À propos des accidents de travail



«Un jour, travaillant toujours dans la taille à Mabote, mon subconscient m’avertissait que quelque chose n’allait pas. Je ne sais pas, moi, vous êtes mal à l’aise, cela ne va pas. L’heure de manger était arrivée, et étant donné mes appréhensions, j’ai suggéré à mon compagnon de terminer rapidement le travail commencé, comme cela on s’en va. Je sentais quelque chose qui n’allait pas.
«Non, me dit le Polonais, moi, j’ai faim, on va manger». Comme on travaillait à deux, il fallait bien me résoudre à manger en même temps que mon copain. Ce que je fis sans enthousiasme, sentant confusément le danger. Le repas terminé, comme tous les jours, dormir rien que cinq minutes.
Vous savez, travailler la nuit, ce n’est pas agréable. Dès que l’on se repose, l’envie de dormir vous prend. Mais cette nuit-là, j’insiste pour que l’on termine rapidement : «Tu dormirais après», «Non, dit-il encore une fois, j’ai moins dormi que les autres jours, s’il te plaît, cinq minutes de patience». «Bon, ça va, toi, tu dors et moi je vais finir tout seul».
Mais tout seul, je ne savais pas. J’ai bien essayé, mais mon copain, quand il a vu le procédé que j’employais, m’a dit tout fâché : «Tu ne vas pas faire tout cela tout seul, tu veux finir le boulot et bien, allons-y, on attaque». Comme cela, on a fait trois piles, il en restait une qui résistait bien ; je pensais que, si lui n’avait pas dormi cinq minutes, ce serait fini. Mais, que voulez-vous, c’est le destin. Nous n’en sommes pas responsables.
Cela pour dire que cela devait arriver. À l’instant où je donne le coup de hache à la dernière pile, j’entends des morceaux de bois qui dégringolent, pas eu le temps de les retenir et, une poussière phénoménale qui, d’un coup, remplit la taille. On n’y voyait plus. C’est incroyable comme cela va vite.
Des anciens m’avaient déjà dit, quand il commence à tomber des pierres avec fracas, provoquant un bruit infernal, alors il n’y a plus qu’une chose à faire, c’est de s’échapper, de se sauver le plus rapidement possible. C’est vite dit. C’est tellement rapide qu’on n’a le temps de rien faire.
«Moi, me dit mon copain, je vais chercher mon bidon et je me tire vers le chenal placé au début de la taille».
Ensemble, nous nous tirons vers le chenal avec l’intention de nous y installer, mais tout craque et nous n’avons pas le temps d’arriver au chenal. Le toit s’effondre. Nous voilà emmurés, écrasés là-dedans et séparés, l’un de l’autre, de deux à trois mètres par les éboulements. Nous crions l’un après l’autre. J’entends Giorgio ! Giorgio ! Moi, je suis pris là-dedans. Je suffoque par la poussière et j’ai un pied coincé. J’essaye de l’enlever de mon soulier, peine perdue. Après bien des efforts, le lacet se casse et enfin, mon pied est dehors sans casse.
De suite, pensant à mon copain, comme les souris, je gratte le charbon. J’avance de cinquante centimètres, j’arrive, me semble-t-il, vers le mètre. Hélas, la pression continue et mon acharnement est vain; le charbon et les pierres continuent à tomber. Malgré tout, j’essaie, j’essaie encore.
J’entends, plus loin dans la taille, que cela tombe tout le temps, C’était un roulement et cela fait sans cesse brououm, brououm. Quelle impression désagréable. Mais me voilà récompensé, je parviens enfin à dégager l’autre. Démoralisé, il a aussi perdu sa lampe. Il me dit : «pour nous, c’est fini, c’est fini».
À ce moment-là, qu’as-tu pensé toi ?
J’ai pensé que, pour nous, ce n’était pas fini. J’avais espoir qu’on allait venir nous dégager. Lui, le copain, quand je suis arrivé à l’atteindre, il était mal pris. Il n’arrivait pas à se dégager des éboulis où il était enfoui. Peut-on s’imaginer que c’est grâce à un petit trou que je suis arrivé à lui ? Optimiste, il fallait le rester.
Je lui dis : «Écoute, on a une part de chance, il ne faut pas dire que c’est fini, il faut garder l’espoir».
Nous sommes restés comme cela pendant combien de temps ? Je ne saurais le dire. Dans le noir, la lampe conçue pour dix heures de lumière, s’était éteinte. Nous nous racontions, lui le Polonais, moi l’Italien, toute notre vie.»


(Témoignage de Giorgio Mare dans Équipe Mémoire ouvrière de Seraing, Travailleurs d'où viens-tu? Récits de vie de travailleurs migrants de Seraing, Carhop, 1993).

 
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