaux défis imposés par l’introduction dans l’équation sociétale de nouvelles contraintes. Jean-Jacques Messiaen ne peut bien entendu pas apporter de réponse à ces interrogations mais il a au moins le grand mérite d’ouvrir des perspectives.

Prix 20 €, en vente uniquement en librairie, en signe de soutien au secteur du livre.

Notes
[1] Bulletin administratif du ministère de l’Intérieur, t. XVI, 1863, p. 538-539.

POUR CITER CET ARTICLE

Référence électronique

LORIAUX F., « Lecture pour tous. Un album à feuilleter, un passé à découvrir, un enjeu du présent », Dynamiques. Histoire sociale en revue, n°17 : 1858-2021. Quand la bibliothèque (s)’émancipe !, décembre 2021, mis en ligne le 17 décembre 2021. www.carhop.be/revuescarhop/.

 

Edito

François Welter (directeur, CARHOP asbl)

L’année 2020 a marqué le 60e anniversaire de l’indépendance du Congo. Le CARHOP avait alors édité l’ouvrage de l’historien Pierre Tilly Au travail ! Colonisateurs et colonisés au Congo belge : entre exploitations et résistances. Le travail au Congo colonial ?! Voilà un sujet peu exploré jusqu’alors, qui plus est, lorsqu’il est étudié par le biais des acteurs et actrices de terrain, à savoir les travailleurs et les travailleuses. Or, en analysant le travail dans le Congo colonial, nous sommes amenés à nous interroger sur la nature du régime colonial et sur ses impacts à long terme aux niveaux de la (dé)structuration de la société congolaise, de sa cohésion sociale, du fonctionnement de son économie et des formes de résistance face à l’exploitation des travailleurs et travailleuses. Toutes des problématiques qui, à bien des égards, sont à mettre en perspective dans le cadre des relations anciennes et actuelles que le Congo entretenait ou entretient avec la Belgique. Il est de ce fait évident qu’un ouvrage, aussi qualitatif soit-il, ne suffit pas. Il devient nécessaire de lui trouver un prolongement qui croise les approches de chercheurs, chercheuses, acteurs et actrices de terrain, belges et congolais. Et, à cet égard, le colloque que le CARHOP a organisé en partenariat avec Commission Justice et Paix et la Haute école Louvain en Hainaut le 5 mai 2021 a été un formidable moment pour construire des éclairages historiques et contemporains sur la réalité du travail au Congo, hier et aujourd’hui, et échanger autour de ceux-ci. Ce double numéro 15 et 16 de Dynamiques constitue un reflet des contributions et des discussions qui en ont résulté.

Bonne lecture.

Introduction au dossier : Ce que l’histoire du Congo colonial nous apprend sur les réalités du travail hier et aujourd’hui

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Julien Tondeur (historien, CARHOP asbl)

L’héritage colonial en débat

Quelques soixante ans après la chute des empires européens, le colonialisme fait toujours débat, en Belgique comme dans d’autres pays. L’onde de choc produite par cet événement n’a pas disparu, au contraire. Longtemps réservées aux habitué.e.s des cénacles universitaires, les questions autour de l’héritage du colonialisme dans la définition des rapports sociaux actuels se sont emparés de l’espace public. Le mouvement « Black Lives Matter », la polémique sur la présence des statues de Léopold II ou les « profonds regrets pour les blessures du passé » présentés par le roi Philippe de Belgique au président de la République Démocratique du Congo, Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo en sont autant d’exemples. Les relations entre la Belgique et la République Démocratique du Congo (RD Congo) sont d’ailleurs régulièrement interrogées sous différentes approches dans les deux pays. Car si le colonialisme a impacté profondément les pays colonisés, il continue d’être sujet de controverses et de malaises dans les pays colonisateurs.

Une partie de la population belge parle de néocolonialisme pour décrire les relations binationales actuelles, et s’insurge en parallèle contre cette période de domination passée et les nombreux crimes qui y sont liés. D’autres estiment que le passé est le passé et qu’il n’est ni nécessaire, ni souhaitable de le remuer. « Des erreurs ont été commises, mais l’époque n’était-elle pas différente ? » diront-ils. Enfin, certain.e.s ne supportent pas la critique de l’action belge au Congo. Les adeptes de la « mission civilisatrice » et nostalgiques du « Congo de papa », même lorsqu’ils ne sont pas nombreux, sont encore présents et se font entendre. Par ailleurs, des anciens coloniaux publient toujours des textes qui glorifient le passé colonial, mettant en avant ce qu’ils présentent comme des « réussites », tout en niant ou en minimisant les aspects nettement moins reluisants.[1]

Dans les débats politiques, les émissions journalistiques ou tout simplement les discussions de « monsieur et madame tout-le-monde », les positions sont encore parfois tranchées, voire fondamentalement opposées. Les mêmes arguments et polémiques semblent resurgir inlassablement de leurs cendres, parfois en allant jusqu’à mettre en balance des réalités très différentes sans profondeur de champ. « N’oublions quand-même pas que la colonisation a permis la construction d’un réseau de transports performant », est par exemple un argument assez classique que l’on peut entendre au détour d’une conversation. Or, avoir recours à cette affirmation, sans expliquer les raisons qui motivent les colonisateurs à développer ce réseau, c’est attribuer à la colonisation un bienfait tout en omettant une partie fondamentale de l’histoire. La construction d’un réseau de transports, notamment le chemin de fer, s’effectue principalement à des fins économiques, et la plupart des villes sont d’ailleurs des sites de productions et ou des réserves de main-d’œuvre. Enfin, indépendamment des buts poursuivis, le « bien-fondé » de la construction d’un réseau ferroviaire performant ne peut être soutenu si, par ailleurs, la construction de ce dernier s’est effectuée en grande partie sous un régime de travail forcé qui a engendré des déplacements massifs de population et possède un bilan catastrophique en termes de vies humaines.

Fondamentaux d’hier

Si ces questions reviennent donc dans les débats, il n’en va pourtant pas de même au sein de la communauté historienne. Même si la situation au Congo évolue entre l’État Indépendant du Congo de Léopold II et la période postérieure à 1950, pour les historien.ne.s congolais, belges, ou plus largement africains, européens ou américains, il existe des fondamentaux à propos desquels il y a consensus, et ce depuis de nombreuses années déjà.[2] Ces lignes de forces coloniales, si elles connaissent des variations dans leur application, perdurent tout au long de la domination belge. Nous reviendrons ici sur les trois principales d’entre-elles : la violence, le racisme et l’accaparement des ressources économiques. Comme il en sera question dans ce numéro de Dynamiques. Histoire sociale en revue, ils représentent autant d’éléments structurellement établis dans la démarche coloniale de la Belgique au Congo. Travailler sur la mémoire coloniale, c’est d’abord comprendre ces éléments essentiels. Dans l’état actuel des recherches, il est possible d’apporter, au grès des nouvelles découvertes, des nuances à certains aspects de ce constat, mais pas de le nier. La colonisation belge au Congo est d’une brutalité extrême dans les premières années, notamment symbolisée par le « caoutchouc rouge ». Elle évolue par la suite vers un système de domination et de répression plus « larvé », mais dans lequel la violence sera toujours présente de manière systémique. Le racisme, lui aussi, est inscrit dans l’ADN de l’entreprise coloniale. Et jusqu’au tout dernier jour de la colonisation, un apartheid de fait hiérarchise l’ensemble de la société. Dans le système colonial, système d’inégalités de droit et de fait entre colonisateurs et colonisés basé sur la différenciation raciale, être Blanc ou être Noir définit et assigne les individus à leur place dans la société avant tout autre critère. Enfin, l’accaparement des ressources dirige l’action des colonisateurs. Dès les débuts de l’entreprise coloniale, les motivations de Léopold II sont régies par cette quête insatiable du profit. Penser que celle-ci disparaitra lors de la reprise de la gestion du Congo par la Belgique serait toutefois une erreur historique. Elle se poursuivra ensuite sous des formes progressivement moins prédatrices en vies humaines, notamment à partir de la fin de la Deuxième Guerre mondiale, mais avec toujours autant d’appétit capitaliste. Ce triple constat n’empêche pas d’affirmer dans le même temps que des relations entre colons et colonisé.e.s aient pu être respectueuses, cordiales, amicales ou même amoureuses ; que des personnes blanches travaillant au Congo aient pu réprouver la violence et ne l’aient jamais personnellement appliquée. Cela ne modifie toutefois pas le caractère systémique du racisme, de la violence et de l’accaparement des ressources, de l’entreprise coloniale.

Recherches et histoire coloniale

Poser ces préalables indispensables n’explique cependant pas comment le CARHOP en est venu à s’intéresser à l’histoire sociale et du travail en RD Congo. Un rapide regard dans le rétroviseur nous permet de remonter le fil de cette aventure. À la base de ce numéro, il y la publication en décembre 2020 par le CARHOP du livre de l’historien Pierre Tilly, Au travail ! Colonisateurs et colonisés au Congo belge : entre exploitations et résistances, dans lequel l’auteur explore les conditions de travail, les formes qu’il revêt ainsi que les résistances à l’oppression et l’exploitation coloniale. Il nous y rappelle combien la colonisation belge, loin de la mission civilisatrice qu’elle prétendait être, est avant tout une entreprise visant à l’accumulation primitive du capital, au profit de la métropole et de ses classes possédantes.[3]

Cette incursion dans le domaine de l’histoire coloniale sert de détonateur et donne envie au CARHOP de poursuivre cette dynamique de recherche.[4] L’idée d’organiser un colloque sur la question du travail en RD Congo s’impose progressivement comme la meilleure manière d’y parvenir. Pour l’aider dans cette tâche et enrichir son approche, le CARHOP propose à deux partenaires de le rejoindre dans cette aventure. Ce seront la Commission Justice et Paix (CJP) et la Haute École Louvain en Hainaut (HELHa). CJP est une association d’éducation permanente et une ONG qui effectue un travail de sensibilisation sur les questions de conflits, de démocratie et d’environnement. Son expertise et son réseau, particulièrement sur la question de l’extraction minière, thème incontournable lorsqu’on évoque la question du travail en RD Congo, ont été indispensables. L’historien Pierre Tilly étant directeur de département à la HELHa, c’est tout naturellement que cette dernière s’est jointe au projet, nous faisant bénéficier de la connaissance de Pierre sur la question du travail au Congo colonial. Ce partenariat aboutit le 05 mai 2021 à l’organisation d’un colloque international et pluridisciplinaire, sur le thème « Travail et conditions de travail en RD Congo hier et aujourd’hui ». International et pluridisciplinaire donc, car pour offrir un regard sur l’histoire comme clé de compréhension des enjeux du présent, tout en utilisant les questions actuelles pour revisiter le passé, il apparait indispensable de croiser les approches. Les intervenant.e.s congolais.e.s et belges, historien.ne.s, économistes, syndicalistes, témoins, spécialistes des  questions des ressources naturelles et du développement y interrogent  le sens du travail dans une société mondialisée, particulièrement dans sa relation nord-sud. Ils questionnent la permanence du travail forcé et les formes d’exploitation qui persistent, ainsi que les résistances qui en émanent. Le colloque se veut à la fois une approche historique d’enjeux contemporains, tout en offrant des regards actuels sur des questions qui traversent l’histoire de la RD Congo pendant et après la colonisation, telles que celles des droits des travailleurs et travailleuses ou l’exploitation des ressources. La publication des actes de ce colloque dans ce numéro de Dynamiques, améliorée de nouveaux éléments développés par les auteur.e.s et d’une contribution supplémentaire, représente la suite logique de cette aventure de recherche. Cette publication affine encore notre démarche d’éducation permanente, en ce sens qu’elle permet aux contributeurs et contributrices, enrichi.e.s des débats consécutifs à leur intervention le jour du colloque, d’apporter des précisions sur certains éléments qui avaient suscités des questionnements de la part du public.

Enfin, il nous faut mentionner ici un élément sans doute essentiel de ce processus de travail : la crise sanitaire et sociale mondiale liée à la Covid-19. Si la démarche relevait plutôt de la contrainte, l’organisation d’un colloque en ligne a permis un formidable moment de rencontre avec nos confrères Congolais.e.s et le public de la RD Congo. Organisé en Belgique, cet événement n’aurait pu, par définition, permettre la participation active d’interlocuteurs et interlocutrices distants de plus de 6 000 kilomètres. Si nous devions, en tant qu’association d’éducation permanente, trouver des aspects positifs à cette crise sociale et sanitaire, celui-ci en ferait surement partie et occuperait une place de choix.

Alors, qu’est-ce que l’histoire du Congo colonial nous apprend sur les réalités du travail d’hier et d’aujourd’hui ? Voici l’un des fils rouges que les auteur.e.s tissent au travers de leurs contributions respectives à l’occasion de ce numéro. Le chantier relatif au travail colonial et post-colonial reste largement ouvert pour les historien.ne.s et pour celles et ceux qui se penchent sur l’histoire et la mémoire coloniale. Le sujet est loin d’être épuisé, il est même d’une extraordinaire actualité, nous l’avons vu précédemment. Les questions et les constats soulevés dans ce numéro interrogent notamment le rapport au travail, les formes d’exploitations liées au système capitaliste, les moyens de l’action syndicale dans un pays sans état de droit, et les possibilités pour ces organisations de défenses des travailleurs et travailleuses à collaborer internationalement. En corolaire, pour le CARHOP, il s’agit de se réapproprier le passé, il s’agit de le revisiter et de le redessiner à l’aune d’enjeux contemporains.

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Travail et conditions de travail au Congo hier et aujourd’hui

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Pierre Tilly
Historien, HELHa et UCL Mons

Contrairement à d’autres continents où les recherches sont plus abouties, la question du travail au sens large dans le monde colonial africain occupe encore aujourd’hui une place marginale dans l’historiographie. Elle a retenu pourtant l’attention des sociologues et des anthropologues au moment même de la colonisation et elle a suscité des débats parfois controversés sur l’exploitation de la main-d’œuvre, le travail forcé ou sur la productivité supposée inférieure de l’Africain par exemple. Ces controverses et discussions ont par ailleurs connu un prolongement durant la période postcoloniale.[1] Rappelons à ce sujet qu’à partir des années 1990, un renouveau dans la lutte contre les discriminations a conduit à s’interroger de plus en plus sur les liens possibles entre des situations de domination passées et actuelles. Le champ reste toutefois globalement en friche dans le domaine de l’histoire et notamment sur le contexte spécifique et les caractéristiques et singularités du monde du travail au Congo belge. Une interrogation majeure doit pouvoir soutenir de plus en plus cette réflexion et constituer un changement probant par rapport à la période coloniale justement. Comment faire parler et donner à entendre la parole des « sans-voix » qui constituent la majorité des personnes concernées par cette question du travail colonial ?

Pour éclairer cette question, notre contribution s’articule essentiellement autour de deux parties qui se veulent complémentaires. L’une est de nature plus méthodologique et pragmatiste, dans le sens où elle aborde cette histoire du travail dans une perspective « empirique », celle de l’histoire « telle qu’elle se fait »[2], plutôt qu’« épistémologique », ce qui reviendrait à privilégier les approches plus théoriques et philosophiques de l’histoire. L’autre partie se propose d’apporter quelques éclairages en prenant l’histoire « à rebours », en établissant des liens entre des réalités du monde du travail anciennes et toujours actuelles autour de permanences, de basculements, de ruptures qui sont essentielles pour comprendre les évolutions sur le temps long. La connaissance du contexte ne suffit pas en elle-même à apporter des réponses aux questions posées, mais elle nous rappelle l’importance d’éviter les anachronismes consistant à calquer les concepts situés historiquement sur des processus et des situations relevant d’autres temps et d’autres lieux. Il faut éviter d’établir des causalités historiques qui expliqueraient seulement des discriminations actuelles par l’analyse de l’ancien ordre colonial et mettre de côté les généralisations abusives qui minimisent les singularités et les différences entre les espaces et réalités considérés. Le thème du travail, comme d’autres d’ailleurs, bouscule le découpage en aires culturelles en invitant à des comparaisons et des analyses croisées d’une aire à l’autre. En ce sens, la multiplication et la confrontation de travaux portant sur des territoires et des espaces temporels différents ne peuvent qu’être encouragées.

Le travail a une histoire et il est le fruit de l’action de la société et des individus à travers le temps. Son contenu n’est pas identique selon les aires culturelles et les époques comme le montre le cas du Congo belge, à la fois singulier et illustratif de tendances plus générales. Il nous invite à nous pencher sur une histoire plus vaste liée au monde méditerranéo-asiatique et musulman et à celui de l’océan Indien, en l’absence des Européens, prenant résolument en compte la période précoloniale pour comprendre que l’on ne part pas de rien. Renouveler les analyses en situation coloniale des classes laborieuses et leurs capacités d’agir.

Une histoire du Congo belge au travail n’est pas aisée à appréhender dans sa totalité. Le jeu d’échelles est particulièrement difficile à articuler, que ce soit du local au global ou inversement. Les colonies ne se résument pas à de simples extensions marginales d’une histoire nationale ou à un prolongement du pouvoir et de la culture de la métropole. Les traits spécifiques de l’histoire de l’Afrique, définis par des facteurs locaux comme le poids de l’économie paysanne et informelle à forte intensité de main-d’œuvre, doivent nécessairement être pris en compte en raison de leur impact majeur sur les entreprises coloniales, les structures économiques et sociales coloniales. Et la capacité d’agir de manière autonome dans le chef des autorités locales comme des colonisés constitue une clé de compréhension supplémentaire et indispensable du système colonial comme l’ont démontré des travaux majeurs depuis deux ou trois décennies.[3] On peut l’illustrer au travers du maintien des pouvoirs coutumiers et leur participation à la mobilisation de la main-d’œuvre. Ce système que l’on retrouve notamment au Congo belge génère des rapports de force et des luttes d’influence qui sont complexes et qui montrent que l’autorité coloniale est loin d’être absolue et inébranlable.

Les formes de résistances des travailleurs et/ou les représentations du travail occupent une place de plus en plus importante dans les travaux actuels et permettent de révéler certaines stratégies d’autonomie d’une catégorie de travailleurs locaux et de les mettre en perspective avec les contraintes économiques et politiques exercées par le pouvoir colonial.[4] À l’alternative simpliste collaboration/résistance, des travaux récents ont substitué des analyses centrées sur la capacité d’initiative et d’action des dominés (agency en anglais), proposant ainsi une appréhension beaucoup plus fine des stratégies individuelles et collectives d’accommodement et de distanciation avec une domination brutale, mais matériellement et culturellement incapable de tout contrôler. Les Colonial Studies invitent donc à une recomposition de l’histoire coloniale en insistant sur la complexité de cette histoire partagée qui doit être écrite de plusieurs points de vue et à plusieurs voix.[5] À ce premier défi s’ajoute celui que constitue un objet historique presque expérimental à savoir l’étude des sociétés qui ont existé pendant quelques décennies et qui se sont ensuite défaites totalement ou partiellement.

Un élément essentiel est, en tout cas, à souligner si l’on veut s’inscrire dans une histoire du monde du travail digne de ce nom. Ce n’est pas seulement l’histoire des politiques, des décisions de l’administration coloniale, le rôle et l’influence des élites qu’il faut appréhender, mais aussi la vie de la population au travail, les réalités de terrain qui l’accompagnent et sa capacité d’affecter le cours de l’histoire.[6]

Cette démarche pose inévitablement la question des sources. Celles de l’histoire africaine d’avant la colonisation sont nombreuses et diverses, la relativité des données documentaires disponibles permettant une prise en compte systématique du point de vue des colonisés représente certes une réelle difficulté pour la période de la colonisation.[7] Remises en cause par les études postcoloniales au travers de perspectives « afrocentrées » qui déconstruisent « l’héritage biaisé de cette “bibliothèque coloniale”, où des concepts apparemment banals véhiculent inconsciemment des clichés séculaires » [8], ces sources n’interdisent pas pour autant de privilégier une histoire, ancrée dans les réalités de terrain, qui aborde, au côté de la doctrine et des normes, la philosophie de l’humain, les modes de gouvernement entre l’administration et les populations locales, et les pratiques de gestion liées au travail dans leur dimension quotidienne et presque banale.[9]

La question de la méthode est tout aussi fondamentale que celle des sources. Portée par de nouveaux courants de recherche qui prennent en compte un cadre global et la dimension normative, une approche postcoloniale accorde une place centrale aux modes de vie, de travail et de consommation loin de la société occidentale qui repose essentiellement sur l’idée du salariat comme pierre angulaire de l’organisation du travail et des relations qui y sont associées. Tout en prenant en compte un cadre général et normatif, un travail empirique sur les sociétés et les situations coloniales, sur le fonctionnement de cet écosystème dans leurs particularités apparaît essentiel. Il passe par une analyse pointue des formes de domination du colonialisme et des mesures visant à réformer ce système dans la réalité concrète. Les oppositions classiques entre travail libre et non libre, travail rémunéré et non rémunéré, formel et informel sont désormais clairement remises en cause et doivent être appréhendées de manière dynamique tant au niveau de l’exploitation des sources existantes que dans la problématisation et la phase d’analyse et d’interprétation des données historiques disponibles.

Les réalités du travail colonial à rebours

L’analyse historique par nature complexe et multiforme du travail en Afrique au sud du Sahara invite à prendre d’emblée plusieurs précautions. La première a trait au concept de travail dans cet espace qui, derrière une apparente singularité et uniformité, cache une multitude de réalités et de pratiques. Si l’on adopte un point de vue occidental, l’accent sera mis en général sur plusieurs dimensions distinctes du travail comme le fait de produire les biens nécessaires à la société. Et puis, il représente le moyen principal pour l’individu de subvenir à ses besoins vitaux grâce au salaire fourni. En Europe à tout le moins, le travail est devenu progressivement un principe dirigeant la vie de chacun.e avec l’industrialisation qui commence au 18e siècle. Les relations sociales sont progressivement réduites à la dimension laborieuse. Le travail en tant que concept ou notion juridique n’est entré dans les discours et les pratiques que depuis le milieu du 19e siècle.

En milieu colonial, la pratique précède et s’impose souvent face au droit et aux principes, ce qui s’explique notamment par l’hétérogénéité des situations, mais aussi par la volonté des acteurs de terrain. La manière de penser et de comprendre le travail en situation coloniale est d’une tout autre exigence vu la difficulté de l’appréhender dans le contexte de pays non industrialisés. Il faut donc se munir de l’outillage méthodologique adéquat en s’appuyant sur d’autres disciplines que l’histoire. Le monde du travail colonial exige en fait une approche nuancée loin de l’idée préconçue d’une prolétarisation progressive et linéaire de la main-d’œuvre de la colonie, conduisant à un mouvement et un combat social identiques à ce qui s’est passé en Europe. Plusieurs spécificités par rapport aux pays industrialisés ressortent, de manière évidente, comme l’absence d’un marché du travail du fait de la faible incitation salariale, le fait que le régime du travail est largement dominé par la question sociale ou encore la liberté du travail qui est globalement absente dans les faits même si elle est affirmée sur le plan des discours.

Ministère belge des Affaires étrangères (MAE), Archives Africaines (AA), Photothèque, dos. 145, Construction du chemin de fer, Lac Léopold, 1914.

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Travail hier et aujourd’hui à Lubumbashi. Perspectives générales

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Donatien Dibwe dia Mwembu
Professeur d’histoire, Université de Lubumbashi

Introduction

En 2001, nous avons organisé une exposition autour du thème « Travail hier et aujourd’hui ». La question fondamentale qui a milité en faveur de ce thème était celle de savoir ce qu’était devenu le travail dans la mémoire des travailleurs et travailleuses après une longue période de crise politique, économique et sociale qu’a connue la République démocratique du Congo (RD Congo). Cette crise a été marquée par la politique improductive de la zaïrianisation en novembre 1973, le processus de démocratisation amorcé en avril 1990 avec son cortège de violences (les incidents sanglants sur le campus universitaire de Lubumbashi, le pillage systématique du tissu économique urbain, le conflit interethnique katangais-kasaïen, etc.). À l’époque, comme maintenant, le « hier » signifie non seulement le passé lointain, la période précoloniale et coloniale, mais aussi le passé récent dans la période postcoloniale.

Notre communication s’intéresse à la représentation du travail dans la mémoire des ouvriers de la ville de Lubumbashi, principalement ceux de l’Union minière du Haut-Katanga (UMHK), devenue Générale des carrières et des mines (Gécamines) en 1967. Elle prend pour point de départ le dialogue entre deux représentants de générations et de mondes de travail différents, à savoir un père, ancien retraité de l’UMHK, et son fils, ingénieur et travailleur actif au sein de la même entreprise, actuellement Gécamines. Le vieux travailleur retraité de l’UMHK ne comprend pas comment un salarié, ingénieur de surcroît, ne soit pas capable de nourrir convenablement sa famille et de se loger. Car en fait, l’ingénieur en question continue à loger dans la maison paternelle avec ses trois enfants. Le vieux travailleur raconte comment, à son époque, la sécurité sociale était assurée à tout travailleur, quelle que fût sa catégorie professionnelle. La situation présente que vit son fils est dramatique. Il en découle que le travail d’aujourd’hui tue plus qu’il ne fait vivre le salarié.

La question principale autour de laquelle se focalise cette communication est celle de savoir ce qu’a été le travail et comment il a évolué au cours des trois périodes classiques de l’histoire de la RD Congo, à savoir, la période précoloniale, la période coloniale et la période postcoloniale.

La période précoloniale

Le travail apparaît à toute la communauté humaine comme une occasion pour l’émancipation de l’être humain, une libération dans la mesure où l’être humain se soustrait de la tutelle d’autrui et est désormais maître de son destin, vole de ses propres ailes et affirme ses responsabilités et sa maturité dans la satisfaction de ses propres besoins. Les enquêtes menées auprès des anciens travailleurs des grandes entreprises locales montrent qu’avant leur recrutement à destination du Haut-Katanga industriel, les Congolais.e.s s’adonnent principalement aux activités agropastorales. Néanmoins, certaines activités industrielles peuvent exister également, nous le détaillerons par la suite.

De manière générale, la terre est une propriété collective, clanique. Les Congolais.e.s ignorent habituellement le travail salarié et le travail profit. Le travail pratiqué est le plus souvent un travail utilitaire au profit de la communauté familiale et dont l’objet est la production des biens de consommation, la mise en œuvre des matériaux nécessités par l’habitat, les objets ménagers ou la culture. En d’autres termes, on ne travaille pas pour l’amélioration du rendement, encore moins pour une rémunération quelconque. Ici, chaque membre participe au devenir du groupe, à son bien-être, à sa survie.

La situation est semblable en ce qui concerne les populations autochtones du site de Lubumbashi, les Batemba et les Bena-Kasaka du chef Kaponda, qui travaillent aussi en vue d’assurer leur vécu quotidien. Elles disposent des moyens techniques adéquats pour exécuter leurs activités agricoles et industrielles. Les travaux agricoles (la cueillette, la pêche, la chasse, l’élevage et l’agriculture) ont lieu pendant la saison des pluies, d’octobre à avril, tandis que les travaux industriels (la récolte de la malachite et du bois, la fonte du cuivre et enfin la fabrication des croisettes[1]) par les « mangeurs » de cuivre sont effectués pendant la saison sèche, de mai à septembre.[2] À la différence des travaux agropastoraux, l’exploitation minière artisanale a un objet de profit puisque les produits fabriqués, à savoir les fils de cuivre, les houes, les balles de fusil, les bracelets et les célèbres croisettes sont aussi vendus localement et aux populations étrangères.[3] Les populations autochtones exploitent ainsi plusieurs mines à ciel ouvert (énormes trous de marmite) sur les sites de Kalukuluku, Rwashi, etc., et ailleurs dans le reste du Sud-Est de l’espace qui sera dénommé province du Katanga à partir de 1910.[4] Le développement à la fois agricole et industriel a un impact positif sur la création, l’organisation et le développement du royaume de Garenganze sous le règne du roi M’Siri.[5] Bunkeya, la capitale de ce royaume, est devenue un centre commercial important à cause des activités économiques qui s’y déroulent. L’avènement de la colonisation met un terme à l’existence du royaume de M’Siri, après l’assassinat de ce dernier en 1891. Ensuite, la création du Comité spécial du Katanga en 1900 dépossède les autochtones de leur droit d’exploiter et de jouir de leurs ressources du sous-sol. À partir de ce moment, interdites désormais de « manger le cuivre », les populations autochtones se contentent uniquement des activités agropastorales.

La période coloniale (1885-1960)

L’année 1910 marque un tournant décisif dans l’histoire de la RD Congo. Le Congo belge passe alors de l’économie de la cueillette (ivoire, caoutchouc) à celle de l’exploitation minière industrielle. L’émergence du monde industriel moderne provoque une grande mobilité des populations, avec comme conséquence de profonds bouleversements des structures démographiques. Les migrations, d’abord forcées et ensuite volontaires, renforcent le déséquilibre démographique entre les deux nouveaux mondes différents, mais complémentaires : le milieu rural agricole dans lequel prédomine le travail dit traditionnel et, le milieu urbain industriel, bastion du travail dit moderne.

    • Le monde rural

Le monde rural doit jouer, au début de l’industrialisation, le rôle à la fois de reproduction de la force de travail et de grenier pour le développement économique de la ville, puisqu’il faut nourrir les travailleurs engagés dans des entreprises industrielles. Les paysans sont également astreints à des travaux forcés, communément appelés travaux d’ordre éducatif, dont fait partie notamment la culture de coton. Ils sont indépendants mais à la solde des sociétés cotonnières dans le cadre des cultures obligatoires. En dehors des cultures obligatoires, ces paysans s’occupent aussi des cultures dites facultatives (manioc, maïs, arachides, haricots, etc.) dont les produits sont destinés aux centres de consommation dans les espaces industriels. Le travail dans le milieu rural n’est plus tourné uniquement vers la consommation de la communauté rurale, mais aussi vers la vente aux seules sociétés cotonnières (pour le coton) et aux sociétés minières et industrielles implantées dans les centres urbains.

Le monde rural doit alors faire face à deux politiques coloniales diamétralement opposées. D’une part, une production vivrière abondante est nécessaire pour nourrir la main-d’œuvre africaine urbaine de plus en plus nombreuse. D’autre part, on assiste à la mise sur pied d’une politique de sous-peuplement et de sous-développement des milieux ruraux au profit du milieu industriel qui a besoin d’une main-d’œuvre de plus en plus nombreuse pour son développement. Ainsi dans les villages, les gens sont-ils désormais obligés de payer leur impôt de capitation en argent et non plus en nature. Pour ce faire, ils doivent soit vendre leurs produits agricoles soit se faire engager dans des entreprises minières, industrielles et commerciales. En 1927, par exemple, les autorités de l’UMHK ont refusé d’acheter les produits agricoles des Congolais.e.s, tentant par cette mesure de forcer les engagements dans les mines.[6]

Le milieu rural va alors connaître un exode massif, fruit de la mise en place des stratégies de répulsion, notamment les travaux obligatoires et l’institution de l’impôt en argent, afin de décourager les villageois et les contraindre à quitter leur village. Beaucoup d’études ont été consacrées, entre autres, à ce problème.[7]

On assiste par ailleurs, au début des années 1930, à un conflit « mines-coton » opposant l’UMHK aux sociétés cotonnières qui entravent l’émigration des travailleurs mariés vers les centres urbains.[8]

    • Le monde industriel moderne

Dans le Haut-Katanga industriel, Élisabethville (aujourd’hui Lubumbashi) va naître parce que l’UMHK décide d’y implanter sa première usine pour le traitement du cuivre près de la rivière Lubumbashi. La présence d’un cours d’eau à fort débit pour ravitailler ses usines et le passage sur ce même site du chemin de fer en provenance du Cap sont des facteurs déterminants qui militent en faveur de ce choix.

L’implantation de l’UMHK provoque la création et le développement de petites et moyennes entreprises, filiales industrielles, commerciales et agricoles. Leur présence suscite des recrutements massifs (obligatoires d’abord et volontaires plus tard) de main-d’œuvre congolaise et africaine (d’autres pays du continent) et leur concentration dans des foyers industriels.

Le début de l’industrialisation s’accompagne de mauvaises conditions de travail et de vie des populations ouvrières. Le logement défectueux et grégaire, le travail exclusivement manuel avec des outils de production rudimentaires, l’alimentation déficiente, l’absence d’un équipement approprié et l’absence de sécurité sur le lieu de travail, etc., engendrent des taux de morbidité et de mortalité très élevés, à telle enseigne que le Haut-Katanga industriel est considéré comme le pays de la mort. Le travail lui-même apparaît aux yeux des travailleurs africains comme une forme déguisée d’esclavage. D’où l’expression « kazi ni butumwa » (le travail c’est l’esclavage).

Le travail est rendu d’autant plus dur que le séjour de l’Africain dans le centre industriel ne doit pas dépasser une année. Ainsi le travailleur africain doit-il être pressé et rejeté comme un citron. C’est donc une épave qui rentre dans son village où l’attendent les travaux champêtres. Dans ces conditions, la désertion s’avère être une forme de résistance passive de la part des travailleurs autochtones.

À partir de la fin des années 1920, l’UMHK change sa politique de gestion de la main-d’œuvre africaine. Poussée par des nécessités économiques, elle met un terme au système de travail migrant de courte durée, imité de l’Afrique du Sud, et adopte une politique de stabilisation. Cette politique sociale ne peut pas réussir sans la « complicité » involontaire des femmes africaines. Leur présence et celle des enfants sont par conséquent tolérées dans les centres industriels. C’est le phénomène connu sous le terme de la (re)constitution des ménages. Bien qu’exclues du circuit économique moderne, les femmes sont considérées par les grandes entreprises coloniales comme le socle de leur développement. Il faut rendre attrayants les camps des travailleurs en améliorant le logement et en l’adaptant à la taille des familles des travailleurs, en améliorant la quantité et la qualité de l’alimentation, en améliorant les infrastructures médicales, en créant des écoles pour les enfants et des foyers sociaux pour les femmes des travailleurs. Une fois dans les camps de travailleurs, les femmes changent de statut social. Elles ne sont plus des femmes paysannes, mais bien des femmes ménagères. Elles se sentent dépouillées des charges rurales : l’eau de robinet remplace la rivière ; la ration alimentaire remplace les travaux de champs ; la distribution du bois de chauffage et de cuisson au camp remplace la recherche du bois en forêt. Les femmes ménagères sont considérées par leurs époux comme des « bibi sultani » (femmes-reines)[9] ou des femmes oisives. Au fur et à mesure que les conditions de vie et de travail s’améliorent, la vie dans les centres industriels s’améliore aussi et devient attrayante, les taux de morbidité et de mortalité baissent. Les camps industriels, jadis dévoreurs des personnes, connaissent des taux de natalité élevés et donc un accroissement naturel de plus en plus positif.

La rémunération des travailleurs comprend deux rubriques : le salaire en nature, le plus important (logement, ration alimentaire, enseignement, soins médicaux, travaux d’assainissement de l’environnement), et le salaire en espèces, considéré comme l’argent de poche, un salaire de misère.

« En 1949, note Michel Merlier, l’Union minière évalue le coût moyen d’une journée d’ouvrier à 76,84 francs dont 24,98 francs seulement en espèces. Le reste se décompose comme suit : 31,41 francs pour les avantages en nature (ration et logement), 9,82 francs pour les charges imposées par l’État (école, soins), 2,98 francs pour divers avantages indirects et 7,65 francs pour l’administration et l’entretien des camps ».[10]

Tableau « La cheminée de la Gécamines fume ! » de G.K. Louis, Lubumbashi, 2001 (Collection Bogumil Jewsiewicki).[11]

Le salaire en espèces offert au travailleur est donc de loin inférieur au salaire en nature. La grève des travailleurs africains de décembre 1941 est un signe de leur mécontentement par rapport au salaire de misère qu’ils perçoivent à la fin du mois.

La création des syndicats après la Seconde Guerre mondiale, en 1946, va contribuer tant bien que mal à l’amélioration des conditions de vie et de travail. Les syndicats, porte-parole et défenseurs des intérêts des travailleurs, s’érigent alors en des espaces appropriés de négociations et de réduction de l’arbitraire des employeurs. Au cours des années 1950, le travail semble assurer une certaine aisance auprès du travailleur. Aussi l’expression « kazi ni butumwa » est désormais remplacée par « kazi ndjo baba, ndio mama » (le travail, c’est mon père, c’est ma mère) ou encore « kazi ndjo buzima bwa muntu » (le travail, c’est ça la vie d’une personne).

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Résistances des Bashi au travail forcé dans le Kivu sous le régime colonial. Stratégies d’acteurs.

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Asclépiade Mufungizi Mutagoyora
Enseignant-chercheur, Université catholique de Bukavu
Faculté des sciences économiques et de gestion

Lorsque la colonisation apporte au Congo l’école et la « discipline du travail ou le travail éducatif »[1], les villages n’y trouvent aucun intérêt socio-économique. Les populations locales assurent encore leurs moyens de subsistance de manière indépendante et le chômage est un fait qu’elles ne connaissent absolument pas.[2] Mais la contrainte exercée par l’administration coloniale et la spoliation des terres ancestrales par le colonat agricole, dans le Kivu particulièrement, ne les laisseront pas longtemps à l’abri de la faim et du chômage.

Ironie de l’histoire, maintenant que les vieilles concessions coloniales sont quasiment abandonnées à l’inexploitation, la perception de nombre de paysan.ne.s, presque sans terre et privés du travail dans les plantations, a changé. Ils regrettent ce temps de travail « forcé », qui, dans sa forme améliorée, ne procurait pourtant qu’un revenu d’appoint aux familles demeurées actives dans l’agriculture familiale.[3] Dans un texte consacré aux difficultés économiques, sociales et politiques du Bushi[4], l’agronome Hugues Dupriez, parle « d’asphyxie » pour dépeindre la situation de privation et de manque de marges de manœuvre que connaissent des paysan.ne.s dépossédés de leurs terres et dominé.e.s par un pouvoir traditionnel assez fort. Ils et elles sont alors dans l’incapacité de créer et d’obtenir, dans le Bushi, des conditions de vie décentes. Aujourd’hui, on peut se questionner sur les possibilités de travail dont cette région peut encore rêver. Pour ce faire, cet article commence par interroger le contexte dans lequel le colonat agricole s’impose au Kivu après la Première Guerre mondiale. Il examine ensuite les stratégies utilisées par l’administration coloniale et les colons pour astreindre les populations du Bushi au travail forcé et la manière dont les paysan.ne.s, ainsi que l’autorité traditionnelle, se comportent face à la domination européenne. L’histoire retient que c’est l’impôt qui s’imposera comme stratégie gagnante sur les populations indigènes au bout du compte. Quelques pistes d’actions en faveur du travail décent dans cette contrée sont finalement tracées à grands traits, en complément à nos conclusions.

Le contexte de la résistance : l’accaparement des terres par les colons

    • Bref aperçu du Bushi et du Kivu

L’entité géographique du Bushi (carte 1) abordée dans cet article dépasse celle du Bushi réduite dans une acception uniquement politique aux seules chefferies ou collectivités locales de Kabare et de Ngweshe. Elle intègre cinq autres royautés (Kaziba, Luhwinja, Burhinyi, Ninja et Kalonge) qui, par la culture (langues, mœurs, croyances religieuses, institutions économiques et socio-politiques communes), constituent depuis des siècles les fondements de l’unité des Bashi, peuple habitant le Bushi.[5]

Carte 1 : La région du Bushi dans le Sud-Kivu à l’Est de la RD Congo. Source : carte élaborée à l’aide du logiciel ArCGIS Desktop version 10.2.1 à partir de la base de données MONUC ES et de l’Atlas de l’organisation administrative de la RDC. [6]

Cette entité fait partie de l’actuelle province du Sud-Kivu, issue de la division de l’ancienne province du Kivu en trois provinces : le Sud-Kivu, le Nord-Kivu et le Maniema. Même si cette recherche se focalise sur le Bushi, les faits relatés trouvent des échos ailleurs en République démocratique du Congo[7], dans les territoires de Rutshuru et de Lubero[8] (carte 2) par exemple.

Carte 2 : La province du Nord-Kivu et ses territoires administratifs de Lubero et Rutshuru (Est de la RD Congo). Source : carte élaborée à l’aide du logiciel ArCGIS Desktop version 10.2.1 à partir de la base de données MONUC ES et de l’Atlas de l’organisation administrative de la RDC. [9]

  • De l’accaparement des terres indigènes 

Avant la Première Guerre mondiale, le Kivu est une terre quasi inconnue des colons. Il est ensuite découvert et convoité pour ses potentialités économiques et surtout agricoles.[10] À partir de 1925, les territoires de Kabare (Walungu inclus), Rutshuru et Lubero sont transformés en concessions des colons.[11] « La puissance colonisatrice du fait de l’occupation basée sur le droit du plus fort mystifiée ensuite par des raisons philosophiques d’une mission civilisatrice (…) s’octroie (alors au Bushi…) la plénitude de la souveraineté ».[12]

Mais cela ne s’effectue pas sans coup férir. La résistance s’avère de longue haleine au Bushi. Un jeu de stratégies se tisse alors au fil du temps entre acteurs en présence : administration coloniale, colons, bami[13], notables indigènes, paysan.ne.s.

Les stratégies d’acteurs

    • Spoliations 

Entre 1910 et 1914, la colonie jette son dévolu, à l’Est du pays, sur le Haut-Katanga et la région minière d’or de Kilomoto. L’État colonial y favorise l’installation de colons agricoles par la création du Comité spécial pour le Katanga (CSK), une organisation parastatale fondée dès 1900 par l’État indépendant du Congo et la Compagnie du Katanga. Ces derniers lui confient leurs biens communs, à charge pour le Comité de les gérer et de les exploiter. L’objectif qu’ils lui fixent est d’assurer et de diriger l’exploitation de tous les terrains appartenant au domaine de l’État et à la Compagnie du Katanga. Le CSK joue un rôle prédominant dans la prospection et l’exploitation des terrains miniers dans la région. Après la Première Guerre mondiale, le CSK multiplie ses services et, à côté de l’exploration minière, il développe notamment un service forestier, un service agricole, un service vétérinaire ainsi qu’une ferme expérimentale.[14]

Par contre, le district du Kivu est ignoré à l’époque, car peu connu. Ce sont les militaires européens qui parcourent cette région lors de la Première Guerre mondiale. À leur retour dans la métropole, ils en donnent des échos qui attirent l’attention du public et de l’autorité coloniale sur les potentialités économiques et surtout agricoles du Kivu.[15]

À partir de 1925, et de manière intense entre 1926 et 1928, la région se transforme en concessions des colons. Il en est de même pour Rutshuru et Lubero. À l’instar du CSK, est créé en 1928 le Comité national du Kivu (CNKi), à qui l’administration coloniale confie la gestion des terres domaniales du Kivu. L’État colonial, La compagnie des Grands Lacs et des groupes d’hommes d’affaires, agréés par le gouvernement colonial, s’associent pour une mise en valeur de grande envergure du territoire. Une grande société dont le capital s’élève à 150 millions de francs belges est alors constituée[16], en vue de construire des routes et des chemins de fer assurant la liaison avec les réseaux du Congo et avec les lignes des Grands Lacs, de développer les cultures industrielles et, si nécessaire, de provoquer l’immigration indigène afin de trouver de la main-d’œuvre.

L’historien Edouard Mendiaux stigmatise la manière dont cette institution procède alors pour céder ou concéder les terres aux colons.[17] À sa suite, l’historien Nzigire Bulakali examine 70 procès-verbaux de « vacances de terre », établis à l’époque, et constate que l’ensemble des terres cédées ou concédées appartiennent aux natifs et sont soit sous culture, soit habitées, soit en jachère au moment de leur cession aux colons.[18] L’examen de ces procès-verbaux révèle non seulement que la plus grande partie de ces terres est accordée aux sociétés, aux particuliers (colons) et aux missions religieuses, mais également qu’en échange de l’accaparement de milliers d’hectares de terres villageoises, les Européens payent des contreparties de pacotille (sel, perles, vélos et tissus).

Les statistiques ci-dessous (tableau 1) renseignent sur la situation de ces concessions en 1931 : sur 18 871 hectares spoliés dans le Kivu, 95 % sont situés dans la région du Bushi.

Tableau 1 : Le Kivu transformé en concessions européennes, particulièrement la partie du Bushi (1931) Source : tableau élaboré à partir de MUGANGU M. S., La gestion…, p. 237-238.

Au cours des vingt années suivantes, le phénomène se poursuit. Sur les 307 concessions qui appartiennent aux colons en 1953, dénombrées sur l’ensemble du Kivu, plus de la moitié sont situées dans les collectivités locales de Kabare et Ngweshe (territoire du Bushi). On y compte un accroissement de 61 %, en passant de 112 concessions à 180.

Tableau 2 : Répartition des concessions dans le Kivu en 1953. Source : tableau élaboré à partir de MUGANGU M. S., La gestion…, p. 237-238

C’est donc sur ces concessions que le travail forcé s’établit. Comment s’instaure-t-il et de quelle manière les paysans congolais l’accueillent-t-ils ?

    • Guerre, contrainte, résistance, administration indirecte et allégeance 

Entre 1900 et 1919, le Mwami (pour rappel, le roi) Rutaganda Kabare mène une résistance armée contre l’administration coloniale.[19] De 1921 à 1931, cette dernière fait la paix avec les Bashi en reconnaissant le pouvoir du Mwami, Alexandre Kabare, successeur de Rutaganda. L’emprise d’Alexandre Kabare sur ses sujets étant importante, l’administration coloniale décide de s’en débarrasser en 1931. Des allégations invraisemblables sont formulées à son encontre (manque d’autorité, rupture de contact avec son peuple, désintérêt pour ses devoirs). L’autorité coloniale rapporte la « démission volontaire de Kabare sous prétexte que sa tribu le hait, le déteste et qu’il craint pour sa vie (…), que le travail de chef est au-dessus de ses forces et le répugne ».[20] C’est alors que le Mwami « s’exile » à Kinshasa où il vivra pendant des années comme chauffeur.[21]

Ces faits témoignent de la résistance à l’occupation européenne et au travail forcé par ricochet, car la colonisation et le colonat agricole ont des visées économiques.[22] Cette résistance provient foncièrement, écrit Munzihirwa, de l’usurpation d’un droit sur la terre que le Mwami ne peut concéder à des intrus, symbolisés ici par l’administration territoriale coloniale. [23]

Continuer la lecture de « Résistances des Bashi au travail forcé dans le Kivu sous le régime colonial. Stratégies d’acteurs. »

Mémoire orale de la question du travail au Congo belge. Les salariés congolais, de 1940 à 1960, entre les instruments de l’assimilation et la mise à distance coloniale : une nouvelle classe sociale

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François Ryckmans
Journaliste,  a suivi l’Afrique Centrale pour la RTBF de 1991 à 2010

L’essor des villes coloniales, avec un apartheid de fait entre la ville blanche et la cité noire, et l’existence d’une importante population de salariés – avec 40 % des hommes à la fin des années 1950, il s’agit du plus haut pourcentage de l’Afrique subsaharienne –, sont deux caractéristiques essentielles de la colonisation belge.

Ceci éclaire de façon essentielle la question du travail au Congo belge, avec la naissance d’une nouvelle classe sociale qui dispose des instruments de l’assimilation et qui s’approche du mode de vie européen, mais qui est dans le même temps mise à distance, et même souvent humiliée, par le monde colonial. Cette évolution fondamentale explique en grande partie la décolonisation rapide et violente de 1960.

Introduction

Pour cet exposé, nous nous sommes basés sur la série de reportages radio réalisés pour la RTBF en 2000, et à partir desquels nous avons publié un livre, réédité et augmenté en 2020.[1]

Les récits des Blancs sur la période coloniale étaient nombreux, mais nous avions peu de témoignages de Congolais : leur point de vue était méconnu.[2] L’idée était donc d’interviewer des Congolais adultes en 1960, pour qu’ils racontent leur Congo belge comme ils l’ont vécu.

Plus de trente longs récits de vie, du maçon au futur ministre. C’est une mémoire intacte et fiable. Avec valeur d’histoire. Et en creux, se révèle ainsi un formidable dévoilement du système colonial…

Un récit choc : l’espace colonial, la ville blanche et la cité noire séparées

L’espace colonial est fondé sur l’ordre colonial. C’est un espace structuré par l’économie et donc par sa vitrine visible, le travail. C’est le moment fort de la description de la ville coloniale par les Congolais : la ville blanche et la cité noire, deux communautés séparées, et le couvre-feu à 21 heures, un couvre-feu absolu, avec interdiction d’allumer la lumière et de circuler, même dans la « parcelle ».

Mathieu Kuka décrit la ville blanche et la cité noire. À l’époque, il est « clerk », le terme qui désigne un employé administratif.

Nous sommes dans ce cas à Léopoldville, aujourd’hui Kinshasa, mais il en va de même dans toutes les villes et dans les zones économiques, comme les grandes plantations ou dans les petits centres où vivent des Européens.

 

Interview de Mathieu Kuka

« À 18 heures ! Quand il est 18 heures, aucun Blanc ne peut rentrer à la cité, et aucun Noir ne peut aussi monter en ville. À 18 heures. Et on fouillait les gens… À 18 heures, vous n’êtes plus autorisé de rentrer en ville. Mais alors les boys (les domestiques), qui travaillaient pour les Blancs, ils avaient l’accès mais moyennant une carte. Là, vous présentez la carte, et vous, vous passez.

À la barrière ? À la barrière ici, à Itaga, sur Kasa-Vubu (deux avenues – deux lieux-dits à l’entrée de la cité noire).

Ils devaient présenter une autorisation spéciale ? Une autorisation spéciale pour les boys, parce que ceux-là travaillaient à n’importe quel moment. Ils pouvaient même passer la nuit en ville. Mais pas sortir pour aller à l’extérieur, rester dans la parcelle. Bon, les gros camions étaient interdits de circuler en ville.

C’est la ville des Blancs ? C’est la ville des Blancs. Et pas de bruit ! Parlez doucement, ne criez pas ! Et surtout à Kalina (le quartier des Blancs) : là-bas, vraiment, n’essayez pas à 18 heures d’aller perdre ton temps, « Oh, je m’en vais » … Non, vous serez arrêté. Même si vous n’avez rien fait, on va vous arrêter : « Qu’est-ce que vous êtes allé faire là-bas ? » …

Alors, vous dites qu’il y a une barrière, vraiment ? Il y avait une barrière. Et la boisson comme le vin rouge était interdit, c’était interdiction formelle, le vin rouge.

Alors, dans la cité, on boit de la bière ? On buvait rien que (sic) de la bière et la boisson alcoolique était catégoriquement supprimée. Si on vous attrape avec ça, vous êtes arrêté.

On est arrêté, et on va en prison ou on paie une amende ? En prison d’abord. Et à ce moment-là aussi, si vous arrivez en retard au boulot, une fois : attention !, deuxième fois : avertissement !, troisième fois : en prison !

Et avant 20 heures, il fallait regagner son domicile. C’était le couvre-feu ! La cité, elle s’appelait “ belge ” ! Oui, oui, on l’appelait “ belge ” parce que ce sont les Belges, c’est vous qui nous avez colonisés ».

Les ouvriers et employés congolais partent au travail sur l’avenue Prince Baudouin, qui traverse la cité noire, Léopoldville, s.d. Tervuren,© MRAC, Inforcongo, C. Lamote.

Plan de Léopoldville en 1960, avec en gris, la ville européenne, les commerces et le centre administratif ; en gris clair, les cités indigènes ; le no man’s land pour les séparer, avec le zoo, le grand marché, le camp de la police, etc. ; et en gris foncé, les zones industrielles. RYCKMANS F., Mémoires noires. Les Congolais racontent le Congo Belge, Bruxelles, Racine-RTBF, 2020, p. 38.

Les cités noires sont conçues et développées par le pouvoir colonial pour répondre à des préoccupations sanitaires et de sécurité, mais surtout pour créer une séparation voulue : un apartheid de fait, le « colour bar »[3], comme au sud des États-Unis et dans les colonies britanniques à la même époque. Officiellement, il faut fixer les travailleurs et les travailleuses pour éviter l’exode rural, mais il s’agit aussi de préserver le Noir des mauvaises influences de la modernité et conserver le plus possible pour eux le mode de vie du village.

Une importante population urbaine, déracinée, qui s’approche du mode de vie européen

C’est évidemment une illusion, le Congolais de la ville a une maison, il cherche à avoir un vélo, une radio, il porte des vêtements à l’européenne et il achète une machine à coudre à sa femme. Il reçoit un salaire : « Nous avions notre petite vie, payés tout juste pour ne pas crever de faim »[4], mais « Je pouvais tout acheter à crédit ». Il devient un consommateur de biens. Illusion donc, comme l’écrit le poète Sylvain Bemba : « Le Congolais de la ville dort peut-être sur la même natte qu’au village, mais il y fait bien d’autres rêves ».

 

Plaisirs de la ville, en début de soirée dans la cité noire, Léopoldville, s.d., Tervuren, © MRAC, Inforcongo, photographie J. Costa.

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L’action syndicale en République Démocratique du Congo. Témoignage de terrain

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Exposé et validation de l’analyse : Fidèle Kiyangi
Président de l’Intersyndicale nationale de l’administration publique de la RD Congo
Rédaction : Julien Tondeur (historien, CARHOP asbl)

Toute personne attentive à l’action syndicale en République Démocratique du Congo (RD Congo) sait qu’en effectuer un exposé n’est pas chose aisée. En effet, le flux non quantifiable des données et des informations provenant du terrain autour de l’action syndicale repose principalement sur deux facteurs inhérents à cette activité : le caractère dynamique de la vie syndicale ainsi que les enjeux qui l’entourent d’une part, et les comportements des acteurs et actrices, d’autre part. Employeurs et employeuses, travailleurs et travailleuses, délégué.e.s et permanent.e.s syndicaux ainsi que l’ensemble des interlocuteurs possèdent des intérêts potentiellement divergents sur différents éléments concernant la vie syndicale.

Cette contribution se présente en trois parties distinctes. Dans un premier temps, nous abordons le cadre légal dans lequel l’exercice de la liberté syndicale s’établit en RD Congo, des conventions de l’Organisation internationale du travail (OIT) aux articles de la Constitution congolaise. Poser ce cadre légal et juridique permet ensuite de développer, dans un second temps, l’état de la question. Nous retraçons brièvement les grandes périodes de la vie syndicale du pays, ainsi que les grands secteurs qui chapeautent celle-ci. Enfin, nous terminons par effectuer un état des lieux de l’action syndicale de terrain aujourd’hui à travers quelques exemples.

Le cadre légal

Le cadre légal régissant l’exercice de l’action syndicale en RD Congo est, de manière schématique, basé sur un modèle importé de l’époque coloniale, avec cependant des évolutions enregistrées de manière progressive depuis l’indépendance du pays en 1960. Aborder le cadre légal de la législation relative à l’action syndicale, c’est néanmoins d’abord évoquer les règles internationales. La RD Congo a en effet ratifié la Déclaration universelle des droits de l’homme et son article 23 (alinéa 4), qui reconnait notamment « le droit de fonder avec d’autres des syndicats et de s’affilier à des syndicats pour la défense de ses intérêts »[1]. Les conventions numéros 87 (sur la liberté syndicale et la protection du droit syndical, 1948)[2] et 98 (sur le droit d’organisation et de négociations collectives, 1949)[3] de l’OIT sont elles aussi reconnues par la législation nationale.

Tableau 1 : Extraits des textes légaux internationaux

Article 23 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, 1948

  • Toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des conditions équitables.
  • Tous ont droit, sans aucune discrimination, à un salaire égal pour un travail égal.
  • Quiconque travaille a droit à une rémunération équitable et satisfaisante lui assurant ainsi qu’à sa famille une existence conforme à la dignité humaine et complétée, s’il y a lieu, par tous autres moyens de protection sociale.
  • Toute personne a le droit de fonder, avec d’autres, des syndicats et de s’affilier à des syndicats pour la défense de ses intérêts.

Convention n° 87 de l’OIT

Article 2 : Les travailleurs et les employeurs, sans distinction d’aucune sorte, ont le droit, sans autorisation préalable, de constituer des organisations de leur choix, ainsi que celui de s’affilier à ces organisations, à la seule condition de se conformer aux statuts de ces dernières.

Convention n° 98 de l’OIT

Article 1 : Les travailleurs doivent bénéficier d’une protection adéquate contre tous actes de discrimination tendant à porter atteinte à la liberté syndicale en matière d’emploi.

À côté de ces réglementations internationales vient la Constitution de la RD Congo du 18 février 2006 qui garantit la liberté syndicale. Les articles n° 37, n° 38 et n° 39 reconnaissent et garantissent successivement la liberté d’association, la liberté syndicale, ainsi que le droit de grève.[4] En renfort de ces articles, il est nécessaire de citer le Code du travail congolais, qui s’applique de manière générale à l’ensemble des travailleurs, travailleuses ainsi qu’au monde patronal, qu’il s’agisse d’entreprises privées, paraétatiques, semi-publiques, etc., régies par le Droit du travail.

Tableau 2 : Extraits de la Constitution de la RD Congo

Article 38 : La liberté syndicale est reconnue et garantie. Tous les Congolais ont le droit de fonder des syndicats ou de s’y affilier librement, dans les conditions fixées par la loi.

Article 39 : Le droit de grève est reconnu et garanti. Il s’exerce dans les conditions fixées par la Loi qui peut en interdire ou en limiter l’exercice dans les domaines de la défense nationale et de la sécurité ou pour toute activité ou tout service public d’intérêt vital pour la Nation.

Certaines catégories de travailleurs et travailleuses, comme les agents de carrière et fonctionnaires régis par le statut général et par des statuts particuliers, sont exclus du champ d’application de ce Code. Ils bénéficient alors de la « Loi portant statut des agents de carrière des services publics de l’État », et dépendent du droit administratif. Enfin, il existe différents textes réglementaires ainsi que les lois et accords particuliers, qui enrichissent l’arsenal juridique du cadre légal dans lequel l’activité syndicale s’exerce.[5]

Comme nous l’avons montré, l’arsenal juridique, quoique incomplet, permet, sur papier, une activité syndicale « normale » en RD Congo. Le problème principal concernant le cadre légal découle du fait que les lois qui garantissent cette activité syndicale sont peu respectées.

Pour les secteurs relevant du Code du travail, les activités syndicales se déroulent de manière acceptable. Les avantages pour les travailleurs et travailleuses prévus dans le Code sont minimes, mais les « lois des parties », c’est-à-dire les conventions collectives, les protocoles d’accord, etc., les améliorent. Néanmoins, même si certains employeurs jouent le jeu et appliquent le Code, beaucoup respectent les lois selon le fait qu’elles leur conviennent ou non. Les employeurs choisissent dans le Code du travail les dispositions qui leur sont favorables, mais pour ce qui est des dispositions qui donnent des avantages aux travailleurs et travailleuses, ils ne les respectent pas. C’est un des problèmes que connait l’action syndicale dans notre pays.

Dans le secteur de l’administration publique, l’action syndicale est encore balbutiante car elle est vue comme un trouble de l’ordre public, surtout quand il s’agit de revendications d’envergure. Le gouvernement adopte une attitude similaire à celle des employeurs qui n’appliquent pas la loi. Car les agents des services publics de l’État ont, comme employeur, le Gouvernement congolais. Le Président de la République, qui promulgue les lois, est à ce titre le premier recruteur des agents fonctionnaires de l’État. Malheureusement, le statut de ces fonctionnaires n’est pas respecté par ceux-là même qui l’ont promulgué.

Quelques exemples illustrent nos propos. Si on s’intéresse à la loi que nous appelons « Loi portant statut des agents de carrière de services publics de l’État », elle prévoit que le gouvernement offre un salaire aux agents et des avantages sociaux, notamment des indemnités de logement, des indemnités de transport, les allocations familiales, les soins de santé, les frais funéraires, les indemnités de fin de carrière. Malheureusement, ce type de législation, surtout dans le domaine de l’administration publique, n’est pas respecté et personne ne s’en préoccupe.

Un autre exemple concerne les soins médicaux qui ne sont pas octroyés par l’employeur, dans ce cas d’espèce, le gouvernement, alors que la loi prévoit que les soins médicaux soient à sa charge.

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Travail décent en RD Congo : quels rôles pour les syndicats et la coopération internationale ?

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Agathe Smyth,
Responsable programme Afrique, ACV-CSC International

Quelle que soit la forme ou la durée, nous serons a priori tous et toutes amené.e.s un jour à travailler. Mais pour permettre d’en vivre dignement et qu’il soit source d’épanouissement, le travail doit être encadré et remplir plusieurs critères. Ce qui n’est malheureusement pas encore le cas pour tout le monde. À cette fin, le rôle des syndicats qui défendent quotidiennement depuis des décennies les intérêts des travailleurs et travailleuses est essentiel bien que mis à mal. Face à un monde en constante mutation, face à des crises et défis globaux, le travail syndical ne saurait aujourd’hui être que national. Au contraire, la solidarité entre travailleurs et les travailleuses doit dépasser les frontières pour plus de justice sociale. La coopération qui existe entre les confédérations syndicales CSC (Confédération des syndicats chrétiens) de la République Démocratique du Congo (RD Congo) et de Belgique en est un exemple.

Le travail décent, un défi toujours d’actualité

D’après l’Organisation internationale du travail (OIT), le travail décent résume les aspirations des êtres humains au travail. Au-delà de l’accès librement choisi à un travail productif et convenablement rémunéré, il concerne aussi la sécurité sur le lieu de travail, la protection sociale pour les familles, la liberté pour les individus d’exprimer leurs revendications, de s’organiser et de participer aux décisions qui affectent leur vie, ainsi que l’égalité des chances et de traitement entre hommes et femmes.[1]

Élément clé pour atteindre une mondialisation plus équitable, mais aussi pour lutter efficacement contre la pauvreté, le travail décent est, depuis la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948, un objectif mondial reconnu dans plusieurs textes internationaux. Il représente même depuis 2015 le huitième Objectif de développement durable (ODD 8) de l’Agenda 2030 des Nations Unies.

Pourtant, le travail décent est encore loin d’être une réalité pour tout le monde, y compris pour de nombreux Congolais et Congolaises. En effet, en RD Congo, le taux d’emploi structuré ou salarié est très faible. À tel point que le chômage et le travail informel, c’est-à-dire le travail non couvert ou insuffisamment couvert par des dispositions formelles[2], prédominent largement. Le salaire minimum légal est, quant à lui, égal, voire inférieur, à 1 dollar des États-Unis par jour (USD), soit clairement en dessous du revenu vital. De plus, 80 % de la population de la RD Congo ne bénéficie d’aucune couverture en matière de protection sociale et le pays est régulièrement interpellé pour le non-respect de normes importantes, y compris l’interdiction du travail forcé et du travail des enfants.[3]

En outre, bien qu’il existe un cadre permanent du dialogue social, celui-ci ne fonctionne pas ou mal. Le Gouvernement congolais[4] ne respecte pas toujours ses propres engagements et les employeurs exploitent les divisions syndicales (il existe en RD Congo plus de 450 syndicats enregistrés) pour ne pas reconnaître ou négocier avec les syndicats, bafouant ainsi leurs droits syndicaux les plus fondamentaux. Il n’est donc pas étonnant que la RD Congo se retrouve à la catégorie 4 de l’indice des droits dans le monde de la Confédération syndicale internationale (CSI), c’est-à-dire avec des violations systématiques des droits.[5]

L’Organisation internationale du travail (OIT) est la plus ancienne agence des Nations Unies. Créée en 1919 sous l’égide du traité de Versailles, qui règle la paix après la Première guerre mondiale, soit avant même la création des Nations Unies en 1945, elle est aussi la seule agence tripartite qui réunit sur le même pied d’égalité des représentant.e.s des gouvernements, des employeurs et des travailleurs et travailleuses (les mandants). Son objectif est d’établir des normes internationales (c’est-à-dire des instruments juridiques qui définissent les principes et les droits minimaux au travail), d’élaborer des politiques et de concevoir des programmes visant à promouvoir le travail décent pour tous les hommes et femmes dans le monde (appelés Programmes par pays pour la promotion du travail décent). En plus de 100 ans d’existence, l’OIT a pu adopter 190 conventions internationales – dont 8 dites fondamentales sur la liberté syndicale et la reconnaissance effective du droit de négociation collective, l’élimination de toute forme de travail forcé ou obligatoire, l’abolition effective du travail des enfants et l’élimination de la discrimination -, qui deviennent obligatoires pour les États qui les ratifient, ainsi que 206 recommandations qui servent de principes directeurs sans pour autant être contraignantes. En plus de créer des normes internationales, l’OIT dispose d’un système de contrôle unique au niveau international qui contribue à garantir que les États appliquent réellement les conventions qu’ils ratifient. L’OIT vérifie ainsi régulièrement leur application dans la pratique, via l’examen des rapports périodiques que les États membres doivent soumettre, et signale les améliorations souhaitables. Trois procédures de réclamation et de plainte, y compris concernant la liberté syndicale, existent également. En cas de problème concernant l’application des normes, l’OIT cherche à aider les pays concernés par le biais du dialogue social et de l’assistance technique.

Ensemble, on va plus loin[6]

Pour la Confédération des syndicats chrétiens de Belgique, comme pour la plupart des syndicats du monde entier, la solidarité internationale est un élément essentiel de l’action syndicale. Dans l’économie mondiale globale actuelle, les intérêts des travailleurs et travailleuses belges ne peuvent, en effet, être dissociés de ceux des autres pays. Au contraire, face à la hausse des atteintes aux droits humains et syndicaux dans le monde[7], il est indispensable que les syndicats unissent leurs forces.

Leurs intérêts sont, d’une part, représentés par le Bureau des activités pour les travailleurs (ACTRAV) de l’OIT, qui veille à ce qu’ils soient pris en compte dans l’élaboration des politiques et les activités de l’OIT, tant à son siège à Genève que sur le terrain. ACTRAV soutient également l’action des organisations syndicales en matière de défense et de promotion des droits des travailleurs et travailleuses, y compris en renforçant leurs capacités et connaissances par de la recherche, de façon à permettre aux syndicats de mieux contribuer au dialogue social et à la réalisation de bonnes conditions de travail.

Délégation des travailleurs et travailleuses lors d’une session de travail à OIT, s.d., s.l. (Photographie et collection CSC International)

D’autre part, une grande majorité de syndicats (332 organisations de 163 pays pour être plus exact) sont affiliés à la CSI, qui représente ainsi plus de 200 millions de travailleurs et travailleuses du monde entier. L’organisation compte également trois régionales : en Asie-Pacifique (CSI-AP), en Afrique (CSI-AF) et pour les Amériques (CSA). La première mission de la CSI consiste à promouvoir et à défendre les droits et intérêts des travailleurs et des travailleuses au travers de la coopération internationale entre les syndicats (via notamment le Réseau syndical de coopération au développement – RSCD), de campagnes mondiales et d’actions militantes au sein des principales institutions internationales, telles que le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ou l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) via une Commission syndicale consultative.[8]

Enfin, certains syndicats mettent également en œuvre des programmes ou projets pour soutenir directement des partenaires syndicaux. La CSC soutient, par exemple, plusieurs syndicats représentatifs, libres et autonomes, en Amérique latine, en Asie et en Afrique, y compris la CSC en RD Congo, notamment à travers un programme financé par le ministère de la Coopération au développement belge. Le travail décent est en effet un des trois thèmes prioritaires de la coopération belge au développement.[9] Entre 2017 et 2021, un cadre stratégique commun thématique lui était d’ailleurs dédié, porté par les trois syndicats belges (CSC, FGTB et CGSLB), la Mutualité chrétienne, la Mutualité socialiste et les organisations non gouvernementales, We Social Movements (WSM), FOS- solidariteitsorganisatie van de socialistiche beweging, Solidarité socialiste (SOLSOC) et Oxfam.[10]

Coopération entre la CSC Belgique et la CSC Congo

Les relations entre la CSC belge et la CSC congolaise (on l’appellera ici CSC Congo pour plus de clarté) ne sont pas nouvelles : elles remontent à la période coloniale.[11] Créée en 1946, la Confédération des syndicats chrétiens du Congo (CSCC) était le premier syndicat actif dans la colonie belge à représenter des travailleurs et travailleuses belges et congolais. Avec l’indépendance en 1960, la CSCC est devenue l’Union des travailleurs congolais (UTC), composée de syndicats nationaux indépendants. Les permanents européens sont quant à eux devenus conseillers. Puis, après l’arrivée au pouvoir de Mobutu en 1965, l’Union Nationale des Travailleurs du Zaïre (UNTZa) est créée en 1967 de la fusion forcée de tous les syndicats existants alors (UTC, CSLC et Fédération générale du travail du Kongo-FGTK). Ce nouveau syndicat créé par Mobutu devient l’unique syndicat, porte-parole des autorités (Mouvement populaire de la révolution-MPR) vis-à-vis des travailleurs et travailleuses. Les relations entre mouvement syndical congolais et mouvement syndical belge sont à cette époque limitées. Ce n’est qu’après la reconnaissance du pluralisme syndical en 1990 que la Confédération syndicale du Congo (originellement sous le nom de Centrale syndicale du Zaïre – CSZa) est créée et que la coopération avec la Belgique est relancée.

Des travailleurs et travailleuses affilié.e.s à la Confédération syndicale du Congo tiennent un drapeau de la CSC, s.d., s.l. (Photographie et collection CSC International)

Depuis, la CSC apporte un soutien financier et technique à la CSC Congo. En effet, bien que cette dernière soit l’une des confédérations syndicales les plus représentatives du pays, membre de l’intersyndicale nationale du Congo et de la CSI, elle doit, comme de nombreux syndicats, faire face à plusieurs défis.[12] La CSC de Belgique, via son département international ACV-CSC International, l’aide donc à renforcer ses capacités à trois niveaux afin qu’elle puisse promouvoir de façon durable le travail décent dans le cadre du dialogue social.

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Conditions de travail dans les industries extractives et dans les exploitations artisanales en République Démocratique du Congo

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Exposé et validation de l’analyse : Henri Muhiya
Secrétaire exécutif de la Commission épiscopale pour les ressources naturelles (CERN) du Congo
Rédaction : Julien Tondeur (historien, CARHOP asbl)

 Introduction 

La réflexion autour de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE), norme mondiale lancée en 2003, visant à promouvoir une gestion transparente et responsable des ressources naturelles, a permis d’identifier en République Démocratique du Congo (RD Congo) trois secteurs extractifs. Le secteur minier, le secteur des hydrocarbures et le secteur du bois, bien que relevant tous de l’industrie extractive, ne connaissent pas des caractéristiques identiques. Dans les secteurs minier et forestier, l’exploitation se fait de manière industrielle et artisanale tandis que, dans le secteur des hydrocarbures, l’artisanat n’intervient qu’en aval, c’est-à-dire seulement à la vente de l’essence, du mazout ou du pétrole pour les lampes ou les réchauds. En raison de la complexité de l’extraction pétrolière et gazière, qui nécessite des machines permettant de descendre à de grandes profondeurs sous le sol ou l’eau, ce secteur ne connait pas d’exploitation artisanale.

Notre exposé se focalise plus spécialement sur le secteur minier. Notre objectif est d’aborder la question des conditions de travail dans les industries extractives et les exploitations artisanales minières. Ces conditions dépendent en fait de nombreux facteurs. Elles varient selon qu’il s’agisse d’une étape ou d’une autre dans la chaîne de l’exploitation et de la commercialisation. L’accès aux ressources, l’exploration, la construction d’une usine, l’exploitation, la transformation, le transport ou le commerce sont autant d’étapes pour lesquelles les conditions de travail peuvent évoluer.

Par ailleurs, ces conditions sont, dans une certaine mesure, fluctuantes selon qu’il s’agisse d’exploitation industrielle ou artisanale, mais également selon que le travail s’effectue dans le secteur formel ou informel, ou encore selon qu’il s’agisse du secteur étatique ou du secteur privé. C’est ce que nous tenterons de dépeindre dans notre exposé.

Les aspects essentiels concernant les conditions de travail

La consultation des textes légaux qui régissent les conditions de travail, tant au niveau national[1], qu’au niveau international[2], permet d’identifier les aspects essentiels relevant de cette question. Il en ressort qu’une multitude d’aspects doit être prise en compte lorsqu’on s’intéresse à la problématique des conditions de travail. Il s’agit notamment de l’accès au travail, de la description du poste ou la répartition des tâches, du temps de travail renvoyant à l’horaire et au congé, de l’outil de travail, de la sécurité, en ce compris les soins médicaux, de l’assurance et la retraite, de la formation (incluant également le recyclage). Il est ensuite nécessaire d’ajouter à cette liste la nature du contrat qui détermine la possibilité de faire carrière ou pas : le salaire tenant compte des besoins primaires et de la possibilité d’épargne, l’appréciation du travail impliquant l’évaluation, la sanction, l’avancée en grade, la protection des droits et la possibilité de recours à travers des syndicats ou d’autres mécanismes, etc. Cette liste est bien entendu non exhaustive.

Un autre aspect important à aborder est celui des employeurs. Comme nous nous intéressons au secteur minier, il est utile de comprendre quels sont les opérateurs, mis à part l’État, qui emploient des travailleurs et des travailleuses.

Un regard rapide sur le secteur minier de la RD Congo

L’exploitation minière du pays comprend deux secteurs : le secteur industriel et le secteur artisanal. Entre les deux, on trouve l’exploitation semi-industrielle ou la petite mine. C’est ici que se situent les propriétaires et exploitants des dragues et des motopompes par exemple.[3] À ce titre, on trouve donc deux grands blocs d’employeurs. D’une part, l’État, qui s’occupe de l’administration publique du secteur minier, et, d’autre part, les tenants des titres miniers, autrement appelés les exploitants miniers. Ceux-ci peuvent être, à leur tour, exploitants industriels ou artisanaux. Selon le Code minier révisé en 2018, les exploitants artisanaux doivent se regrouper en coopératives minières pour exercer leur exploitation dans des Zones d’exploitation minière artisanale (ZEA).

Équipements des tenants de dragues opérant dans le territoire de Shabunda, Sud-Kivu, 2015 (Photographie et collection COSOC).

Les tenants des titres miniers sont répartis dans plusieurs catégories. Schématiquement, entre 2009 et 2016, comme le montre le tableau ci-dessous, le nombre d’exploitants miniers et de concessions est en augmentation constante dans l’ensemble du pays. L’État n’a jamais délivré autant de permis de recherche, de permis d’exploitation, d’autorisations d’exploitation de carrière, etc.

Évolution du nombre de titres miniers – Entités de traitement et coopératives % accroissement
 Titre /Désignation 2009 2016 Taux en %
PR (Permis de recherche) 418 1 349 541,77
PE (Permis d’exploitation) 59 510 864,41
PEPM (Permis d’exploitation de la petite mine) 37 136 136,00
PER (Permis d’exploitation des rejets) 5 9 180,00
ARPC (Autorisation de recherche des produits de carrières) 126 135 35,00
AEPC (Autorisation d’exploitation et carrières permanentes) 38 237 37,00
Entités de traitement 30 89 296,67
Coopératives minières 7 587 8 385,71

Source : Ministère des Mines, Cellule technique de coordination et de planification minière (CTCPM), Répertoire des opérateurs du secteur des mines et carrières. Édition 2016, Kinshasa, septembre 2017, p. 258.

En 2019, la Cellule technique de coordination et de planification minière (CTCPM) dénombre 878 coopératives minières dans le pays, regroupant uniquement des exploitants artisanaux. Ce chiffre ne donne cependant qu’un aperçu lacunaire, car il est très difficile de connaitre le nombre exact de travailleurs et de travailleuses dans ces secteurs soumis à la formalisation. Pour obtenir une bonne estimation, on peut multiplier le nombre de coopératives par vingt ou trente, ce qui représente approximativement le nombre de personnes travaillant en moyenne dans chaque coopérative. On obtient alors une « fourchette » comprise entre 17 560 et 26 340 personnes. Cette estimation est elle-même toujours incomplète, car les travailleurs et travailleuses du secteur de l’extraction artisanale ne se retrouvent pas tous dans les coopératives.

Selon la loi, les entreprises de l’industrie extractive doivent employer un certain nombre de personnes congolaises, et cela dans les différentes catégories d’emplois comme on peut le voir dans le tableau ci-dessous. Malheureusement, ces quotas ne sont actuellement pas respectés. 

Source : « Décret n° 038/2003 du 26 mars 2003 portant Règlement minier tel que complété par le Décret n° 18/024 du 08 juin 2018. (Textes coordonnés) ».[5]

Comparaison des conditions de travail dans l’industrie et dans l’artisanat

Si elles ne sont pas parfaitement identiques dans les deux secteurs, on constate de manière générale que les conditions de travail ne sont pas idéales.

Accès au travail

L’accès au travail, sur le plan industriel, est formalisé et soumis à des procédures parfois inaccessibles aux moins « initiés ». Cet accès au travail est également miné par le clientélisme, le favoritisme et la discrimination. Ces raisons font qu’il arrive que les communautés riveraines de ces mines se plaignent, car elles n’en reçoivent pas les avantages (emploi, salaire décent, sécurité, etc.), mais bien les inconvénients (pollution, changement de vie, bouleversement du paysage, etc.).

La mine de Twangiza Mining, filiale de Banro Corporation,au Sud-Kivu. Les installations changent radicalement le paysage, 2015 (Photographie et collection CERN).

L’activité minière est la cause de nombreux troubles pour les habitant.e.s. Des personnes délocalisées par Twangiza Mining sont relogées dans ces maisons de fortune construites à Cinjira, 2015 (Photographie et collection CERN).

Du côté artisanal, l’accès au travail est bien plus simple, notamment via les coopératives. Cependant, il y est tellement simple que des voix s’élèvent pour dénoncer l’utilisation parfois abusive des travailleurs et travailleuses, ainsi que celle des enfants. À cause de la pauvreté, les enfants se retrouvent dans beaucoup de secteurs de l’extraction minière artisanale : extraction, transport, vente de nourriture sur le site, etc.

Un habitant a plongé ses mains dans un bassin de rejet des effluents provenant de Twangiza. Il a les
doigts brûlés suite à l’utilisation de produits chimiques déversés dans les rivières, 2015 (Photographie et collection CERN).

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L’informalisation du travail. Une enquête dans les sous-traitances du secteur minier en RD Congo

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Sara Geenen
Professeure à l’Université d’Anvers et à l’Université Catholique de Bukavu

Introduction[1]

L’enquête que nous allons présenter dans notre contribution s’inscrit dans la prolongation de deux projets de recherche financés par la Fondation scientifique flamande (FWO) qui ont été développés depuis 2017.[2] Nous avons voulu comprendre le phénomène d’informalisation qui se manifeste dans l’exploitation minière à grande comme à petite échelle. Notre contribution se concentre ici sur l’exploitation minière à grande échelle, et plus précisément sur la question du travail dans les sous-traitances qui œuvrent dans le secteur minier. Tandis qu’il est généralement reconnu que l’industrie minière crée peu d’emplois directs, son potentiel en termes de création d’emploi est quand même de plus en plus souligné. Il s’agit alors de l’emploi indirect ou de l’emploi induit. S’appuyant sur des recherches empiriques dans plusieurs concessions minières à l’Est de la République Démocratique du Congo (RD Congo), nos projets visent à jeter un regard critique sur cette question, en interrogeant la nature et la qualité de ces emplois indirects.

Pour commencer, nous allons brièvement situer notre étude dans la littérature académique. Ensuite, nous expliquerons les méthodes utilisées pour mener la recherche. Enfin, quelques résultats seront brièvement présentés.

Informalisation du travail

En parlant de l’informalisation du travail, nous nous inscrivons dans un courant de la littérature dit « structuraliste » qui a été notamment proposé par Alejandro Portes.[3] Il se penche spécifiquement sur 1) le rôle et la position du travail informel dans les réseaux de production capitalistes mondiaux, 2) les liens fonctionnels qui relient l’économie informelle à l’économie formelle, et 3) le rôle de l’État dans la mise en œuvre des processus d’informalisation.

Les processus d’informalisation sont une réponse récurrente et systémique aux crises d’accumulation dans l’économie capitaliste.[4] Plus précisément, pour contrer la baisse des taux de profit, les employeurs recourent à l’exploitation d’une main-d’œuvre informelle moins chère et flexible. Cette technique leur permet d’éviter « les coûts des obligations en matière de sécurité sociale et les autres frais généraux substantiels liés au fonctionnement du secteur formel ».[5] Les entreprises leaders des réseaux de production mondiaux (GPN pour Global Production Networks) ne délocalisent pas seulement des étapes du processus de production vers des destinations à faible coût, mais externalisent également des tâches à des entreprises plus petites, voire dans certains cas à des unités de production à domicile qui utilisent abondamment une main-d’œuvre moins chère, flexible et souvent informelle. Les gains de compétitivité et de productivité qui en résultent sont « appropriés comme profits par les grandes entreprises et les employeurs, et ne sont pas répercutés sur les travailleurs sous la forme d’une amélioration des salaires et des conditions ».[6] Au lieu de cela, nous assistons à la croissance d’une main-d’œuvre parallèle, travaillant aux côtés de salarié.e.s permanent.e.s, et confrontée à la perspective d’une insécurité et d’une précarité accrues.[7]

Dans notre livre Global gold production touching ground, avec le docteur Boris Verbrugge[8], nous développons l’idée que cette informalisation se manifeste non seulement dans l’exploitation artisanale et à petite échelle, mais également dans l’exploitation industrielle à grande échelle. Nous soutenons, d’une part, que l’exploitation artisanale est fonctionnellement intégrée dans les réseaux mondiaux de production minérale, car elle permet d’accéder à une main-d’œuvre moins chère et flexible. En s’appuyant sur une main-d’œuvre informelle flexible, elle n’est pas tenue d’adhérer aux réglementations du travail existantes. D’autre part, en opérant en dehors des cadres réglementaires officiels, les exploitations minières artisanales et à petite échelle (EMAPE) évitent aussi les coûts associés à la réglementation fiscale et environnementale. Les EMAPE fonctionnent généralement par le biais d’accords complexes de partage des revenus qui rassemblent les travailleurs et les financiers, mais aussi les propriétaires fonciers et les autorités coutumières et/ou statutaires. Ces accords de partage des revenus sont souvent considérés comme légitimes et peuvent créer des opportunités de mobilité sociale, ce qui explique en partie pourquoi les EMAPE sont si attrayantes dans un environnement rural déprimé. En même temps, elles permettent au capital de sous-traiter le risque financier à la main-d’œuvre. Enfin, il est de plus en plus évident que la tendance actuelle vers une exploitation artisanale à plus forte intensité de capital et plus avancée technologiquement va souvent de pair avec l’émergence d’accords de travail plus exploitants.

Enfin, nous soutenons que l’informalisation se manifeste également dans l’exploitation minière à grande échelle, à travers des processus de sous-traitance, qui sont des pratiques qui existent dans le secteur minier industriel depuis plus d’un siècle.[9] La sous-traitance a toujours permis de faciliter le recrutement et le contrôle de la main-d’œuvre. Dans le contexte actuel, où l’industrie minière s’appuie sur des technologies de plus en plus avancées et devient largement automatisée, les inégalités entre les travailleurs qui ont les compétences techniques d’une part, et la main d’œuvre qui en est dénuée d’autre part, deviennent encore plus prononcées.

Méthode

Depuis 2017, nous réalisons des études à Twangiza (chefferie de Luhwindja) et Namoya (secteur des Bangubangu Salamabila, un des six secteurs que compte le territoire de Kabambare), dans la concession de Banro Corporation (Est de la RD Congo), et au Haut-Uélé (province du Nord-Est de la RD Congo) dans la concession de Kibali Gold, située dans la ville minière de Durba.

Carte de la région minière exploitée par Banro Corporation, dans l’Est de la RD Congo. Banro 161202, Banro Corporation, Corporate Presentation November 2016, p. 5, https://u.pcloud.link/publink/ show?code=XZ7txN7Zb8g0dfH4ejhls4kHA3rSk8CHomSy, page consultée le 10 septembre 2021.

Dans chaque concession, nous avons réalisé des enquêtes avec les travailleurs et travailleuses dans les entreprises sous-traitantes. Nous avons également enquêté auprès des managers des sous-traitances. Chaque enquête comportait un volet quantitatif, qui nous a permis de faire des statistiques descriptives, et un volet qualitatif, que nous avons analysé avec le logiciel NVivo (logiciel d’analyse qualitative de données). Ensuite nous avons complété l’information avec des interviews des acteurs clés dans les entreprises minières et les communautés locales, et des focus groupes avec les travailleurs et les travailleuses, ainsi qu’avec les membres des communautés.

  • Données récoltées

Source : Enquêtes, analyse et tableau, Elie Lunanga.[10]

Résultats de la recherche

Les projets des grandes entreprises minières sont intensifs en capital et en technologie, et utilisent peu de main-d’œuvre. Ceci est illustré par le tableau tiré du rapport de l’initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE) de 2015.[11] Le tableau montre les effectifs des nationaux et étrangers dans les sociétés minières et pétrolières, ainsi que dans les sous-traitances. On constate qu’au total, les entreprises minières créent presque 80 000 emplois, dont presque 50 000 directs, et 30 000 à travers les sous-traitances. L’entreprise Tenke Fungurume (TFM), située à Fungurume, dans la province du Lualaba, dans la partie sud-est de la RD Congo, occupe la première place sur la liste. TFM emploie 3 442 personnes directement, dont presque toutes sont des nationaux. Mais il faut savoir que cette entreprise est la plus grande entreprise cuprifère du pays, représentant 20 % de la production de cuivre en 2015.[12] Dans les années 1970, à l’apogée de la Gécamines, principale société minière à l’époque, celle-ci employait environ 33 000 personnes. La différence est notable.

  • Nombre de travailleurs dans les entreprises minières actives en RDC et mentionnées dans le rapport annuel de l’ITIE

Source : MOORE S., Comité exécutif…, Rapport ITIE RDC 2015, p. 141-143.

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Dettes et travail de la femme dans l’artisanat minier de l’or en RD Congo

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Exposé et validation de l’analyse : Marie-Rose Bashwira
Professeure associée à l’Université catholique de Bukavu
Rédaction : Julien Tondeur (historien, CARHOP asbl) 

La contribution que nous présentons aujourd’hui s’intéresse principalement à une double problématique, la contraction de dettes et le travail de la femme dans l’artisanat minier de l’or en République Démocratique du Congo (RD Congo). La RD Congo est connue pour ses innombrables ressources en minerais, de part et d’autre du pays, au nord comme au sud. Prendre le temps de regarder une carte qui met en lumière les ressources géologiques permet de rapidement comprendre à quel point la dynamique des minerais est importante pour la RD Congo, mais également pour saisir la complexité de la situation géopolitique de la région.

REKACEWICZ P., « Le Kivu entre richesses minières et désastre humanitaire », Le Monde Diplomatique, cartes, décembre 2008. Carte crée à partir des sources : Colette Braeckman,
Le Soir ; Nations Unies ; US Department of Energy, 2006. https://www.monde-diplomatique.fr/cartes/kivupoudriere,page consultée le 05 septembre 2021.

Aborder la question de l’extraction de minerais, c’est évoquer deux aspects qui peuvent paraitre contradictoires à première vue. On constate en effet, d’un côté, l’exploitation et le travail forcé, ce que l’on nomme parfois l’exploitation abusive des ressources humaines dans les zones minières, et d’un autre côté, on perçoit que c’est un moyen de subsistance pour une bonne partie de la population. Ces dernières décennies, néanmoins, le secteur minier artisanal de la RD Congo est aussi désigné comme moteur des conflits armés. Ce constat a conduit à désigner certains minerais tels que le coltan, le wolframite, la cassitérite et l’or comme « minerais du sang » ou « minerais des conflits ». Plusieurs réformes minières ont alors vu le jour afin d’endiguer ce phénomène, et cela aussi bien au niveau national (code minier 2002, 2018), régional (certification de la CIRGL[1]) qu’au niveau international (Dodd Frank Act aux États-Unis[2], dispositions de l’Union européenne, programme iTSCi pour les chaines d’approvisionnement en minerais responsables[3]…).

Parmi les principales réformes minières actuellement mises en œuvre en RD Congo, la plus récente consiste à éliminer le financement des groupes armés par l’extraction et la vente de minerais, et à améliorer la gouvernance minière tout en augmentant les recettes de l’État provenant du secteur minier.

Le constat selon lequel la présence des minerais est la cause première des conflits armés en RD Congo reste toutefois à nuancer. Les causes des conflits sont complexes et aboutissent à des conséquences différentes. Malheureusement, la situation dans le secteur minier ne fait qu’accroitre la perte de moyens de subsistance pour les mineurs artisanaux et les personnes à leur charge. Ce constat prévaut encore plus spécifiquement pour les femmes, qui peuvent être marginalisées ou même exclues de l’économie minière.[4] Il apparait donc que les femmes représentent un public particulièrement à risque dans le secteur minier. Car bien que constituant une part non négligeable des acteurs du secteur, leur travail reste non reconnu et parfois mal rémunéré. Les femmes sont marginalisées et victimes de violences basées sur le genre, telles que les violences sexuelles ou les maltraitances physiques et morales, extrêmement fréquentes dans les zones minières artisanales. Il est indéniable que le travail dans les mines artisanales est une source d’exclusion, d’insécurité et d’exploitation importante de tous les acteurs, hommes et femmes qui travaillent dans ce secteur.

Nos recherches démontrent toutefois que des différences de travail et de rémunération, parfois importantes, existent entre les différents acteurs, bien que la qualité du travail effectué soit identique. Ce constat corrobore les travaux existants, tel que celui d’Eleanor Fisher qui a montré que l’exclusion, l’insécurité et l’exploitation sont étayées par des inégalités socio-économiques.[5] June Nash, quant à elle, a démontré à quel point le secteur minier artisanal exploite certains de ses acteurs, notamment avec son livre We eat the mines and the mines eat us.[6] Par la suite, Jocelyn Kelly, Alexandria King-Close et Rachel Perks ont surenchéri en précisant les opportunités et les risques pour les femmes qui travaillent dans le secteur minier du Sud-Kivu, notamment la dangerosité et l’impact physique de ce type de tâches pour les travailleuses.[7]

Position des femmes dans la chaine de l’extraction minière

En observant attentivement la chaine de la filière minière de l’or, en partant de l’extraction et l’exploitation au commerce de l’or au niveau local, il est possible de tirer divers enseignements. Par exemple, s’attarder sur les divers acteurs de cette filière permet de constater que la plupart des femmes occupent des positions d’intermédiaire de traitement. Que cela soit au niveau du transport ou au niveau du traitement effectué sur les minerais, les femmes sont majoritaires, alors que dans d’autres positions, qui sont reconnues directement par le code minier, on retrouve beaucoup plus d’hommes. Cette situation laisse les femmes dans une position assez vulnérable, du fait que leur activité dans la mine n’est pas reconnue par le code minier. L’examen des budgets des ménages dans et autour des sites miniers du Sud-Kivu corrobore ce constat, puisqu’on constate que 80,5 % des ménages miniers dirigés par des femmes étaient pauvres, contre seulement 68,97 % des ménages dirigés par des hommes.[8]

La réforme du code minier en RD Congo[9]

Le sous-sol de la RD Congo regorge de minerais et de métaux précieux (cuivre, coltan, cobalt, or, diamants, etc.). Par exemple, le pays dispose de plus de la moitié des réserves connues du globe en cobalt, minerai rare et très recherché, car indispensable aux nouvelles technologies. Cette richesse minière fait de la RD Congo un territoire très convoité L’ancien code minier, rédigé par des experts de la Banque mondiale, est adopté en 2002, juste après l’accession au pouvoir de Joseph Kabila. Ce code, qui affaiblissait plusieurs réglementations existantes, est considéré par la société civile congolaise et même par le Fonds monétaire international (FMI) comme très favorable aux investisseurs étrangers et très peu à l’avantage de l’État et de la population congolaise, qui ne bénéficient presque pas de l’exploitation minière.

Les négociations pour l’établissement d’un nouveau code commencent en 2012 et se terminent en 2018. Les principales innovations sont une augmentation des redevances minières dues par les entreprises, mais encore faut-il pouvoir prélever l’impôt ; une plus grande mainmise de l’État congolais sur le secteur minier ; de nouvelles garanties sociales et environnementales (si, dans l’ancien code, les communautés devaient prouver l’existence de conséquences négatives de pollution, dorénavant, tout titulaire d’un droit minier et/ou de carrières est automatiquement considéré comme responsable des dommages causés aux personnes, aux biens et à l’environnement, même en l’absence de toute preuve de faute ou négligence).

Concernant les creuseurs artisanaux, c’est-à-dire les personnes qui participent à l’exploitation d’une mine artisanale, on estime leur nombre à deux millions en RD Congo, même s’il est difficile de connaitre les chiffres exacts. Le code minier interdit implicitement le travail des enfants et des femmes enceintes, mais aucune autre protection des creuseurs artisanaux n’est cependant prévue.[10]

Carte des sites miniers artisanaux à l’Est de la RD Congo, BASHWIRA M. R, « Making sens of women’s economic activity within DRC’s artisanal gold mining sector », Briefing paper, n° 31, janvier 2019, Secure Livelihoods Research Consortium, p. 2. https:// securelivelihoods.org/wp-content/uploads/Gold-mining-briefing-ISS-Rose-final-online2-1.pdf, page consultée le 16 août 2021

Si on s’attarde un peu sur ces catégories d’intermédiaires, par exemple avec le cas du site minier de Kamituga (Sud-Kivu), que constatons-nous ? Nous allons réaliser ici une rapide description des différentes professions :

Les « bongeteuses » qui cassent les pierres en petits morceaux à l’aide d’un marteau de 2 kilos pour faciliter le concassage dans la machine.

Les « twangeuses » qui martèlent et broient les pierres, extraites des fosses, à traiter afin de les réduire en une poudre facilement nettoyable et séparable de l’or. Elles cassent les pierres, trient et lavent sable et minerais dans les carrières. Leur rémunération tourne autour de 2,5 dollars des États-Unis (USD) et 3,5 USD par « loutra » de pierres (une « loutra » correspond à la moitié d’un bidon jaune de 20 litres).

À gauche : wangeuse à Kamituga, 2018. Photographie de MarieRose Bashwira, extrait de BASHWIRA M.-R, « Making sens…, p. 1.
À droite : Bizalu à Kamituga, 2018. Photographie de Marie-Rose Bashwira, extrait de BASHWIRA M.-R, « Making sens…, p. 4.

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